Trouvant ses origines dans la lutte contre l’épidémie du VIH/sida, la réduction des risques s’est développée à contre-courant du contexte prohibitionniste. Le point sur son histoire et les enjeux actuels avec Catherine Van Huyck, directrice de l’ASBL Modus Vivendi.
Quelles ont été les premières initiatives de réduction des risques (RdR) en Belgique francophone ?
Dans un premier temps, il y a eu toute la spécificité de la prescription de la méthadone dès les années 70 par des psychiatres et médecins généralistes, et sa criminalisation. Des médecins comme Jacques Baudour se sont retrouvés en prison1, poursuivis pour « entretien de la toxicomanie », et cela a duré jusqu’à la Conférence de consensus en 19942.
Ensuite, avec la survenue de l’épidémie du sida dans les années 80, on s’est rendu compte qu’il existait tout un public qui ne voulait ou ne pouvait pas arrêter de consommer et qui n’était en contact ni avec les centres d’aide et de soins, ni avec les médecins. Ces personnes étaient en train de mourir. Il fallait que la prévention suive le même chemin que le virus. Les opérations « boules de neige » ont donc été lancées en 1989. À l’époque, il y avait ce qu’on appelait le CCAD, le Comité de concertation sur l’alcool et les autres drogues en Communauté française (la prévention n’était pas encore régionalisée). Dans cette structure, une petite division HIV a décidé d’initier ce projet. L’objectif, c’était d’aller au contact, de recruter et former des usager·ères, et de faire passer le message de prévention de pair·e en pair·e. Ces opérations ont commencé à Bruxelles, Charleroi, Liège, Namur.
Très vite ont émergé des difficultés à fonctionner dans ce gros mammouth qu’était le CCAD. L’Agence de prévention du sida a vu le jour et des publics prioritaires ont été identifiés (les personnes originaires d’Afrique subsaharienne, celles qui utilisaient des drogues par injection, les prostituées, les gays et les jeunes). L’idée, c’était qu’il fallait un organisme pour s’occuper de chaque public. C’est à ce moment que les ASBL Ex Aequo et Modus Vivendi ont été créées en 1993.
Quelles ont été les suites ?
On a vite vu les limites du projet « boule de neige » : c’était très compliqué de trouver une seringue en pharmacie. Beaucoup de pharmacien·nes exigeaient des prescriptions, en conséquence de quoi les seringues étaient surutilisées. Et puis il ne s’agissait pas que des seringues, mais de l’ensemble du matériel. On s’est donc dit : il faut faire des kits. Les premiers échanges de matériel se sont déroulés à Liège, d’abord dans les pharmacies. Au début, nous réalisions les kits (Sterifix) manuellement et envoyions des jobistes (usager·ères ou ex-usager·ères rémunéré·es pour valoriser leur expertise, NDLR) faire le tour des pharmacies pour sensibiliser à leur importance. Par la suite, nous avons négocié avec l’Association pharmaceutique belge (APB), qui nous a aidés en vue de faciliter la distribution.
À Bruxelles, le premier comptoir d’échange a été ouvert par un collectif d’usager·ères de manière illégale à côté du Fuse. Aujourd’hui, il y en a une trentaine en Wallonie et à Bruxelles, avec des points d’accès différents, que soient les maraudes, les lieux fixes, les bus.
Quel était le contexte de l’époque ?
Le port de la seringue était criminalisé. Je me rappelle d’un jobiste qui avait été arrêté dans le train Liège-Maastricht. On lui avait fait une prise de sang et puisque de la drogue y a été détectée, on a considéré que c’était du trafic international. Il a été mis en prison. Il y avait des trucs assez délirants. On a dû faire tout un travail avec les policier·ères pour les inciter à ne pas confisquer le matériel neuf et, en cas de matériel usagé, à encourager les personnes à aller chercher du matériel neuf dans le comptoir d’échange.
Comment avez-vous été amené·es à vous adresser aux usager·ères des milieux festifs ?
À l’époque, pour tout le monde, il fallait s’occuper d’héroïne et de cannabis. Mais des personnes commençaient à consommer en milieu festif et, pour certaines d’entre elles, ces consommations posaient problème. Or, elles ne se reconnaissaient pas dans les centres pour les usager·ères de substances. En 1995, nous avons réalisé une recherche-action dont il est ressorti le besoin d’élaborer un dispositif complet : il s’agissait d’informer sur les produits, mais aussi que les lieux soient sécurisés et adaptés à la RdR. Nous avons créé des équipes mobiles pour des actions ponctuelles dans les grands festivals et nous avons travaillé avec les lieux festifs afin qu’ils sécurisent leur cadre. Une charte de bien-être festif a été élaborée, qui est devenue le label « Quality nights », avec pour objectif de donner accès à de l’eau gratuite et à des préservatifs, ainsi que de former le personnel de ces lieux.
Nous avons ensuite mis en place le testing de produits. Christine Ghislain (professeure de droit pénal, Université Saint-Louis) avait réalisé une étude concernant le cadre juridique du projet, qui n’était ni vraiment légal ni vraiment illégal. Techniquement, les travailleur·euses ne pouvaient pas être poursuivi·es pour mise à disposition d’un local pour consommer, et il n’y avait pas de consommation. Aujourd’hui, ce dispositif permet de faire des alertes précoces sur les produits et de monitorer le marché. Mais son acceptation reste aléatoire. S’il est reconnu par les Régions, nous avons besoin des autorisations des bourgmestres, des parquets, des organisateurs. Au festival Esperanza, nous avons réalisé du testing pendant des années. Depuis deux ans, un nouveau bourgmestre est en place : on ne peut plus.
Et puis il y a eu cette longue bataille pour les salles de consommation…
Le premier colloque sur le sujet s’est déroulé en 1996. Le projet de délivrance contrôlée d’héroïne (traitement assisté par diacétylmorphine), Tadam, a été mis sur pied à Liège entre 2011 et 2013. Il a duré le temps du projet pilote puis a été mis à l’arrêt, avec des conséquences très dures pour les usager·ères qui y participaient. Ensuite, il y a eu la salle de consommation à Liège (2018), également fermée aujourd’hui. Aujourd’hui, il y en a deux à Bruxelles. Mais cela a été un accouchement au forceps. Cela fait aussi des années que l’on essaye d’implanter des bornes de distribution de matériel dans les quartiers, accessibles 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Nous cherchons des communes qui nous soutiennent. Certains comités de quartier nous appuient, d’autres non. On avait mis une borne sur notre façade, elle a été vandalisée trois fois…
Comment résumer les spécificités de l’intervention en RdR ?
Depuis le début, la réduction des risques s’est ancrée dans la promotion de la santé et dans ses valeurs : la prise en compte des déterminants de la santé, l’importance des milieux de vie et de l’aller vers (outreach), et la participation. Cette dernière est dans l’ADN de la RdR. Il ne s’agit pas de « faire pour », mais de « faire avec ». C’est l’idée du « jobisme », de ce qu’on appelle aujourd’hui les expert·es du vécu. L’expertise des professionnel·les ne vaut pas plus que celle des usager·ères, c’est la somme des deux qui est intéressante. Je regrette vraiment qu’il n’y ait plus aujourd’hui de groupes d’auto-support en Belgique. Il y en a eu un premier en 1993, le CCLA (Citoyens comme les autres), dont les membres étaient des usager·ères de drogues par injection. Puis il y a eu Asud Belgique, le CUDLI (Commission des usagers des drogues licites et illicites) et tous les « collectifs cannabis », qui ont disparu. Enfin, un autre principe fondamental, c’est le non-jugement. Une grande partie du travail de la RdR, c’est de casser les stigmates et a priori.
Quelles sont les limites de la RdR dans un contexte de prohibition3?
On a un peu l’impression que c’est un pansement. La RdR ne doit pas être le couvercle sur la casserole, nous devons revendiquer clairement une légalisation régulée par l’État de tous les produits. Réguler, cela ne veut pas dire donner un libre accès. Cela ne veut pas dire non plus qu’il n’y aura plus de risques. Cela veut dire que l’on pourra enfin travailler. Le cadre juridique et législatif actuel est un exhausteur de risques. Des risques, il y en a de tous types : sanitaires, sociaux, d’exclusion, juridiques. Parmi eux, les discours sur les usager·ères, qui produisent autant de risques que les consommations elles-mêmes.
Aujourd’hui, la RdR est reconnue mais insuffisamment financée…
La RdR est reconnue comme un pilier des politiques drogues. On a dû se battre pendant très longtemps pour cela. Le problème, c’est qu’elle est parfois perçue comme de la prévention tertiaire : elle s’adresserait aux personnes pour lesquelles il n’y a plus d’espoir. Ce serait du palliatif, en quelque sorte. Or elle doit être présente à tous les niveaux. En revanche, ce qui est intéressant, c’est que ce concept s’est diffusé au sein de structures dont ce n’était pas l’objet principal. Des centres thérapeutiques ont incorporé la RdR dans leurs pratiques. Cette notion s’est aussi étendue à d’autres domaines comme la vie sexuelle. Quant aux financements : autour de 1 % des budgets des politiques drogues est consacré à la prévention, entre 0,2 et 0,3 % à la réduction des risques4. C’est dérisoire et c’est pourtant là où il devrait y avoir le plus d’argent…
Quels sont les nouveaux défis de la RdR ?
En termes de nouveaux enjeux, il y a le chemsex5, ainsi que l’usage de kétamine qui devient préoccupant6. On voit beaucoup de consommateur·ices, qui commencent par une consommation festive, mais pour lesquel·les on constate l’apparition de gros problèmes de santé car c’est un produit dont la tolérance est importante.
Par ailleurs, il y a des populations que l’on ne connaît pas suffisamment, comme les jeunes des quartiers populaires. Si je prends l’exemple du protoxyde d’azote, on voit les bonbonnes partout. Mais il n’existe aucune étude sur les publics qui les consomment. Cela vaudrait la peine d’aller voir. Auparavant, on avait la possibilité de réaliser des recherches-action, d’explorer des problématiques, de rencontrer des publics que l’on ne connaissait pas de manière participative et en utilisant l’anthropologie. On a monté beaucoup de projets de cette manière. Aujourd’hui, dans le cadre de nos subsides, nous n’avons plus cette possibilité de prendre le temps de chercher.
Toujours au niveau des publics moins touchés, il y a la question du genre à laquelle nous devons nous atteler. Quand on fait du testing de produits en milieu festif, on touche davantage un public jeune et féminin (50 % de femmes) que dans nos lieux fixes (25 %). Les femmes ont plus de difficultés d’accès aux services. Un domaine qui commence aussi à être étudié par certains services de RdR au niveau européen, c’est la prise d’hormones par les personnes en transition, qui utilisent des produits non légaux achetés sur internet, dont on connaît mal la composition et qui peuvent avoir des interactions avec d’autres produits. Cela devrait être développé.
Un commentaire sur les évolutions politiques actuelles ?
On ne se pose toujours pas cette question fondamentale : pourquoi les personnes consomment-elles dans un environnement de plus en plus axé sur la performance ? La responsabilité est globale, sociétale. Or aujourd’hui, toute la responsabilité est mise sur les épaules de l’individu. C’est le même constat dans bien d’autres domaines, comme la malbouffe. On le voit avec la crise du crack, hypermédiatisée : on a musclé les discours sécuritaires alors que nous nous trouvons face à un public en grande pauvreté. On observe un recul dans les discours tenus sur les usager·ères. « Les usagers ont du sang sur les mains »7 : même il y a trente ans, on ne parlait pas comme ça…
Lire CLÉDA É., Trente années de soins aux usagers de drogues et aux toxicomanes, interview de Serge ZOMBEK, Les Cahiers de Prospective Jeunesse n° 41, 4e trimestre 2006 : https://prospective-jeunesse.be/wp-content/uploads/2020/04/CPJ-41-CAHIER-ENTIER1.pdf ; SAAL C., Méthadone : mémoires d’une désobéissance médicale. Une interview du Dr Claire Remy, Drogues. Santé. Prévention n°83, octobre 2018 : https://prospective-jeunesse.be/articles/methadone-memoires-dune-desobeissance-medicale/
Organisée le 8 octobre 1994 par le ministre de la Santé publique et de l’Environnement J. Santkin afin de déterminer les lignes de force de la politique concernant les traitements de substitution, et en particulier le traitement à la méthadone, la Conférence de consensus déclare que la méthadone est un traitement efficace dans le traitement de la dépendance à l’héroïne.
Lire VAN HUYCK C., RDR et prohibition : quel sens donner à l’action ?, Drogues. Santé. Prévention n° 79, novembre 2017 : https://prospective-jeunesse.be/articles/rdr-et-prohibition-quel-sens-donner-a-laction/
Pour en savoir plus : FERRARA M., Chemsex : Comment accompagner le public en demande d’aide, Drogues. Santé. Prévention n°107, juillet 2024 ; et Podcast Drugs and the City : Episode 4 – ChemSex and the city, mai 2025 : https://prospective-jeunesse.be/poscasts/chemsex-and-the-city/
Données 2024 de la Cellule générale de politique drogues. Source : Bulletin législatif et politique 2024. L’usage de drogues et ses conséquences sociosanitaires en Wallonie, Eurotox, juin 2024 : https://eurotox.org/wp/wp-content/uploads/Bulletin-leegislatif-Wallonie_2tma.pdf
Lire notamment le dernier rapport de l’European Union Drugs Agency (EUDA) sur le marché de la kétamine en Europe sur https://www.euda.europa.eu/publications/joint-publications/ketamine-europe_en
Déclaration du président du MR, Georges-Louis Bouchez.
« Depuis le début, la réduction des risques s’est ancrée dans la promotion de la santé et dans ses valeurs. »
« Les discours sur les usager·ères produisent autant de risques que les consommations elles-mêmes.
« La responsabilité est globale, sociétale. Or aujourd’hui, toute la responsabilité est mise sur les épaules de l'individu. »