La prévention environnementale des usages de substances

octobre 2025

La prévention des usages de substances s’est longtemps appuyée sur des interventions centrées sur l’individu, fondées sur un modèle de choix rationnel de type homo oeconomicus ; or, l’information et le développement des compétences se sont révélés insuffisants pour modifier durablement les comportements1. La prévention environnementale agit au contraire sur les contextes physiques, sociaux et normatifs dans lesquels les comportements se forment. S’appuyant sur la psychologie environnementale et l’économie comportementale, elle façonne les espaces physiques, les normes sociales et les structures d’opportunités afin de réduire l’exposition aux déclencheurs et de rendre les choix sains plus faciles2.

1 FOXCROFT D. R., & TSERTSVADZE A. (2011). Universal school-based prevention programs for alcohol misuse in young people. Cochrane Database of Systematic Reviews. https://doi.org/10.1002/14651858.CD009113 ; UNODC. (2013). International standards on drug use prevention.

2 THALER R. H., & SUNSTEIN C. R. (2008). Nudge: Improving decisions about health, wealth, and happiness (2nd ed.). Yale University Press.

 

Play-Vention

1. L’émergence de la prévention des usages de substances en Europe : un bref historique

La prévention désigne ici les interventions conçues pour prévenir ou retarder l’initiation, réduire l’escalade et limiter les dommages plus larges ; elle recouvre les approches universelles, sélectives, indiquées (ou ciblées) et environnementales. Durant les années 1970 et 1980, elle a pris la forme de campagnes d’information scolaires souvent dramatisantes, en réponse à la vague de consommation de cannabis chez les jeunes et aux épidémies d’héroïne qui ont suivi. L’OEDT (EMCDDA), opérationnel depuis Lisbonne en 1995 et devenu aujourd’hui l’Agence de l’Union européenne sur les drogues (2024), a mis en place un dispositif de surveillance à l’échelle du continent, même si son mandat exclut encore l’alcool, le tabac et les addictions comportementales. Des structures dédiées, fondées sur la science, ont émergé plus tard : EUSPR (European Society for Prevention Research, 2010), les Standards européens de qualité en prévention des drogues1, et le Curriculum européen de prévention universelle2, qui repose sur les Standards internationaux de l’UNODC/OMS (2013, 2018). Cette trajectoire a été dominée par les piliers développementaux ; le pilier environnemental n’a été reconnu comme l’une des quatre modalités de prévention que dans la Stratégie antidrogue de l’UE 2021-2025, et il reste absent de la plupart des documents de consensus des Nations unies, malgré le niveau de preuve élevé des politiques correspondantes en matière d’alcool et de tabac.

2. Critiques du modèle de prévention conventionnel

Les modèles informationnels et développementaux traditionnels cherchent à modifier le comportement par le savoir et les compétences, en présupposant que l’usage de substances découle de déficits d’information, de compétences, d’aptitudes ou de motivation. Les données empiriques remettent cela en question sur trois plans. Premièrement, le lien entre connaissances et comportement est faible : l’« écart attitude-comportement » montre que des personnes bien informées persistent souvent dans des comportements nocifs sous l’effet de pressions contextuelles, émotionnelles et sociales3. Deuxièmement, le modèle sous-estime l’environnement : les choix sont médiatisés par les opportunités structurelles, l’accessibilité, les normes implicites et les renforçateurs immédiats4, et la densité des points de vente prédit la consommation d’alcool indépendamment des attitudes5. Troisièmement, en plaçant la responsabilité sur l’individu, il peut renforcer les inégalités, stigmatisant celles et ceux qui ne parviennent pas à changer tout en ignorant la répartition inégale des ressources cognitives et matérielles6. Ces critiques justifient l’approche plus structurelle et plus équitable développée ci-dessous.

1 BROTHERHOOD A., SUMNALL H., & EMCDDA Best Practice Portal team. (2013). European drug prevention quality standards: A manual for prevention professionals. European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction.

2 BROTHERHOOD A., & NOBRE-SANDOVAL L. d. A. (2025). How is the European Prevention Curriculum (EUPC) implemented in practice and what lessons have we learnt so far? Introduction to the Special Issue. Journal of Prevention, 46, 667–675. https://doi.org/10.1007/s10935-025-00877-4

3 MARTEAU T. M., OGILVIE D., ROLAND M., SUHRCKE M., & KELLY M. P. (2011). Judging nudging: Can nudging improve population health? BMJ, 342, 263–265. https://doi.org/10.1136/bmj.d228

4 SALLIS J. F., & OWEN N. (2015). Ecological models of health behavior. In Health behavior: Theory, research, and practice (5th ed., pp. 43–64). Jossey-Bass/Wiley.

5 BRYDEN A., ROBERTS B., PETTICREW M., & McKEE M. (2013). A systematic review of the influence of community-level social factors on alcohol use. Health & Place. https://doi.org/10.1016/j.healthplace.2013.01.012

6 FOXCROFT D. R., HOWCUTT S. J., MATLEY F., TAYLOR BUNCE L., & DAVIES E. L. (2022). Testing socioeconomic status and family socialization hypotheses of alcohol use in young people: A causal mediation analysis. Journal of Adolescence, 94(2), 240–252. https://doi.org/10.1002/jad.12023

Les stratégies environnementales importent le plus dans les environnements intoxicants, où prolifèrent les signaux et les déclencheurs.

3. Fondements théoriques de la prévention environnementale

La prévention environnementale puise dans plusieurs traditions : la psychologie environnementale, qui montre comment l’aménagement urbain, la densité et l’accessibilité influent sur les perceptions de sécurité et la prise de risque1 ; l’économie comportementale et le concept de nudge, où de petites modifications de l’architecture des choix réorientent les décisions sans restreindre la liberté2 ; la théorie des systèmes écologiques de Bronfenbrenner (1979)3, qui inscrit le comportement dans des niveaux de contexte emboîtés ; ainsi que la théorie socio-spatiale4, la théorie de la cognition incarnée du désir5 et la sociologie de la consommation6, qui traitent la consommation comme une pratique sociale liée à l’appartenance, à l’identité et au pouvoir. Ensemble, ces approches justifient d’agir sur les contextes physiques, économiques et normatifs dans lesquels les décisions sont prises, en particulier lorsque celles-ci sont guidées par l’impulsion ou l’habitude plutôt que par la délibération.

Les principales caractéristiques distinctives de la prévention environnementale sont les suivantes :

  • Modifier le contexte (physique, économique, social, normatif, etc.) du comportement humain plutôt que se concentrer principalement sur le contrôle du comportement. Exemple : changer la taille et la forme des portions, ou les possibilités d’achat, au lieu de lancer des appels à la consommation modérée.
  • Rendre les comportements sains plus faciles ou plus attrayants que les comportements nocifs. Exemple : des entreprises offrent des bons pour l’achat de vélos et facturent l’usage des places de parking d’entreprise.
  • Induire un changement de normes, de valeurs et d’attitudes sociales — souvent comme effet secondaire. Exemple : les interdictions de fumer ont profondément transformé l’acceptation sociale du tabac en général, y compris parmi ceux qui s’y étaient d’abord opposés7.

Les stratégies environnementales importent le plus dans les « environnements intoxicants » — vie nocturne, réseaux sociaux, zones de forte densité de points de vente d’alcool, de cannabis ou de jeux d’argent — où prolifèrent les signaux et les déclencheurs.

4. Applications pratiques de la prévention environnementale

La prévention environnementale se traduit par des interventions concrètes que l’on peut classer selon le type d’environnement qu’elles visent : physique, normatif ou économique. García-Pérez et al. (2025)8 en ont récemment passé en revue les données probantes.

Dans l’environnement physique, les contrôles sur les points de vente, les horaires de commercialisation et le zonage urbain sont bien établis : la densité des points de vente est fortement corrélée à la consommation problématique9. Le réaménagement des espaces publics — éclairage, équipements sportifs et culturels — renforce la surveillance naturelle et les facteurs de protection10. Les modifications micro-environnementales sont prometteuses mais sous-utilisées : des verres hauts et étroits réduisent la consommation d’alcool jusqu’à 20 %, et dissimuler les présentoirs de tabac réduit l’initiation chez les jeunes.

Sur le plan normatif, la régulation de la publicité, les zones sans tabac et les lois sur l’âge minimum signalent une désapprobation et remodèlent les normes collectives (OMS, 2010). Relever l’âge minimum de consommation d’alcool de 16 à 18 ans en Espagne a réduit de 21 % la consommation des mineurs ; limiter les heures de vente, augmenter le coût des licences de tabac et réduire la disponibilité des machines à sous réduisent toutes les dommages, et les zones sans tabac diminuent la prévalence du tabagisme d’environ 10 %.

Dans l’environnement économique, le prix unitaire minimum réduit la consommation excessive, en particulier chez les groupes vulnérables11, et les différentiels de prix entre boissons alcoolisées et non alcoolisées (le jus d’orange coûte souvent plus cher que la bière) favorisent la substitution. Des taxes plus élevées sur l’alcool et le tabac réduisent toutes deux la consommation (réductions d’environ 10 %) et génèrent des ressources réinvestissables dans la prévention12. De telles mesures fonctionnent à l’échelle nationale, locale, scolaire ou de quartier, combinant changement structurel et participation communautaire.

4.1 Variations culturelles et régionales en Europe

L’Europe n’est pas culturellement uniforme, et la traiter comme un espace réglementaire unique fausse à la fois les obstacles et les opportunités. La typologie « humide/sec » (wet/dry)13 oppose les cultures viticoles du Sud — faible abstinence, alcool intégré aux repas, contrôle informel — aux cultures « sèches » nordiques et de l’Est, caractérisées par une abstinence plus élevée, une ivresse épisodique et un fort contrôle formel. Une analyse en grappes portant sur 2000-2019 a identifié six grappes stables, la grappe des spiritueux d’Europe de l’Est affichant une mortalité attribuable à l’alcool d’environ 90 décès pour 100 000 habitants supérieure à celle des pays viticoles14. Un gradient de restrictivité parallèle s’observe : le fardeau de morbidité nordique était plus faible là où les politiques étaient plus restrictives15, et les succès classiques (monopoles nordiques, prix unitaire minimum écossais de 2018, interdiction de fumer en Irlande en 2004, loi Évin française de 1991) se concentrent dans le pôle restrictif, tandis que des mesures similaires rencontrent ailleurs une résistance politique et culturelle. Il n’existe donc pas de prescription européenne unique, et les cadrages de l’industrie évoquant un « paternalisme nordique » relèvent de manœuvres politiques, non de constats empiriques. Les cultures de consommation convergent néanmoins lentement, à mesure que les jeunes cohortes du Sud adoptent la bière et les spiritueux via les canaux en ligne et les influenceur·euses16.

4.2 La prévention environnementale dans les environnements numériques

Une grande partie de l’exposition aux signaux liés aux substances, au marketing et à l’offre se produit désormais dans des environnements numériques : réseaux sociaux, applications de messagerie, commerce électronique et canaux chiffrés pour l’approvisionnement illégal. L’exposition des adolescent·es aux contenus liés à l’alcool sur les réseaux sociaux est répandue et associée de manière prospective aux attentes, à la disposition à boire et à la consommation, indépendamment des normes des pair·es hors ligne17. La publicité a migré vers les canaux numériques, complétée par le marketing d’influence et l’amplification algorithmique18, tandis que le cannabis, les nouvelles substances psychoactives, les cannabinoïdes semi-légaux, les sachets de nicotine et les vapoteuses jetables circulent par des canaux du clear-net et chiffrés.

L’agenda numérique comporte quatre volets : les règles de publicité sur les plateformes (directive SMA/AVMSD, règlement sur les services numériques, projet de règlement sur l’équité numérique) ; les garanties d’âge et les paramètres par défaut de conception qui rétrogradent plutôt qu’amplifient ces contenus pour les mineurs ; une réglementation harmonisée du commerce de détail transfrontalier, incluant le blocage des systèmes de paiement ; et la transparence par les bibliothèques publicitaires et l’accès des chercheur·euses au titre de l’article 40 du DSA. Aucun de ces volets ne cible l’utilisateur·rice ; tous agissent sur les plateformes, les annonceurs, les intermédiaires et les détaillants. Le smartphone d’un enfant est désormais aussi un point de vente et d’exposition, et il fait partie des environnements que la prévention doit prendre en charge.

1 GIFFORD R., STEG L., & RESER J. P. (2011). Environmental psychology. In IAAP handbook of applied psychology (pp. 440–470). Wiley Blackwell. https://doi.org/10.1002/9781444395150.ch18

2 THALER R. H., & SUNSTEIN C. R. (2008), Op. cit.

3BRONFENBRENNER U. (1979). The ecology of human development: Experiments by nature and design. Harvard University Press.

4 BROTHERHOOD, 2022.

5 PAPIES E. K., BARSALOU L. W., & RUSZ D. (2020). Understanding desire for food and drink: A grounded-cognition approach. Current Directions in Psychological Science, 29(2), 193–198. https://doi.org/10.1177/0963721420904958 ; PAPIES E. K., BARSALOU L. W (2015). Grounding desire and motivated behavior: A theoretical framework and review of empirical evidence. In The psychology of desire (pp. 36–60). The Guilford Press.

6 DUFF C. (2007). Towards a theory of drug use contexts: Space, embodiment and practice. Addiction Research and Theory, 15(5), 503–519. https://doi.org/10.1080/16066350601165448

7 THRASHER J. F., BOADO M., SEBRIÉ E. M., & BIANCO E. (2009). Smoke-free policies and the social acceptability of smoking in Uruguay and Mexico: Findings from the International Tobacco Control Policy Evaluation Project. Nicotine & Tobacco Research, 11(6), 591–599.

8GARCÍA PÉREZ Á., GONZÁLEZ-ROZ A., & BURKHART G. (2025). Environmental prevention of addictive behaviors. Papeles del Psicólogo, 46(2), 108–117. https://doi.org/10.70478/pap.psicol.2025.46.14

9 POPOVA S., GIESBRECHT N., BEKMURADOV D., & PATRA J. (2009). Hours and days of sale and density of alcohol outlets: Impacts on alcohol consumption and damage — A systematic review. Alcohol and Alcoholism, 44(5), 500–516. https://doi.org/10.1093/alcalc/agp054

10 BRANAS C. C., SOUTH E., KONDO M. C., HOHL B. C., BOUGOIS P., WIEBE D. J., & MacDONALD, J. M. (2018). Citywide cluster randomized trial to restore blighted vacant land and its effects on violence, crime, and fear. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 115(12), 2946–2951. https://doi.org/10.1073/pnas.1718503115 ; CHALFIN A., HANSEN B., LERNER J., & PARKER L. (2021). Reducing crime through environmental design: Evidence from a randomized experiment of street lighting in New York City. Journal of Quantitative Criminology, 38(1), 127–157. https://doi.org/10.1007/s10940-020-09490-6

11 HOLMES J., MENG Y., MEIER P. S., BRENNAN A., ANGUS C., CAMPBELL-BURTON A., GUO Y., HILL-McMANUS D., & PURSHOUSE R. C. (2014). Effects of minimum unit pricing for alcohol on different income and socioeconomic groups: A modelling study. The Lancet, 383(9929), 1655–1664. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(13)62417-4

12 CHALOUPA F. J., STRAIF, K., & LEON M. E. (2011). Effectiveness of tax and price policies in tobacco control. Tobacco Control, 20(3), 235–238. https://doi.org/10.1136/tc.2010.039982

13 ROOM et MÄKELÄ ; CORREIA D., MANTHEY J., NEUFELD M., et al. (2024). Classifying national drinking patterns in Europe between 2000 and 2019: A clustering approach using comparable exposure data. Addiction, 119(9), 1543–1553. https://doi.org/10.1111/add.16567 ; ROLANDO S., CUOMO G., & ALLASTE A.-A. (2024). Cultural variations in conceptualization of excessive drinking among young adults in Denmark, Estonia and Italy. Drugs, Habits and Social Policy, 25(1), 67–82. https://doi.org/10.1108/dhs-05-2023-0018

14 CORREIA et al., 2024, Op. cit.

15 VAN DER VELDE L., SHABAAN A. N., MANSSON A., et al. (2024). Alcohol-attributed disease burden and formal alcohol policies in the Nordic countries (1990–2019): An analysis using the Global Burden of Disease Study 2019. European Journal of Public Health, 35(1), 52–59. https://doi.org/10.1093/eurpub/ckae195

16 CORREIA et al., 2024, Op. cit.

17 CORCORAN E., DOUCETTE H., & MERRILL J. E. (2023). A qualitative analysis of adolescents’ perspectives on peer and influencer alcohol-related posts on social media. Drug and Alcohol Review, 43(1), 13–27. https://doi.org/10.1111/dar.13720 ; MEISEL S. N., NESI J., JANSSEN T., et al. (2022). Adolescent (mis)perceptions of peer alcohol posts on social media: Prospective associations with alcohol attitudes and use. Alcoholism: Clinical and Experimental Research, 46(11), 2054–2067. https://doi.org/10.1111/acer.14935 ; NAGATA J. M., SMITH N., ZAMORA G., et al. (2023). Problematic social media use and alcohol expectancies in early adolescents. BMC Public Health, 23, Article 451. https://doi.org/10.1186/s12889-023-15298-3

18 SUTINEN U.-M., LUUKKONEN R., & NÄRVÄNEN E. (2023). “Tag a person who loves candy” — Sociocultural approach to unhealthy food marketing to adolescents in social media. Young Consumers, 25(2), 211–225. https://doi.org/10.1108/yc-04-2023-1726

Les interventions environnementales peuvent améliorer l’équité, alors que les approches exigeant une plus grande agentivité personnelle favorisent les personnes disposant de davantage de ressources cognitives et d’autogestion.

5. Implications éthiques et politiques de la prévention environnementale

5.1 Quels risques de paternalisme et de stigmatisation ?

La prévention environnementale soulève d’importantes questions éthiques et politiques : si elle peut générer des changements significatifs de consommation, elle comporte aussi des risques de paternalisme, de stigmatisation et d’injustice sociale.

Les industries attaquent les approches environnementales1, tandis que certain·es professionnel·les de la prévention évoquent des préoccupations relatives à la stigmatisation2, à la manipulation et à l’autoritarisme3. Ces critiques négligent le fait que les interventions environnementales peuvent améliorer l’équité4, alors que les approches exigeant une plus grande agentivité personnelle favorisent les personnes disposant de davantage de ressources cognitives et d’autogestion5.

Concilier le bien-être collectif et l’autonomie individuelle constitue un défi central. Les nudges peuvent être perçus comme une manipulation subtile : ils doivent donc être transparents, fondés sur des données probantes et soumis à un contrôle démocratique6 ; la résistance anticipée aux mesures systémiques tend à diminuer une fois celles-ci mises en œuvre7. Le risque de stigmatiser certains groupes ou territoires peut même être réduit en privilégiant des interventions environnementales universelles dans les quartiers à faibles revenus — par exemple, la végétalisation de terrains vagues, qui accroît l’usage social de l’espace public, améliore le sentiment de sécurité et réduit la violence armée et d’autres formes de criminalité8.

Sur le plan politique, la prévention environnementale exige une gouvernance intersectorielle réunissant collectivités locales, autorités sanitaires, urbanistes, éducateurs et organisations communautaires. Il n’existe pas d’environnements neutres : là où la politique publique n’agit pas, les forces commerciales façonnent des espaces « cannabinogènes », « alcoolisogènes » et « obésogènes », et l’inaction cède l’environnement à un paternalisme industriel qui fait passer le profit avant la santé9. De nombreuses mesures efficaces — régulation des prix, contrôles de la consommation dans l’espace public, restrictions publicitaires, urbanisme, etc. — dépendent de décisions politiques qui se heurtent à des intérêts puissants ; l’industrie de l’alcool, par exemple, promeut les récits selon lesquels les politiques libérales augmentent les recettes, que la liberté doit primer sur le contrôle, et que l’éducation à la responsabilité constitue la meilleure solution10.

1 BURKHART G. (2011). Environmental drug prevention in the EU: Why is it so unpopular? Adicciones, 23(2). http://www.adicciones.es/files/editorial%20Burkhart%2023-2.pdf ; SWINBURN B. A., SACKS G., HALL K. D., McPHERSON K., FINEGOOD D. T., MOODIE M. L., & GORTMAKER S. L. (2011). The global obesity pandemic: Shaped by global drivers and local environments. The Lancet, 378(9793), 804–814. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(11)60813-1 ; VAN SCHALKWYK M. C. I., MAANI N., PETTIGREW S., & PETTICREW M. (2021). Corporate ventriloquism undermines action on alcohol harms. BMJ, 374. https://doi.org/10.1136/bmj.n1879

2 WILLIAMSON L., THOM B., STIMSON G. V., & Uhl, A. (2014). Stigma as a public health tool: Implications for health promotion and citizen involvement — A response to Bayer and Fairchild. The International Journal on Drug Policy, 26(7), 615–616. https://doi.org/10.1016/j.drugpo.2015.04.004

3 PROCTOR R. N. (2008). On playing the Nazi card. Tobacco Control, 17(5), 289–290.

4 LUDWIG D. S., PETERSON K. E., & GORTMAKER S. L. (2001). Relation between consumption of sugar-sweetened drinks and childhood obesity: A prospective, observational analysis. The Lancet, 357(9255), 505–508. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(00)04041-1 ; ZHAO J., & STOCKWELL T. (2017). The impacts of minimum alcohol pricing on alcohol attributable morbidity in regions of British Columbia, Canada with low, medium and high mean family income. Addiction, 112(11), 1942–1951. https://doi.org/10.1111/add.13902

5 PECHEY R., HOLLANDS G. J., CARTER P., & MARTEAU T. M. (2020). Altering the availability of products within physical micro-environments: A conceptual framework. BMC Public Health, 20(1), 1–14. https://doi.org/10.1186/s12889-020-09052-2

6 THALER & SUNSTEIN 2008, Op. cit.

7 GRANULO A., FUCHS C., & BÖHM R. (2025). Psychological reactance to system-level policies before and after their implementation. Proceedings of the National Academy of Sciences, 122(18), e2409907122. https://doi.org/10.1073/pnas.2409907122

8 BRANAS et al., 2018, Op. cit.

9 MOORE, M., YEATMAN H., & DAVEY R. (2015). Which nanny — the state or industry? Wowsers, teetotallers and the fun police in public health advocacy. Public Health, 129(8), 1030–1037. https://doi.org/10.1016/j.puhe.2015.01.031 ; STEELE M., MIALON M., BROWNE S., CAMPBELL N., & FINUCANE F. (2021). Obesity, public health ethics and the nanny state. Ethics, Medicine and Public Health, 19, 100724. https://doi.org/10.1016/j.jemep.2021.100724

10 SAMA T. B., KONTTINEN I., & HIILAMO H. (2021). Alcohol industry arguments for liberalizing alcohol policy in Finland: Analysis of Twitter data. Journal of Studies on Alcohol and Drugs, 82(2), 279–287. https://doi.org/10.15288/jsad.2021.82.279

Là où la politique publique n’agit pas, les forces commerciales façonnent des espaces « cannabinogènes », « alcoolisogènes » et « obésogènes ».

La « Déclaration d’Oviedo » (2023) illustre la tendance à réduire la prévention à l’autonomisation individuelle tout au long de la vie. Bien que partiellement utile, cette approche reporte la responsabilité de la santé sur l’individu (le cadre individuel)1, en omettant les déterminants environnementaux, économiques, réglementaires et commerciaux du comportement. Faire face à cette question suppose de renforcer le pilier environnemental, afin que les personnes n’aient pas besoin de mobiliser des compétences, une motivation ou une maîtrise de soi élevées pour faire des choix sains, mais soient doucement orientées vers ceux-ci au sein d’environnements sûrs2 (le cadre systémique)3.

Cela rejoint les origines de la santé publique lors des épidémies de choléra de Londres (1854) et de Hambourg (1882), où la réponse environnementale consista à éliminer l’eau contaminée et à améliorer les conditions de vie plutôt qu’à enseigner à chacun à faire bouillir son eau. Les deux stratégies sont complémentaires, mais seule la première garantit l’équité et ne dépend pas de ressources inégalement réparties.

5.2 Réguler les environnements, ne pas criminaliser les personnes

Une objection (et un malentendu) récurrente consiste à dire que la prévention environnementale est un prohibitionnisme déguisé, alors que la prohibition a manifestement échoué : elle n’a pas éliminé l’offre, a produit un marché illégal dangereux, a stigmatisé les usager·ères et entravé leur accès aux services. Pourtant, la prévention environnementale et la prohibition au niveau de l’usager·ère ne sont pas le même levier, et les confondre est une erreur de catégorie. L’argument environnemental est le plus fort pour les produits commerciaux légaux (alcool, tabac, jeux d’argent, aliments ultra-transformés, et de plus en plus l’économie numérique de l’attention), où les industries construisent activement l’environnement producteur de dommages. Ici, la régulation contraint les acteurs commerciaux, et non les usager·ères : prix unitaire minimum, restrictions du marketing, paquets neutres, plafonnement de la densité des points de vente et zones sans tabac s’appliquent aux producteurs et aux détaillants, sans rien demander aux consommateur·ices si ce n’est de composer avec un environnement moins agressivement façonné.

1 I-frame ; CHATER N. & LOEWENSTEIN G. F. (2022). The i-frame and the s-frame: How focusing on individual-level solutions has led behavioral public policy astray. SSRN Electronic Journal. https://doi.org/10.2139/ssrn.4046264

2 BIGLAN A. (2015). The nurture effect: How the science of human behavior can improve our lives and our world. New Harbinger Publications.

3 S-frame ; CHATER N. & LOEWENSTEIN G. F., 2022, Op. cit.

La légitimité [de la prévention environnementale] dépend d’une conception éthique, d’une orientation participative et de son articulation avec des politiques inclusives, fondées sur les droits.

Pour les substances illégales, l’argument joue en sens inverse. Criminaliser les usager·ères produit un environnement non sûr : approvisionnement non régulé d’une puissance inconnue, absence de contrôle de qualité, exposition au système pénal qui perturbe l’emploi et le logement, et stigmatisation qui entrave la recherche de soins1. La décriminalisation portugaise de la possession à usage personnel en 2001 l’illustre : les décès liés aux drogues sont passés de 80 en 2001 à 20 en 2008, parallèlement à une expansion majeure des services de réduction des risques et de traitement. Le mécanisme n’est pas pharmacologique mais environnemental : il a permis au système de santé d’atteindre les usager·ères sans stigmatisation et a rendu possibles des environnements de consommation plus sûrs (analyse de produits, salles de consommation supervisée, traitement à bas seuil) que la prohibition avait maintenus inaccessibles2.

La proposition de la prévention environnementale est donc symétrique : réguler étroitement l’environnement commercial, mais légèrement l’usager·ère individuel·le. Exiger des règles plus strictes pour les annonceurs d’alcool et la décriminalisation pour les personnes qui consomment de l’héroïne n’est pas contradictoire : la santé publique est la mieux servie en façonnant les environnements, non en punissant les individus. Cela clarifie aussi la notion de « liberté ». La critique libertarienne défend la liberté comme absence d’ingérence de l’État ; la tradition de santé publique, depuis Marmot (2010)3, soutient que la liberté est la capacité de mener une vie saine dans des conditions que l’on n’a pas choisies — par exemple la saturation publicitaire, la densité des points de vente, le stress financier, les produits façonnés. Un prix unitaire minimum ou un plafonnement des machines à sous ne réduit la liberté effective de personne ; il réduit la liberté des acteurs commerciaux de compromettre celle des usager·ères, en particulier des plus vulnérables. La question n’est pas de savoir s’il faut interférer avec la liberté, mais de quelle liberté il s’agit, et aux dépens de qui.

La prévention environnementale offre donc une voie prometteuse vers les déterminants contextuels de l’usage de substances, mais sa légitimité dépend d’une conception éthique, d’une orientation participative et de son articulation avec des politiques inclusives, fondées sur les droits.

6. Conclusions

La prévention environnementale marque un progrès substantiel dans la réduction de l’usage de substances psychoactives : en agissant sur les environnements physiques, normatifs et économiques qui façonnent les décisions quotidiennes, elle influe sur le comportement collectif sans exiger un effort conscient constant. Agir sur les structures plutôt que sur les motivations rend les interventions moins coûteuses, plus généralisables et plus équitables, tout en soulevant des défis de transparence, de contrôle démocratique et de volonté politique pour affronter les intérêts opposés à la santé publique. Elle ne remplace pas les approches traditionnelles, mais s’inscrit dans une stratégie multisectorielle combinant éducation, développement des compétences personnelles et action structurelle, chacune renforçant les autres et déplaçant l’attention de l’individu isolé vers les contextes partagés qui soutiennent le bien-être, l’inclusion et la santé collective.

1 CERDÁ M., KRAWZYK N., & KEYES K. M. (2023). The future of the United States overdose crisis: Challenges and opportunities. Milbank Quarterly, 101(S1), 478–506. https://doi.org/10.1111/1468-0009.12602

2 PIRES C. V., CURADO A., FUENTES R., et al. (2024). City-level drug policies in Portugal: The COVID-19 pandemic as an analyser of harm reduction intervention responsiveness in Porto and Lisbon [Preprint]. Research Square. https://doi.org/10.21203/rs.3.rs-4656985/v1

3MARMOT M., ALLEN J., GOLDBLATT P., BOYCE T., McNEISH D., GRADY M., & GEDDES I. (2010). Fair society, healthy lives: The Marmot Review. UCL Institute of Health Equity.