N° 112 - 113 — octobre 2025 - mars 2026

Prévention à 360° défis d’hier et d’aujourd’hui

Introduction

On ne peut pas dire que le secteur « drogues et addictions » ait été épargné par le gouvernement Arizona. Les récentes pertes de subsides, les nombreux projets en sursis et les propositions de conditionner l’octroi du revenu d’intégration sociale (RIS) des personnes présentant un problème de dépendance à un accompagnement médical nous rappellent à quel point les acquis de notre secteur sont fragiles et soumis aux aléas politiques. Les discours politiques et médiatiques qui sous-tendent et justifient ces attaques remettent en cause les fondements mêmes de la prévention des addictions et de la réduction des risques, jusqu’à évoquer, dans la bouche de certains responsables politiques, l’idée que les personnes usagères de substances illégales porteraient la responsabilité de la violence liée aux trafics. Dans ce contexte, et face à l’histoire qui se répète, il peut être difficile pour les travailleur·euses du secteur de ne pas se décourager. Surtout quand on voit être détricotés des projets qui ont mis des années, voire des décennies à se construire et tout le chemin qui reste à parcourir pour déployer une politique drogues fondée sur la santé, les droits humains et la justice sociale.

Il y a 30 ans, nous publiions le premier numéro de ce qui s’appelait alors les Cahiers de Prospective Jeunesse. À l’occasion de cet anniversaire, notre revue revient sur l’histoire du secteur prévention et réduction des risques et renoue avec les premières intentions afin de contribuer modestement à en retrouver le sens – trop souvent mis à mal dans le débat public –, et tente de dessiner les contours actuels de ce secteur avec les partenaires de la plateforme « Agir en prévention », qui rassemble les principaux services actifs en matière de prévention des assuétudes à Bruxelles et en Wallonie.

Depuis les années 1970, face au silence des pouvoirs publics et à une réponse purement répressive, des professionnel·les et des militant·es de terrain se sont associé·es pour construire des approches fondées sur la nuance, le non-jugement, le refus de réduire les personnes à leurs consommations, et la nécessité de reconnaître la composante « santé publique » de la problématique drogues. Ces principes, bien que largement reconnus, sont toujours menacés aujourd’hui par un discours politique qui fait porter la responsabilité de sa santé sur l’individu et élude les déterminants sociaux des consommations de drogues. Ce discours stigmatisant nuit à la santé de trop nombreuses personnes – car la stigmatisation est en soi un facteur de risque – et entrave le travail de prévention, de réduction des risques et de soin que le secteur tente de mettre en œuvre.

Renouer avec les intentions d’origine – l’attention portée aux personnes plutôt qu’aux produits, la défense des droits fondamentaux, la reconnaissance de la dimension systémique des addictions – permettra ainsi, nous l’espérons, de resituer un secteur trop souvent réduit à des caricatures qui ignorent son histoire, sa complexité, mais aussi son ancrage scientifique. Cet ancrage, qui s’est construit sur des décennies de pratiques et d’évaluation, que ce soit au niveau local ou international, permettra peut-être à notre secteur d’opposer des réponses probantes et justes aux raisonnements idéologiques, et de démontrer que seule une action de terrain fondée sur la santé et la justice sociale pourra relever les défis à venir.