Philippe Bastin (ancien directeur de l’ASBL Infor-Drogues) et Martine Dal (ancienne directrice de l’ASBL Prospective Jeunesse) retracent la naissance, l’institutionnalisation et les fondements de la prévention des assuétudes en Belgique francophone.
« La seule réponse [des pouvoirs publics] a consisté en la répression, avec des descentes de police dans les bistrots. » Philippe Bastin
Cela fait plusieurs années que Martine Dal et Philippe Bastin ne se sont pas vu·es. Les deux ancien·nes directrice et directeur des ASBL Prospective Jeunesse (aujourd’hui Drogues Santé Prévention) et Infor-Drogues (aujourd’hui Infor Drogues & Addictions) se retrouvent autour d’un café et de biscuits. Ensemble, ils remontent le fil du temps pour nous partager les prémisses de la prévention des assuétudes.
« Historiquement, ces histoires de drogues ont commencé dans les années 68-70. Pour le décor, c’était les contestations, les hippies, les gens qui filaient en Inde ainsi que l’arrivée du cannabis dans la rue. Auparavant, celui-ci était déjà là, mais restait cantonné dans des petits milieux très intellos », entame Philippe Bastin. Au niveau sanitaire, les institutions dédiées aux drogues – au sein desquelles on retrouvait le Comité national pour l’étude et la prévention de l’alcoolisme (devenu à la fin des années septante le Comité national pour l’étude et la prévention de l’alcoolisme et autres toxicomanies) et quelques centres d’aide et d’information – étaient peu nombreuses et se limitaient à la problématique de l’alcool. Quant aux pouvoirs publics, « leur seule réponse a consisté en la répression, avec des descentes de police dans les bistrots pour embarquer les jeunes qui fumaient des joints, mais aussi certains consommateurs d’héroïne ». Au cours des années qui ont suivi, la croyance en l’efficacité de la répression et de la sanction a persisté et a été de pair avec un silence des autorités politiques sur les questions liées aux drogues et à leurs usages problématiques.
« On mettait les gamins en prison, on créait de la panique chez les parents avec ce ‘fléau de la drogue’, les médecins avaient peur de voir débarquer les ‘toxicos’ dans leur cabinet : face à cela, une série de personnes se sont levées et se sont associées », poursuit Philippe Bastin. Comme souvent, les initiatives ont émergé de la société civile et du secteur privé associatif. Quelques centres de santé mentale se sont ouverts à ces nouvelles problématiques (le Centre Alfa à Liège, le SSM L’Espoir à Malmedy ou encore la Free Clinic à Bruxelles) et des institutions spécialisées en « toxicomanie » ont vu le jour (Infor-Drogues en 1971, Avat et Prospective Jeunesse en 1978, Nadja en 1979 et le Projet Lama en 1983), jonglant avec « des voies officielles de reconnaissance et de subventions existantes dans divers domaines »1. À Bruxelles, l’abbé Gustave Stoop (1931–2012) a été une figure majeure de ce mouvement. Engagé auprès des jeunes en difficulté, il a notamment contribué à la création de la Free Clinic, d’Infor Jeunes, de SOS Jeunes, d’Infor-Drogues et de Prospective Jeunesse.
Se serrer les coudes
Dans les années quatre-vingt, les démarches privées ont continué de fleurir, tant dans le champ du curatif que du préventif, déployant des approches pluralistes et complémentaires. En marge du Comité de concertation sur l’alcool et les autres drogues (CPAD) créé en Communauté française en 1979 afin de stimuler et coordonner les actions de prévention, s’est constitué en 1984 l’Association francophone des intervenants en toxicomanie, qui réunissait des personnes – et non des institutions – et qui a élaboré une charte sur les aspects éthiques du traitement et de la prévention2.
La question des économies dans les soins de santé s’est posée dès le milieu des années 80. Face à la raréfaction des subsides et la compétition entre institutions qui pouvait en découler, une dynamique d’échanges et de rencontres s’est mise en place dans le secteur, favorisant la reconnaissance mutuelle et la collaboration. « On s’est rendu compte qu’on allait voir les politiques en ordre dispersé. Autrement dit, chacun allait plaider sa cause. On a senti qu’on devait vraiment se mettre autour de la table », expose Philippe Bastin.
Cette dynamique de collaboration a débouché en 1986 sur la création de la Codito (Confédération des institutions pour toxicomanes) et des Fedito wallonne et bruxelloise (aujourd’hui Feda bxl)3. Elle s’est ensuite adjointe l’appui des syndicats : « À partir du moment où il y a eu des délégués permanents dans les réunions, les commissions où on discutait de santé mentale, nous avons eu plus de poids », commente l’ancien directeur d’Infor-Drogues.
En 1992, la Concertation toxicomanies Bruxelles (CTB), commission bicommunautaire, a permis de jeter les bases d’une politique de prise en charge et de prévention plus cohérente sur le territoire de la Région de Bruxelles-Capitale ; elle a entériné la séparation entre le volet répressif – « une politique efficace en matière de recherche et de sanctions à l’égard des distributeurs (le “modèle répressif”) » – et le volet santé publique – « une approche approfondie de la prévention de la toxicomanie, axée sur les jeunes (le “modèle médical”) »4.
Principes de prévention : des concepts en évolution
« Quand on a démarré, on n’avait aucun repère. Les universités n’étaient pas encore intéressées par ce genre de sujet. Il y avait juste quelques têtes de pipe qui essayaient de trouver des points d’appui », se souvient Philippe Bastin. Les premières notions se sont forgées sur la base du modèle de prévention biomédical (prévention primaire, secondaire, tertiaire) issu des travaux universitaires et du Conseil de l’Europe. L’approche s’est ensuite élargie à la faveur du développement de la promotion de la santé, faisant place à une vision pluridimensionnelle et prenant en considération les aspects sociaux et collectifs.
De son côté, Martine Dal a repris la direction de Prospective Jeunesse au milieu des années 90. Cette association, accolée à SOS Jeunes, se voulait un centre d’études sur les problématiques liées à la jeunesse. « La personne qui m’a précédée réalisait des dossiers sur les sectes, sur tout ce qui pouvait mettre en danger la jeunesse. Quand j’ai repris la coordination, la thématique qui s’imposait, c’était la prévention au niveau des consommations de drogues. Nous avons donc avancé sur ces questions. »
Parmi les sources d’inspiration du secteur de la prévention, le psychiatre Claude Olievenstein, bien sûr, qui a diffusé le concept du triangle « drogue – individu – environnement » (trois facteurs clés qui influencent la consommation de psychotropes), et avant lui Helen Nowlis, psychologue clinicienne américaine et professeure de psychologie (Université de Rochester). Cette dernière avait publié en 1975 l’ouvrage La drogue démythifiée5, démontrant l’importance de ne pas seulement s’intéresser aux produits mais de comprendre les raisons qui poussaient à leur consommation, et avait élaboré la fameuse triade ensuite reprise par Olivenstein6.
Autre personne de référence ? Le sociologue français Alain Ehrenberg et ses apports sur les normes collectives contemporaines, et sur l’injonction à l’autonomie individuelle et à la responsabilisation des personnes. Il avait notamment dirigé l’ouvrage Individus sous influence : drogues, alcools, médicaments psychotropes (1991)7, au sein duquel il questionnait la distinction floue entre drogues illégales, médicaments psychotropes et autres drogues légales, et où il abordait la consommation de produits psychotropes comme le symptôme des tensions propres aux sociétés individualistes. Au rang des personnalités inspirantes, on retrouvait également la docteure en sciences politiques spécialisée en philosophie du droit et de l’État et professeure en criminologie Line Beauchesne, auteure de nombreux articles et livres sur les politiques en matière de drogues. La psychiatre et militante Micheline Roelandt, figure emblématique du mouvement de réforme des institutions psychiatriques au début des années 70 puis présidente de la Liaison antiprohibitionniste dans les années 90, a aussi largement éclairé la vision du secteur « drogues » alors en développement.
« Notre idée, explique Martine Dal, c’était de créer des modules de formation pour tous les intermédiaires des jeunes (mouvements de jeunesse, enseignant·es, etc.). Ces modules se sont élaborés, ont évolué et se sont diversifiés au cours du temps. On a aussi fait du travail de terrain, ce qu’on appelait les approches communautaires. » Une formation académique en matière de prévention des assuétudes, faisant intervenir à la fois des acteur·ices académiques et de terrain, a également été mise sur pied en collaboration avec l’Université catholique de Louvain (aujourd’hui UCLouvain), mais n’a pas subsisté plus de quelques années.
Agir contre la stigmatisation
« L’objet même de la prévention primaire pose problème. Le public assimile en général la prévention à la vaccination, se référant au modèle médical préventif. Il est attendu de la prévention d’abus de drogues le même résultat que celui qui est attendu du vaccin : l’immunité acquise contre un agent pathogène. Or le vaccin antidrogue n’existe pas. La drogue n’étant pas un virus transmissible que l’on contracte ou que l’on se transmet », relevait Philippe Bastin dans un texte sur « la prévention primaire de l’abus de drogues » dans les années 908. Celle-ci devait donc s’accomplir par d’autres voies, parmi lesquelles la réduction de l’accessibilité et de la disponibilité des produits, le développement de « l’adoption de comportements responsables en matière de santé », mais aussi « l’amélioration du bien-être et des conditions de vie des populations ».
Face aux constats selon lesquels « les substances psychotropes existeront toujours » et les « sociétés occidentales actuelles sont par essence toxicomanogènes », pour reprendre les propos de Philippe Bastin, un autre objectif de prévention s’est dessiné : celui de lutter contre les fantasmes associés aux produits et à celles et ceux qui les consomment. Celui de lutter, aussi, contre l’idée préconçue de l’efficacité de la réponse répressive et de la prévention par la peur. Des fantasmes qui s’appuyaient – et s’appuient toujours – sur une approche juridico-morale provoquant la stigmatisation des personnes usagères de substances psychoactives.
« Dans toutes les institutions, on a beaucoup lutté contre la peur, contre l’exploitation des nouvelles à sensations dans les médias, abonde Martine Dal. À l’époque, quand une revue publiait un article sur les jeunes qui fumaient des joints, elle plaçait en illustration un gars avec une seringue dans le bras. On s’est battu contre les amalgames, pour essayer d’amener du raisonnement, de l’intelligence, de la nuance. » Un travail de sensibilisation des médias et du grand public aujourd’hui loin d’être terminé.
Les premières notions se sont forgées sur la base du modèle de prévention biomédical. L’approche s’est ensuite élargie à la faveur du développement de la promotion de la santé.
« On s’est battu contre les amalgames, pour essayer d’amener du raisonnement, de l’intelligence, de la nuance. » Martine Dal
BASTIN P., Histoire de la création des centres de prévention et de traitement de la toxicomanie, 1988.
Ibidem.
Ibidem.
Chambre des représentants de Belgique, session ordinaire 1992-1993, 30 avril 1993 : https://www.dekamer.be/FLWB/Pdf/48/0989/48K0989001.pdf. La CTB sera plus tard reprise par la Plate-forme de concertation pour la santé mentale.
NOWLIS H., La drogue démythifiée, UNESCO, Paris, 1975, 95 pages.
BASTIN P., Un autre regard sur le dopage, Éducation Santé, novembre 2001 : https://educationsante.be/un-autre-regard-sur-le-dopage/
EHRENBERG A., dir. Individus sous influence : drogues, alcools, médicaments psychotropes, Paris, Éd. Esprit, coll. Société.
BASTIN P., La prévention primaire de l’abus de drogues (légales et illégales). Problèmes actuels et priorités, 1993 ?.