Prévention : quelques jalons historiques

octobre 2025

XVIIIe et XIXe siècles. L’hygiénisme1

Bien que des formes de prévention des maladies existent de longue date (par exemple les quarantaines et cordons sanitaires mis en place au Moyen Âge pour éviter la propagation de la peste et du choléra), la seconde moitié du XVIIIe siècle marque un tournant dans ce domaine. Sous l’influence de la notion de progrès, il s’agit désormais d’améliorer la santé individuelle et collective en contrôlant les maladies infectieuses et les comportements des populations. Les médecins développent une approche plus scientifique ainsi qu’une médicalisation des comportements en s’attaquant à certaines pratiques populaires considérées comme « fautives ». Des « sociétés de tempérance » voient le jour pour lutter contre la surconsommation d’alcool, perçue comme un « vice » des classes populaires.

Loi de 19212

Sur fond d’intérêts économiques et d’une vision moralisatrice, la Convention internationale de l’opium est signée en 1912 à La Haye. Celle-ci est ratifiée par la Belgique, alors que notre pays n’a ni intérêts dans le commerce de l’opium ni fumeries d’opium sur son territoire. En découle la promulgation de la loi de 1921 qui, « dans l’intérêt de l’hygiène et de la santé publique », interdit le trafic et la détention de stupéfiants. Cette loi sera peu mobilisée jusqu’aux années soixante et septante, moment où l’on observe une hausse de consommation de substances illégales, entre autres le cannabis, et où les drogues sont associées à la contre-culture dans un contexte de luttes sociales. Malgré les limites et effets néfastes de l’approche prohibitionniste en termes de santé publique et de droits humains, celle-ci demeure aujourd’hui la toile de fond des politiques « drogues » de notre pays.

1948. La prévention selon l’OMS

L’OMS définit la prévention comme « l’ensemble des mesures visant à éviter ou réduire le nombre et la gravité des maladies, des accidents et des handicaps ». On distinguera la prévention primaire, visant à diminuer les nouveaux cas d’une maladie et à réduire les risques de son apparition, de la prévention secondaire, qui cherche à circonscrire une maladie dès son apparition, et de la prévention tertiaire, qui tend à réduire les complications et risques de rechute consécutifs à une maladie. En 1982, le médecin américain R.S. Gordon proposera une autre classification de la prévention, basée sur la population plutôt que sur les stades de la maladie. Tandis que la prévention universelle se destine à l’ensemble de la population, la prévention sélective vise des sous-groupes exposés à des risques spécifiques et la prévention ciblée (ou indiquée) s’adresse aux personnes montrant des signes précoces ou à haut risque.

Années 1970. Le secteur « assuétudes » se structure3

Les premières structures d’aide, de soin et de prévention en matière de drogues voient le jour dans le sillage de mai 68. Des traitements de substitution à la méthadone sont délivrés à petite échelle à des personnes usagères d’héroïne dans une optique de traitement et de réduction des risques, et en dehors de tout cadre légal. Des médecins seront poursuivis pour ces prescriptions jusqu’à la Conférence de consensus en 1994 et il faudra attendre 2002 pour l’adoption d’un cadre juridique officiel. De leur côté, les associations de prévention se développent et se professionnalisent, d’abord autour des problématiques rencontrées par les jeunes.

1977. Réglementations de la publicité liées au tabac4

La Belgique interdit la publicité directe ou indirecte pour les produits du tabac.

1986. La Charte d’Ottawa définit la promotion de la santé5

La charte d’Ottawa est adoptée le 21 novembre 1986 lors de la première Conférence internationale pour la promotion de la santé. Avec ce texte, il s’agit de conférer aux populations les moyens d’assurer un plus grand contrôle sur leur propre santé, et d’améliorer celle-ci. La santé est définie comme « la mesure dans laquelle un groupe ou un individu peut d’une part, réaliser ses ambitions et satisfaire ses besoins et, d’autre part, évoluer avec le milieu ou s’adapter à celui-ci ». La Charte met en évidence l’importance des déterminants sociaux (facteurs sociaux, économiques et environnementaux qui influencent la santé) et vise l’égalité en matière de santé.

Années 1980-1990. Campagnes par la peur

« Just Say No »6 est une campagne lancée à la fin des années 1980 dans le cadre de la guerre contre la drogue menée par les États-Unis et son président Ronald Reagan. Ce slogan a été défendu par son épouse Nancy Reagan. En France, la campagne « La drogue, c’est de la merde »7, conçue par le publicitaire Jacques Séguéla et le réalisateur Jean-Marie Périer, a été diffusée en 1986 à la télévision, au cinéma, à la radio et dans les espaces publics. La littérature a démontré que les campagnes de sensibilisation par la peur sont inefficaces. Aujourd’hui, des policiers continuent pourtant à se rendre dans certaines écoles en vue d’exposer les risques liés aux consommations8.

Années 1990-2000. Le combat de la réduction des risques (RdR)9

À partir de la fin des années 1980, face à l’épidémie du VIH/sida qui frappe durement les personnes usagères de drogues par injection, des actions de réduction des risques sont mises en place pour permettre à des personnes qui ne veulent ou qui ne peuvent pas arrêter de consommer de se préserver des risques liés à cette consommation (infections aux virus du Sida et de l’hépatite C, mais aussi overdoses, exclusion, etc.). Prévention par les pair·es, programmes d’échange de matériel de consommation stérile, testing de produits en milieux festifs puis salles de consommation à moindre risque : partant du principe qu’une société sans drogues n’existe pas et que « la prohibition contraint l’usager de drogues à la clandestinité, créant ainsi les conditions d’une consommation risquée », les pratiques de RdR se développent et s’institutionnalisent souvent à grand-peine.

Loi du 7 mai 1999 sur les jeux de hasard10

En Belgique, les jeux de hasard sont interdits, sauf quand ils sont expressément autorisés. Parce qu’une interdiction absolue a conduit à une prolifération de jeux de hasard illégaux, le gouvernement opte pour une politique d’octroi de licences. Face à l’utilisation croissante des jeux vidéo et des smartphones, la commission des jeux de hasard interdira, en 2018, l’intégration des loot boxes (éléments intégrés dans un jeu vidéo permettant aux joueur·euses d’obtenir des items de manière apparemment arbitraire, contre paiement ou non).

Années 2000 – aujourd’hui

  • Vers une prévention fondée scientifiquement11

L’EMCDDA, European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction (aujourd’hui EUDA, pour European Union Drugs Agency), est créé en 1995 et met en avant la nécessité d’évaluer et de comparer les interventions de prévention. L’observatoire européen met en lumière les risques potentiels liés aux campagnes de prévention diffusées par les médias de masse et appuie la définition de critères, la diffusion d’outils et de bonnes pratiques pour une prévention pertinente, efficace et fondée scientifiquement. L’EMCDDA participe aussi à la création du concept de « prévention environnementale », soit les stratégies qui ne ciblent pas directement l’individu (« prévention comportementale »), mais visent à transformer l’environnement (physique, social et économique) afin de limiter l’accessibilité et les méfaits des substances.

  • Tentatives de réglementations de la publicité pour l’alcool et d’élaboration du « Plan Alcool »12

Au cours des années 2000, plusieurs tentatives d’adoption d’un « Plan Alcool » avortent sous la pression du lobbying des producteurs. En 2023, les négociations aboutiront, mais la Belgique fait figure de mauvais élève tant le plan élaboré manque d’ambition. Dès 2005, le ministre de la Santé Rudy Demotte s’efforce de réglementer les publicités en matière d’alcool. Une démarche contournée par le secteur des producteurs et distributeurs qui choisit de s’autoréguler. En résulte l’imposition sur les supports publicitaires du « slogan éducatif » « Notre savoir-faire se déguste avec sagesse ». Cette mention sera évincée en 2023 au profit du message « L’abus d’alcool nuit à la santé », plus explicite, mais qui continue à placer la responsabilité d’une consommation problématique sur les épaules des individus. Depuis mars 2026, toute publicité pour l’alcool doit désormais comporter la mention « L’alcool nuit à la santé ».

  • Législations en matière de tabac13

Au cours du temps, diverses interdictions sont progressivement édictées en matière de vente et de consommation de tabac. Parmi elles : vente interdite aux mineurs de moins de 16 ans (2004) puis aux moins de 18 ans (2019), interdictions de fumer dans certains lieux publics fermés (restaurants, bars, transports publics) et ouverts (quais de gare, plaines de jeux, etc.) ainsi que dans les lieux de travail fermés. Les interdictions visent également les produits nicotiniques tels que les cigarettes électroniques jetables (puffs, dès 2025) et les sachets de tabac (snus) ou de sels de nicotine (pouches).

1BOURDELAIS P., L’histoire de la prévention : hygiénisme et promotion de la santé, dans BOURDILLON F., Traité de prévention, Flammarion, Paris, 2009 : https://www.irepspdl.org/_docs/Fichier/2015/4-150319033544.pdf ; NOURRISSON D., Aux origines de l’antialcoolisme, Histoire, Économie & Société, 1988 7e année n° 4, pp. 491-506 : https://www.persee.fr/doc/hes_0752-5702_1988_num_7_4_2392

2ALEXANDRE S., FAUTRÉ S., La loi Drogues a bientôt 100 ans, il est temps de la changer !, Drogues. Santé. Prévention n° 86, juillet 2019 : https://prospective-jeunesse.be/articles/la-loi-drogues-a-bientot-100-ans-il-est-temps-de-la-changer/ ; GUILLAIN C., De la médicalisation à la criminalisation, Santé conjuguée n° 106, mars 2024 : https://www.maisonmedicale.org/de-la-demedicalisation-a-la-criminalisation/

3 PELC I. (dir.), Les prises en charge par traitements de substitution en Belgique. Développement d’un modèle d’évaluation des diverses filières de soins et des patients. Rapport final 1e phase, ULB, KUL, 2003 : https://www.belspo.be/belspo/organisation/publ/pub_ostc/drug/rdr01_2.pdf ;

Accompagnement des patients en traitement de substitution aux opiacés. Bonnes pratiques en officine, Centre de Développement Scientifique des Pharmaciens (CDSP), s.d. : https://fedabxl.be/site/wp-content/uploads/2016/12/Bonnes-pratiques-Traitement-substitution-aux-opiaces.pdf

6Le message de Nancy Reagan aux jeunes : dites simplement non. ReaganFoundation : https://www.youtube.com/shorts/pOAfoxDerh0

7La drogue, c’est de la merde, 1986. Musée des Arts Décoratifs Paris : https://www.youtube.com/watch?v=jHIEleYnwyI

8TEYSSANDIER A., Éducation aux drogues : au revoir les mallettes, Drogues. Santé. Prévention 107, juillet 2024 : https://prospective-jeunesse.be/articles/education-aux-drogues-au-revoir-les-mallettes/

10Loi sur les jeux de hasard du 7 mai 1999, sur https://www.gamingcommission.be/ ; WARLAND M., L’enquête : des jeunes accros aux jeux d’argent à cause de leurs jeux vidéo ?, RTBF, 11 avril 2025 : https://www.rtbf.be/article/l-enquete-des-jeunes-accros-aux-jeux-d-argent-a-cause-de-leurs-jeux-video-11492196

11BURKHART G., Looking back on 25 years of monitoring prevention in Europe, sur https://www.euda.europa.eu/news/2020/looking-back-on-25-years-of-monitoring-prevention-in-europe_en ; Prévention, un état des lieux, Drogues. Santé. Prévention 110, avril-juin 2025.

12MORMONT M., La fiction de la modération, Santé conjuguée 106, mars 2024 : https://www.maisonmedicale.org/alcool-la-fiction-de-la-moderation/ ; SZOC E., Un plan détruit avec savoir se déguste avec dégoût, Drogues. Santé. Prévention 99, juillet 2022 : https://prospective-jeunesse.be/articles/un-plan-detruit-avec-savoir-se-deguste-avec-degout/