Le collectif Agir en prévention rassemble les associations spécialisées en prévention des assuétudes dans une optique de promotion de la santé au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il se compose du Fonds des affections respiratoires (Fares), du Pélican, de Nadja, du service Avat Prévention, de Périscope (ASBL Citadelle), du centre de santé mentale Alfa, d’Univers Santé, d’Infor Drogues & Addictions et de notre ASBL, Prospective Jeunesse. À travers la série d’articles qui suivent, nous vous proposons de partir à la rencontre de nos huit partenaires afin de découvrir leur histoire, leurs pratiques et leurs publics, ainsi que les projets en cours dans le secteur. Les intervenant·es que nous avons rencontré·es nous ont fait part des principes fondateurs au cœur de leur travail, des enjeux auxquels ils font face et parfois aussi de leurs questionnements. Formations, sensibilisations, accompagnements, projets-pilotes, plaidoyer politique, travail en réseau… : à défaut de pouvoir détailler ici toutes les missions et activités de chaque ASBL, nous gageons que l’ensemble des articles fournira un aperçu global du travail mené aujourd’hui en prévention des assuétudes dans une optique de promotion de la santé.
Au Centre Alfa, le service prévention, formation, accompagnement d’adultes relais propose un accompagnement sur mesure aux institutions qui en font la demande. Rencontre avec Florence Renard, qui décortique les interprétations erronées souvent véhiculées quand on parle de prévention.
Depuis plus de soixante ans, le Centre Alfa, dans le quartier Saint-Lambert à Liège, accompagne les personnes avec un problème de consommation et leur entourage. Florence Renard, du service prévention, formation, accompagnement d’adultes relais, en retrace les origines : « Le Centre Alfa a été créé en 1962 par un monsieur qui avait des problèmes d’alcool et qui avait mis en place le premier groupe d’alcooliques anonymes à Liège. Il a ensuite créé une ASBL, se rendant compte que ces groupes étaient importants mais avaient leurs limites, à savoir que parfois les situations étaient tellement complexes qu’elles nécessitaient un accompagnement professionnel. Cela a débuté dans un garage, avec un psychiatre, un assistant social et une psychologue. »
Agréé comme service de santé mentale (SSM) spécialisé dans le traitement de l’alcoolisme et des toxicomanies depuis 1975, le Centre Alfa accueille aujourd’hui environ 80 % de personnes avec des problématiques de dépendance (produits légaux, illégaux, jeux, anorexie et boulimie, etc.) et 20 % d’autres avec des troubles de santé mentale sans dépendances. Il se veut accessible financièrement et géographiquement : « On reçoit des personnes qui proviennent du Luxembourg. Soit parce qu’elles ont déménagé après avoir habité à Liège, soit parce qu’elles préfèrent consulter ailleurs pour des questions d’anonymat, soit parce qu’elles habitent dans des bleds où il n’y a rien. »
Directeur du Centre Alfa durant plusieurs décennies, le psychiatre Christian Figiel a été l’un des fers de lance des traitements de substitution à la méthadone en province de Liège1. En raison de son départ à la retraite, l’équipe est aujourd’hui à la recherche d’un nouveau directeur médecin psychiatre, mais se heurte à la pénurie dans le secteur. « C’est compliqué de trouver des psychiatres en SSM : ils sont moins bien payés que dans le privé, il faut travailler en pluridisciplinaire, et cela n’intéresse pas tout le monde, les usagers de drogues », commente Florence Renard.
Outre son équipe administrative, Alfa se compose aujourd’hui des services thérapeutique, parentalité, aide en ligne (pour les personnes qui se questionnent par rapport à leur consommation d’alcool ou leurs proches), réduction des risques (comptoir d’échange de matériel stérile et interventions en milieu festif) et prévention, formation, accompagnement d’adultes relais. Accompagnement des jeunes et de leurs proches, séances d’information en ligne pour les joueur·euses et leurs proches, groupes d’aide autour de la consommation de tabac sont autant d’autres approches développées, l’association mettant un point d’honneur à faire des liens entre ses services et projets.
Un accompagnement personnalisé
Travailler avec l’environnement : cette orientation est inscrite dans la démarche de l’association depuis sa création, car « des consommations, il y en a partout ». Pour ce faire, le service prévention, formation, accompagnement d’adultes relais travaille uniquement à la demande. Issus de l’enseignement, de maisons de jeunes, d’entreprises, de services pour personnes en situation de précarité…, les bénéficiaires de ces accompagnements sont majoritairement des professionnel·les, mais ils peuvent aussi provenir d’associations de parents, de clubs de pensionné·es ou de clubs sportifs.
Florence Renard met en regard ces accompagnements avec les suivis thérapeutiques, « si ce n’est que notre bénéficiaire, c’est une institution ». « On travaille toujours soit avec des personnes d’une même profession, par exemple des policiers ou des aides familiales de différentes zones, soit avec une équipe », de manière à assurer un lien entre les éléments de compréhension touchant à la thématique des assuétudes et les pratiques professionnelles et situations rencontrées.
Deux portes d’entrée sont à l’origine des demandes : le souhait de développer un projet de prévention (comme l’organisation d’une semaine bien-être) ou la confrontation à une situation problématique (par exemple la survenue de comas éthyliques au cours d’un voyage scolaire). Après une analyse des besoins et enjeux qui émergent de la demande, un accompagnement personnalisé se déploie tout au long de plusieurs séances de travail. S’agissant des situations de « crise », « on fait ce qu’on appelle un retour sur événement : on débriefe ce qui s’est passé, comment cela a été géré et quelles seraient les perspectives. On aborde la situation plus directement ». Dans tous les cas, « on veille au transfert des méthodologies et une post-évaluation est proposée six mois après l’accompagnement. On voit alors si les participants ont eu l’occasion d’utiliser les outils, si d’autres préoccupations ont émergé, si de nouvelles ressources sont nécessaires ».
L’approche mise en place ne fait jamais l’impasse sur un moment de déconstruction des croyances et représentations, parfois tenaces, autour des usages et des produits. Celles-ci peuvent toucher aux échelles de gravité associées aux produits, aux mécanismes de l’addiction, à l’importance trop souvent accordée aux produits plutôt qu’aux comportements, ou encore aux images qui collent à la peau des personnes usagères de substances. « Cela fait vingt-six ans que je suis ici et je travaille encore sur mes propres représentations », relève Florence Renard.
« La prévention, c’est pour tout le monde »
« Le terme prévention commence à nous chipoter, observe aussi l’assistante sociale. On estime qu’il est galvaudé. Il veut tout dire et rien dire, et les gens ne savent finalement pas exactement ce qu’on fait comme boulot. » L’usage de ce concept entretient souvent des interprétations erronées, comme l’idée que l’on fait de la prévention pour empêcher les consommations (« Nous travaillons dans une optique de promotion de la santé et du bien-être. On ne veut pas éviter la drogue. Ce qu’on souhaite, c’est que les personnes puissent consommer de manière responsable si elles le veulent ») ; celle selon laquelle la prévention ne s’occupe que des substances (jeux en ligne, écrans, boulimie… : autant d’autres problématiques prises en considération) ; la croyance selon laquelle la prévention ne s’adresserait qu’aux jeunes (« Selon moi, la prévention, c’est pour tout le monde. Il y a pas mal de quarantenaires qui se séparent, qui vont fricoter à gauche, à droite… Or on ne leur parle pas de la capote parce qu’ils ont plus de quarante ans… ») ; ou encore celle selon laquelle la prévention serait une affaire de spécialistes (« Un prof de maths, un prof de gym, une aide familiale peuvent être des acteurs de prévention »).
Au concept de prévention, Florence Renard préfère celui d’accompagnement d’adultes relais : « On travaille beaucoup à la mise en réflexion et en action des personnes autour de situations et de projets. Ce sont elles qui décortiquent ces situations. Ensemble, on essaie de voir quelles ressources vont pouvoir être activées. » Une démarche qui permet de s’interroger sur les motivations d’une consommation, sur l’environnement au sein duquel elle se produit, sur les cadres et les règles de cet environnement qui peuvent revus s’ils ne sont pas réalistes. « On a travaillé avec une école d’enseignement spécialisé, illustre-t-elle. Les jeunes étaient tous en train de fumer sur le temps de midi. On s’est rendu compte que ces temps de midi duraient une heure et demie, que les élèves mangeaient leurs tartines dehors sous la pluie et qu’ils s’ennuyaient. Du coup, ils fumaient et se battaient. Partant de ce constat, des activités ont été mises en place (foot, atelier permis de conduire, lecture, etc.). Au bout de quelques semaines, la consommation de tabac et la violence avaient diminué de moitié. »
Travail sur les représentations et le positionnement des travailleur·euses et institutions, actions de prévention : les interventions d’AVAT Prévention auprès des professionnel·les visent à construire des projets sur le long terme.
Il y a deux ans, l’équipe d’Avat Prévention était interpellée par une structure d’accueil résidentielle pour des personnes porteuses de handicaps mentaux à propos des usages d’écrans de leurs bénéficiaires. « Il y avait beaucoup d’utilisations problématiques, avec des questions touchant à l’intimité, à ce qu’on peut montrer ou pas sur les réseaux sociaux, mais également au fait de se retrouver sur des sites de rencontre face à des personnes qui ne vous veulent pas forcément du bien ou face à d’autres qui ne s’attendent pas à tomber sur une personne porteuse de handicap », se remémorent Dimitri Berov (psychologue) et Jodie Alardot (assistante sociale).
De cette sollicitation a émergé une collaboration au long cours entre Avat Prévention et la structure demandeuse. Un travail qui s’est déplié en plusieurs étapes : trois séances d’information pour aborder avec l’équipe la question de ses représentations, suivies d’un travail de réflexion sur le positionnement de l’institution (Quels sont les règlements en vigueur ? Comment placer le curseur entre l’autonomie et la sécurité des bénéficiaires ? Qu’est-ce qui est mobilisable par l’équipe pour pallier les manquements ?). Plusieurs actions ont ensuite vu le jour, la première d’entre elles étant la mise en place d’une structure spécifique au sein de l’organisation, « Les ambassadeurs du net », composée de travailleur·euses et de bénéficiaires, en vue de réfléchir aux usages numériques. Les règlements ont également été repensés et des ateliers à destination des bénéficiaires organisés.
Des projets sur le long terme
Créé fin des années 1990, Avat Prévention est l’une des trois branches du SSM Verviers, à côté du service de santé mentale et du centre de rééducation fonctionnelle ambulatoire (CRFA). Comme plusieurs services de prévention des assuétudes en promotion de la santé, ses trois intervenant·es Dimitri, Jodie et Marilyne répondent aux demandes de professionnel·les qui se questionnent sur les consommations de leurs publics, avec pour objectifs de renforcer leurs ressources, connaissances et compétences, de les soutenir dans la mise en place d’actions de prévention, et de renforcer l’accessibilité aux services de l’arrondissement de Verviers.
« À l’origine, notre structure répondait surtout aux demandes des écoles pour aller faire des séances d’information, parler de consommations et de produits. On faisait des ateliers avec les jeunes et en général, c’était du one-shot, relate Dimitri Berov. On a ensuite commencé à investiguer d’autres secteurs, d’autres populations, et réorienté notre mission : aujourd’hui, on intervient auprès des professionnels. »
Services résidentiels pour mineurs, pour personnes en situation de handicap, maisons de repos, entreprises ou CPAS : les institutions demandeuses sont diverses. Face à la variété des demandes, les interventions proposées le sont tout autant. Bien que certaines structures soient uniquement en quête d’informations sur les produits ou d’outils concrets, « l’idée, c’est vraiment d’arriver à pouvoir construire des projets sur le long terme avec les équipes qu’on rencontre pour qu’elles puissent devenir autonomes. Dans ce contexte, on peut aussi être amenés à rencontrer leurs bénéficiaires. Mais c’est quelque chose qui est coconstruit avec l’institution », précise Jodie Alardot avant d’ajouter : « On s’adapte en fonction des besoins, des demandes. »
Des demandes qui arrivent souvent par vagues, observent les intervenant·es d’Avat Prévention. À une série d’interventions menées après le Covid autour de la consommation d’écrans succèdent des questionnements sur les usages de protoxyde d’azote, de kétamine, de cocaïne ou de produits nicotiniques (Puffs jetables, Snus1). « Les demandes surviennent par le biais de la peur. Quand les gens voient deux bonbonnes de protoxyde d’azote, ils se disent que toute la région en consomme. Ce sont aujourd’hui les produits de synthèse comme le PTC2 qui commencent à arriver », expliquent Dimitri et Jodie. Les sollicitations diffèrent aussi selon les publics des structures demandeuses : consommations de produits exutoires dans le secteur social, écrans dans les institutions pour personnes en situation de handicap, alcool et boissons énergisantes dans les entreprises, alcool, tabac et médicaments en maisons de repos. Mais quelle que soit la thématique, « ce qui ressort souvent, c’est l’impression des professionnels de manquer de compétences, expliquent les deux intervenant·es. Ils pensent ne pas être à jour sur les produits et ont donc peur d’aborder ces sujets. Ce qu’on essaye de leur renvoyer, c’est qu’avant même de parler de consommations, ce sont les compétences psychosociales qu’ils doivent travailler ».
« Sortir de la diabolisation »
Tout en apportant des réponses aux interrogations des professionnel·les sur les produits et leurs effets, les intervenant·es d’Avat Prévention tentent de déplacer le centre de leur attention et de les faire se questionner sur leurs représentations. « Qu’est-ce que, pour moi, être un consommateur ou être une personne dépendante ? Nous sommes tous confrontés de près ou de loin à des situations de consommation, il faut pouvoir conscientiser les émotions que cela suscite chez nous, et en quoi celles-ci influencent notre vision du bénéficiaire avec lequel on travaille », avance Dimitri Berov. Avant d’élaborer des pistes concrètes de prévention, des séances d’information mobilisent donc des concepts comme le triangle multifactoriel d’Olievenstein (une consommation dépend à la fois de la personne, d’un produit et d’un contexte), le continuum (la consommation est un spectre continu de comportements entre l’abstinence et la dépendance) ou encore l’intention positive (si une personne consomme, c’est parce qu’elle en tire des bénéfices).
« Il s’agit de nuancer les représentations et de sortir de la diabolisation. Si l’on ne parle que de consommation de produits et que l’on réduit une personne à cette consommation, il devient difficile de travailler avec elle, notamment parce qu’elle met en place des mécanismes de défense. » À l’aide d’outils ludiques et concrets, les animations proposées permettent de fabriquer, en équipe, un langage et un positionnement communs qui faciliteront ensuite la construction de pistes d’action adéquates.
1Tabac à usage oral.
2Cannabinoïde de synthèse qui se vapote à l’aide d’une cigarette électronique.
« Rencontrer les jeunes là où ils sont »
À la suite d’un appel à projet de l’Aviq, Avat Prévention vient de lancer un nouveau projet sur la thématique de la santé mentale chez les jeunes. Le constat de départ ? « Il y a dans notre région énormément de zones non desservies et de jeunes qui ne sont pas en contact avec les services lorsqu’ils sont dans des situations problématiques, que ce soit lié à des consommations ou à la santé mentale de manière générale », explique Dimitri Berov.
Dans le cadre du projet « Jeunes et bien-être : s’exprimer, participer, agir », une nouvelle équipe de trois personnes a été constituée afin d’« aller rencontrer les jeunes là où ils sont, de comprendre leurs vécus et leurs besoins ». Engagées début 2026, Aurélie, Élise et Justine ont déjà rencontré un certain nombre de jeunes et d’associations qui travaillent avec eux. « Plusieurs thématiques ressortent : il y a beaucoup de décrochage scolaire, le harcèlement revient souvent, un mal-être global aussi. Les jeunes sont un peu perdus dans la société, sans parler de l’isolement et de la paupérisation. Ils sont fragiles sur plusieurs niveaux », épinglent-elles.
Après une première phase de récolte, le projet aura pour but d’aider les jeunes à mettre sur pied des projets qui répondent à leurs besoins. D’une durée de deux ans, il s’inscrit dans une approche de promotion de la santé et de renforcement des ressources des jeunes.
L’ASBL Nadja forme les professionnel·les de divers secteurs sur les drogues et dépendances. Elle met aussi à leur disposition des milliers de références scientifiques, outils pédagogiques et autres documents via son centre de documentation, unique dans ce domaine.
Créée en 1979 à l’initiative de familles de personnes consommatrices qui, à l’époque, ne trouvaient pas de services sociaux répondant à leurs besoins d’accueil et d’information, l’ASBL Nadja s’est ensuite développée et professionnalisée. Un secteur thérapeutique a d’abord vu le jour, se destinant aux personnes consommatrices et/ou à leur entourage. Avec le temps, Nadja a conservé dans son ADN cette attention pour les proches, que ce soit au travers des trois groupes de soutien qui leur sont adressés ou des consultations psys (en individuel, en famille ou en couple).
L’ASBL s’est aussi dotée d’un service de formation en promotion de la santé, qui propose un cycle de de formation de base de trois jours, ainsi que des formations sur mesure pour accompagner les équipes de professionnel·les qui en font la demande. De la sensibilisation d’une demi-journée à des accompagnements de plusieurs mois, en passant par des supervisions d’équipe menées en collaboration avec les psychologues du service thérapeutique, celles-ci varient selon les besoins. L’ASBL propose aussi des outils d’animations sur la plateforme en ligne « 1000 facettes » (voir encadré).
Parmi les spécificités de Nadja : l’expertise que l’association a développée autour des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Réseaux sociaux, cyberharcèlement, jeux vidéo : les enjeux liés aux écrans et aux NTIC sont abordés au sein d’accompagnements et d’un cycle de formation organisé en collaboration avec le Crésam, Centre de référence en santé mentale en Région wallonne. « On a de plus en plus de demandes autour de l’intelligence artificielle, notamment de la part de patients qui utilisent l’IA conversationnelle, précise Sophie Donneaux, directrice de l’ASBL. Un comité a donc été mis en place dans l’équipe afin d’élaborer une feuille de route autour de ces questions, même si tout cela évolue tellement vite… »
Dans le cadre du collectif RAPID, Nadja, le Centre Alfa et Avat Prévention dispensent aussi des modules de cours sur les assuétudes dans des écoles supérieures (pour des futur·es éducateur·ices par exemple). Enfin, l’association développe des actions de réduction des risques en collaboration avec des acteurs liégeois et Modus Vivendi.
Documenter les thématiques « drogues et dépendances »
Ce qui fait surtout la singularité de Nadja, c’est son centre de documentation1, qui met à disposition des professionnel·les et non professionnel·les de la documentation spécialisée sur les drogues et dépendances (et thématiques connexes). Alimenté depuis 1990, il compte aujourd’hui plus de 19 000 références de tous types, parmi lesquelles des documents de plus de cent ans, de la littérature scientifique spécialisée, des affiches ou encore des outils pédagogiques.
Par le biais des demandes qu’elle reçoit, la responsable du centre de documentation Magali Company possède une vision globale des enjeux qui émergent du terrain, comme ceux liés aux consultations thérapeutiques en ligne, aux nouveaux produits qui surviennent sur le marché, aux jeux de hasard ou encore au genre (prostitution, sans-abrisme des femmes, etc.). Il y a aussi tout ce qui ne change pas, relève-t-elle : la répression, la stigmatisation, les représentations, qui sont loin d’être uniformes au sein de la population. « Pour le tout venant, l’archétype de la personne usagère de substances demeure le consommateur de rue », observe-t-elle.
« Le volet répressif tend à augmenter aujourd’hui, constate-t-elle aussi. Dans le centre de doc, nous avons des documents d’il y a 20 ans qui parlent des mêmes choses, avec le regard d’autres gouvernements : les contrats de sécurité, les contrats de quartier, etc. » Et d’épingler le fait qu’à Liège, la police se rend toujours dans l’enseignement secondaire pour y faire de la prévention et évoque la possibilité de s’adresser bientôt aux écoles primaires. « On a beau leur expliquer que c’est contre-productif, ils sont persuadés que s’ils ne donnent pas un signal d’alarme, de danger, ils ne sont pas efficaces ou compétents. »
Au rang des projets du centre de documentation : une idée d’exposition (voire de publication) sur l’histoire de la prévention des assuétudes et un projet de bibliothérapie. « Quelque chose m’a sauté aux yeux quand j’ai fait un inventaire du centre : nous avons vraiment une richesse documentaire au niveau des campagnes de prévention réalisées dans les années 70 », raconte Magali Company. Elle souhaiterait fabriquer, à partir de ce matériau, un outil interactif et déplaçable qui « utilise le passé pour le mettre en résonance avec le monde d’aujourd’hui, de plus en plus sécuritaire et axé sur les images ». Celui-ci serait aussi le témoin des évolutions du secteur et des manières de faire prévention. Les ouvrages de l’époque conservés dans le centre de documentation mettent en lumière les modifications des biais et représentations (par exemple autour des femmes consommatrices d’alcool) : « C’est très intéressant de noter les avancées qui ont été réalisées, mais aussi les marches arrière… »
Si le centre de documentation a initialement été constitué pour les professionnel·les et les étudiant·es, des demandes émanent aujourd’hui de certain·es patient·es ou de proches concernant la littérature-fiction. « On s’est rendu compte qu’en la matière, le centre n’était pas très fourni et les ouvrages très vieillots : nous avons 8 exemplaires de L’herbe bleue2, 10 de Bukowski3… J’ai donc proposé à l’équipe de constituer un comité de lecture pour émettre des avis et opérer une sélection d’ouvrages que nous pourrions conseiller. Il s’agirait de permette aux patients, à des personnes qui vivent une série de problématiques, de pouvoir avoir accès à des lectures qui leur font du bien. » Le projet s’inscrit dans la lignée de la bibliothérapie, à savoir l’utilisation d’un ensemble de lectures sélectionnées en tant qu’outils thérapeutiques, et il privilégiera des livres accessibles, notamment sous la forme de romans graphiques.
ENCADRE
Mille facettes4
Conçu il y a plus de dix ans sous la forme d’un outil papier, « 1000 facettes » est aujourd’hui une plateforme en ligne qui propose des repères théoriques et des outils d’animation élaborés pour permettre à des professionnel·les d’aborder avec leurs publics les questions de consommations (avec ou sans produit) et de dépendances. « 1000 facettes » s’appuie sur une vision positive de la santé et vise au développement des compétences psychosociales des individus ainsi qu’au questionnement sur les consommations et les comportements.
« Ce site permet d’acquérir une série de savoirs et de pratiques. Pour pouvoir y accéder dans son ensemble, il est nécessaire de participer à deux demi-journées de formation, l’idée étant que les personnes deviennent autonomes et se sentent compétentes pour pouvoir faire des animations en ayant en tête une série d’écueils à éviter », explique Sophie Donneaux. Les animations ont été testées au préalable avec différents publics cibles (centre de jeunes, CPAS, centre d’insertion socioprofessionnelle, etc.). Une attention particulière a été portée sur différents profils et en particulier sur les personnes ne maîtrisant pas le français.
1Voir https://www.nadja-asbl.be/le-catalogue-en-ligne/
2L’Herbe bleue (Go Ask Alice) est un livre publié anonymement en 1971 comme le journal intime d’une jeune fille de quinze ans. Attribué depuis lors à l’Américaine de confession mormone Beatrice Sparks, ce témoignage fictif et moralisateur dresse une chronique de la descente aux enfers d’une adolescente qui a « sombré dans la drogue » dans l’Amérique de la fin des années 60. Succès mondial, il a marqué toute une génération d’adolescent·es.
3Charles Bukowski est un écrivain américain d’origine allemande, auteur de romans, de nouvelles et de poésie (1920-1994).
Dans le monde de la prévention en Wallonie et à Bruxelles, Univers Santé occupe une place particulière : c’est le seul organisme adossé à une université et c’est probablement celui qui mène l’action la plus connue du grand public et par ailleurs centrée sur un produit spécifique : Tournée minérale.
Couloirs de l’UCL, rentrée 2001 : au-dessus de chaque cendrier, un écriteau « Interdiction de fumer ». Pour d’obscures raisons, la (plus tellement) nouvelle législation relative à l’interdiction de fumer dans certains lieux publics1 est assez peu respectée.
Sommée d’appliquer une législation antitabac vieille de dix ans, l’université fait appel à une structure qu’elle vient de créer : Univers Santé. C’est une des premières missions sur lesquelles travaille Martin de Duve qui vient d’y être engagé : une campagne d’affichage élaborée avec des étudiant·es en Commu et jouant sur l’absurde plutôt que sur l’injonction (une pomme affublée du slogan « Ceci n’est pas une cigarette », un cow-boy façon Marlboro enjoint de ne pas faire de cheval dans les couloirs). Le succès est immédiat : les étudiant·es décollent les affiches pour les garder – un indicateur de succès qu’aucun comité scientifique ne vous proposera jamais de cocher. Cette approche, professionnelle dans sa communication et volontairement à distance des codes classiques de la prévention, marquera durablement la manière de faire de l’association.
L’histoire avait commencé quelques années plus tôt, en 1997-98. Gabriel Ringlet, alors vice-recteur aux affaires étudiantes, commande une étude sur les besoins et attentes en matière de santé des étudiant·es. Publiée en 1999, elle pointe une série de problématiques : stress, alimentation, sédentarité, sommeil, alcool. Sur cette base, Ringlet propose la création de deux structures complémentaires : un service interne à l’université, tourné vers la médecine préventive individuelle (aujourd’hui rattaché aux services d’aide aux étudiant·es), et une association externe, capable à la fois d’obtenir des subsides propres et de bénéficier d’une liberté de ton que l’institution ne pouvait pas toujours s’accorder — sur l’avortement, les IST ou les drogues, notamment. Cette seconde structure, ce sera Univers Santé.
Pour Martin de Duve, qui dirige désormais l’association (et ce depuis 2007), le secteur de la prévention a parfois tendance à se vivre comme une citadelle assiégée : le monde est hostile, on défend nos positions, on n’en discute pas. Un héritage, selon lui, des combats des années 1970 pour faire reconnaître les usager·ères de drogues comme des adultes autonomes plutôt que des criminel·les endurci·es. Une série de tabous en ont émergé, dont le refus de « parler produit » afin de ne pas nourrir le mythe de la toute-puissance de ces derniers. Inutile de dire que pour une structure surtout connue du grand public pour la campagne Tournée Minérale, cette injonction à se décentrer du produit ne tient pas du dogme absolu.
Le continuum contre le tout-ou-rien
Ce refus des postures dogmatiques se prolonge dans la manière dont Univers Santé pense la dépendance elle-même. Devenu alcoologue en parallèle de la direction de l’association, Martin de Duve lui préfère une image de continuum — de la consommation festive et ponctuelle jusqu’à la dépendance sévère, en passant par toutes les nuances intermédiaires qu’on traverse, qu’on quitte, où l’on revient, au fil d’une vie. Un scoutisme un peu trop arrosé, des années d’unif où l’on « fait bien la fête », puis un verre en préparant le dîner, puis peut-être un peu plus — et puis, parfois, la décision d’arrêter, ou pas. Ce n’est pas une pente : c’est un territoire qu’on habite différemment selon les âges.
Modifier les environnements
Une conviction traverse tout le travail de l’association : le curseur de la responsabilité est trop souvent placé du côté de l’individu. On peut informer, sensibiliser, accompagner un par un — Univers Santé le fait. Mais l’essentiel se joue dans les environnements. C’est le sens de la « troisième ligne » : plaidoyer politique et médiatique, tentative d’infléchir les cadres avant que les individus n’aient à s’y débattre seuls. Un travail à contre-courant, dans une société qui n’a jamais autant individualisé les questions de santé – comme les autres.
C’est dans cette logique que s’inscrivent les trois grands projets qui représentent aujourd’hui l’essentiel de l’activité de l’association, loin devant le seul public étudiant d’origine. Tournée Minérale, d’abord, la pause collective dans la consommation d’alcool, reprise par Univers Santé en 2020 — un dispositif que certains soupçonnent de prôner l’abstinence, alors qu’une pause ne dit rien d’autre que ce qu’elle dit. Jeunes, Alcool et Société ensuite, collectif né en 2004 d’un constat de terrain — le jour où la Grand-Place de Louvain-la-Neuve s’est transformée en opération marketing, hôtesses et vodka gratuite comprises — et devenu depuis une plateforme de revendications sur la régulation du marché. Et Blaise enfin, tout juste dévoilé, qui promeut des comportements moins risqués en matière d’alcool (et autres drogues) dans les contextes festifs des 15-24 ans. À quoi s’ajoute une formation au premier secours en santé mentale, pensée comme le pendant, pour les jeunes, du brevet européen de premiers secours physiques.
L’université, alliée, toujours ; contrainte, de temps en temps
Une ASBL née de l’université, financée en partie par elle, dont le conseil d’administration compte plus de 50 % de représentant·es de celle-ci — voilà qui devrait garantir la proximité et une petite dose d’ambivalence. À l’actif : un accès aux données probantes, et même à des enquêtes santé longitudinales taillées sur mesure auprès des étudiant·es — santé mentale, assuétudes, alimentation, vie affective et sexuelle. Au passif : la liberté de ton pensée dès l’origine reste suspendue aux rapports de force du moment.
Ce qu’on sème, sans savoir si ça pousse
Rien d’un bilan triomphal pour finir : Martin de Duve observe, chez les moins de trente ans, une débanalisation nette de la consommation d’alcool — et il ose croire, sans prétendre le prouver, que vingt ans de travail de prévention n’y sont pas pour rien. Une hypothèse modeste, formulée avec la prudence de quelqu’un qui sait qu’on sème sans jamais tout à fait voir ce qui pousse.
1 Arrêtés royaux du 15 mai 1990 et du 2 janvier 1991.
À Tournai, les actions du service prévention & promotion de la santé Périscope de l’ASBL Citadelle oscillent entre prévention et réduction des risques, en fonction des publics et de leurs besoins. Rencontre avec Emmanuelle Doye et Célia Dubar, chargées de projets.
En 1989, compte tenu des poursuites judiciaires pour « entretien de la toxicomanie » impliquant certains médecins ayant prescrit des traitements de substitution à la méthadone à des patient·es usager·ères d’héroïne, une alliance se crée entre quatre institutions tournaisiennes : deux maisons médicales et deux services de santé mentale. L’objectif de ce nouveau dispositif, dénommé le Réseau Citadelle, consiste à assurer et défendre la prescription de traitements de substitution dans le cadre d’un groupement d’intervision pluridisciplinaire. Une personne est dès lors engagée pour coordonner le travail collaboratif entre les médecins et assistant·es sociaux·ales des maisons médicales, et les psychologues issus des services de santé mentale. Au fil du temps, ce réseau va s’étoffer et deviendra une ASBL à part entière.
Une dizaine d’années plus tard, le développement dans la région des méga-dancing, discothèques ouvertes tout au long du week-end, inquiète certaines écoles qui sollicitent à ce sujet l’AMO locale Canal J (service d’aide en milieu ouvert pour les jeunes). « Apparemment, il y a eu un gros boom de consommation d’ecstasy, d’amphétamines, de speed, etc., qui avait des répercussions sur la scolarité des jeunes dans la région », rapporte Emmanuelle Doye, chargée de projets du pôle prévention & promotion de la santé de l’ASBL. À son tour, l’AMO contacte l’ASBL Citadelle et, main dans la main, les deux structures initient des actions en milieu festif au moyen, notamment, de brochures de réduction des risques. Ce partenariat entre Canal J et l’ASBL Citadelle est à l’origine du service de prévention Périscope de l’ASBL Citadelle. « Les démarches ont ensuite évolué. Le service a commencé à réaliser des animations dans les classes auprès des jeunes, puis de la sensibilisation auprès des professionnel·les. Au départ, ces actions se centraient sur le public final des jeunes. Avec le transfert des compétences (la régionalisation de la promotion de la santé a été actée lors de la 6e réforme de l’État en 2013 et mise en œuvre en 2016, NDLR), nous nous sommes ouverts à d’autres publics. Aujourd’hui, les écoles représentent un peu moins d’un quart des demandes qui parviennent à notre service », explique Emmanuelle Doye.
Sensibilisations et animations
Le service de prévention & promotion de la santé Périscope répond aujourd’hui aux demandes de toute institution qui se questionne les enjeux de consommations et de dépendance. Il propose des programmes de sensibilisation auprès des professionnel·les afin de travailler sur leurs représentations (autour des substances, des addictions et dépendances, des personnes usagères de substances, des personnes dépendantes) et de fournir des informations sur les produits, leurs effets, risques et modes de consommation, ainsi que sur les principes de la réduction des risques. De ces séances de sensibilisation peuvent découler des animations auprès des publics de ces services. Celles-ci sont coconstruites avec les équipes, « pour que cela ait du sens, que ce soit pertinent, et parce que nous partons du principe que ce sont elles qui connaissent le mieux leur public », précisent Emmanuelle Doye et Célia Dubar, sa collègue, également chargée de projets. Ces animations peuvent par exemple prendre la forme d’un ciné-débat, d’un débat mouvant, de séances de questions-réponses ou s’appuyer sur des outils pédagogiques.
La petite équipe de Périscope réinvestit également le milieu festif en collaboration avec Modus Vivendi (entre autres par sa présence au So W’happy Festival) et participe au projet « Dispositif d’accès au matériel stérile d’injection et d’inhalation » (DAMSI2), un dispositif mobile qui s’adresse à un public en grande précarité en mettant à sa disposition du matériel de consommation stérile, mais aussi du matériel d’hygiène et lié aux plans « grand froid » ou « grande chaleur » (gants, chaufferettes, casquettes, eau, crème solaire, etc.).
Des publics très variés
CPAS, service d’urgence hospitalier, services d’aide familiale ou de réinsertion par le travail, entreprise de travail adapté, maison d’accueil ou maison de transition : « Nous travaillons avec des profils de professionnel·les très variés. Certain·es ont très peu de notions, que ce soit sur les produits, sur les questions de santé, sur les démarches de promotion de la santé ou de réduction des risques. Iels sont vraiment dans un esprit de découverte de notre milieu de travail, expliquent les deux chargées de projets. D’autres sont plus averti·es. Nous avons par exemple travaillé avec les agent·es pénitentiaires et le service psychosocial de la prison de Tournai, qui ont un bagage plus important, et avec lesquel·les nous avons beaucoup échangé. »
« Chaque accompagnement d’équipe est donc assez unique, poursuivent-elles. Nous arrivons un peu avec les mêmes éléments à chaque fois, mais nous avons rarement l’impression de répéter les mêmes choses parce que les sensibilisations se basent sur les échanges que nous avons avec ce groupe-là, à ce moment-là. »
La collaboration mise en place avec la maison de transition d’Enghien est illustrative de la manière de travailler du service Périscope. Parmi les outils présentés aux professionnel·les, figurait Toxocity, un jeu inspiré du Monopoly, développé par un groupe d’ancien·nes ou actuel·les consommateur·ices mis en place par le CAL Luxembourg. Contrairement au Monopoly, son objectif « n’est pas de ruiner ses adversaires, mais de garder suffisamment de points santé et d’argent pour pouvoir vivre décemment »1.
En le testant avec l’équipe de professionnel·les, « on s’est rendu compte qu’il n’était pas vraiment adapté. Ils ont décidé de garder l’outil, et d’adapter les règles et manières de jouer pour qu’il convienne à leur public et à leur structure, relatent Emmanuelle Doye et Célia Dubar. Nous continuons à les accompagner dans ce sens ».
Pas de solution miracle
Les actions de Périscope naviguent constamment entre prévention et réduction des risques, s’adaptant aux publics auxquels elles s’adressent. « On peut être dans un discours de prévention avec un public plus jeune ou plus novice par rapport à certaines consommations. Si une personne nous parle clairement de consommation pendant une animation ou une sensibilisation, on va peut-être se positionner davantage dans un discours de réduction des risques », expliquent les chargées de projets.
« Ce qui est parfois compliqué, c’est de nous retrouver face à un public d’adultes inquiets pour des jeunes et qui attendent de nous de venir dire aux jeunes que consommer, ‘ce n’est pas bien’, que c’est grave ou dangereux. Ces personnes se sentent dans l’urgence et souhaitent parfois une solution miracle. Or, même si nous comprenons et partageons l’inquiétude de ces adultes, ce n’est pas forcément nous qui allons changer ou faire changer les comportements de leur public. Si c’était magique, l’existence de nos services n’aurait plus de sens. Il s’agit d’un travail de longue durée et où chaque acteur.ice présent.e auprès des jeunes peut venir renforcer un discours d’attention. » Au cours de ses interventions, l’équipe de Périscope travaille la question des assuétudes dans une optique positive. Elle s’efforce de donner un maximum d’informations objectives afin que les personnes sensibilisées puissent devenir actrices de leur santé et faire leurs choix en connaissance de cause.
1https://www.calluxembourg.be/2021/07/05/toxocity-les-usagers-de-drogue-entrent-en-jeu/
Au sein de la palette d’activités proposées par Le Pélican (voir encadré), la prévention des drogues et addictions en milieu professionnel constitue une spécificité1.
1Pour en savoir plus, lire KERGER M.-G., « Alcool, psychotropes et travail : accompagner les employeurs », Drogues. Santé. Prévention n° 87, octobre 2019 : https://prospective-jeunesse.be/articles/alcool-psychotropes-et-travail-accompagner-les-employeurs/
Marie-Gabrielle Kerger est responsable prévention et gestion alcool, tabac et autres drogues en milieu de travail. Sa collègue Eva Pigeon (chargée de projets et formatrice) et elle répondent aux demandes émanant d’entreprises publiques ou privées qui s’interrogent sur les questions de consommations, que celles-ci soient récurrentes ou occasionnelles, qu’elles se déroulent sur le lieu de travail, voire découlent des conditions de travail, ou qu’elles aient lieu dans la sphère privée tout en affectant la santé, le bien-être et la sécurité au travail. Des demandes qui font souvent suite à des consommations répétitives problématiques, à un accident de travail, ou à une interpellation de conseiller·ères en prévention, de syndicats ou du service des ressources humaines.
Les sollicitations qui parviennent au Pélican concernent, par ordre d’importance, la consommation d’alcool, de médicaments psychotropes puis celle de substances illicites. « Certains produits sont davantage consommés dans certains secteurs, notamment parce que les fonctions des consommations vont dépendre des conditions de travail. On peut très bien avoir recours à des produits pour rester éveillé plus longtemps dans le cadre d’une profession à horaires décalés, à d’autres pour trouver le sommeil, pour faire face à des situations émotionnelles compliquées ou encore parce qu’on est soumis à un grand stress lié à des objectifs et des responsabilités très importants. Mais la consommation de produits, on la retrouve partout », précise Marie-Gabrielle Kerger, qui souligne l’importance de sensibiliser les employeur·euses aux conditions de travail qui peuvent favoriser ces consommations.
La nature des demandes évolue avec le temps et est fonction de divers facteurs, entre autres une plus ou moins grande disponibilité et acceptabilité du produit (celles de l’alcool ont diminué sur les lieux de travail), les changements relatifs aux obligations légales auxquelles sont soumis·es les employeur·euses (« Nous avons de plus en plus de demandes qui font suite au résultat d’une analyse des risques ») ainsi que les évolutions des consommations dans la population générale (comme l’augmentation de celles de cannabis ou de médicaments psychoactifs, pour lesquels on observe « une plus grande difficulté des employeurs à se sentir légitimes à intervenir car ils relèveraient de la sphère médicale »).
Au cas par cas, l’approche développée se veut interactive, participative, globale, décentrée des produits et axée sur le bien-être au travail. Elle peut passer par une sensibilisation des travailleur·euses (générale ou plus spécifique au milieu de travail), une formation des responsables, une formation des intervenant·es psycho-médico-sociaux·ales (conseiller·ères en prévention, médecins du travail, assistant·es sociaux·ales, personnes de confiance, etc.) et/ou un accompagnement des employeur·euses pour l’élaboration d’une politique de prévention.
La CCT 100, qui a pour objet la « mise en œuvre d’une politique préventive en matière d’alcool et de drogues dans l’entreprise »1, applicable à l’ensemble du secteur privé mais qui peut servir de source d’inspiration pour le public, constitue le texte de référence pour clarifier le cadre. « On est sur une ligne rouge entre vie privée et vie professionnelle. C’est donc important qu’il y ait un règlement, que les responsabilités, rôles et limites de chacun soient clairement définis suivant les types de situations, qu’il y ait aussi une réflexion concernant l’aide qui peut être apportée, soit aux personnes qui ont une consommation récurrente ou problématique, soit aux personnes qui sont impactées par ces consommations », poursuit Marie-Gabrielle Kerger.
Parmi les freins relevés pour la mise en place de ces projets : le climat social de l’entreprise qui n’est pas forcément propice à la concertation, ainsi que le temps nécessaire et les coûts engendrés (qui sont pourtant toujours largement supérieurs une fois la problématique installée). « Il y a aussi la perception que, finalement, on n’a peut-être pas été confronté (ou pas très souvent) clairement à des consommations problématiques. En revanche, le jour où ça arrive, cela a des conséquences sur beaucoup de personnes. »
1Celle-ci comporte deux volets. Le premier, obligatoire, contraint l’employeur à faire une « déclaration d’intention » et à se positionner par rapport à la problématique. Le second, facultatif, concerne la mise en œuvre d’une politique de prévention. https://emploi.belgique.be/sites/default/files/content/documents/Bien-%C3%AAtre%20au%20travail/R%C3%A9glementation/CCT100.pdf
Accompagnements de projets, animations, formations
Le Pélican est un service actif en matière de drogues et addictions agréé par la COCOF depuis 2001. Composé de 14 travailleur·euses, principalement des psychologues, il propose des consultations (thérapies individuelles, de couple ou en famille), des groupes de parole, de la sophrologie dynamique, des consultations psychosociales et une aide en ligne1, pensée selon le modèle du step-care (en différentes étapes que sont l’information, les outils de self-help et un accompagnement individualisé par chat de 12 semaines). Cet accompagnement en ligne anonyme et gratuit, destiné aux personnes rencontrant une difficulté avec l’alcool ou avec les jeux d’argent, permet de toucher un public différent de celui des services de santé mentale classiques de par son anonymat et la flexibilité qu’il permet en termes d’accessibilité horaire et géographique.
Parmi les autres activités de la structure figurent des formations pour les professionnel·les de première ligne psycho-médico-sociaux sur les addictions à différents produits, aux jeux d’argent et à l’alcool en particulier2, ainsi que des accompagnements de projets et des animations dans les écoles ou d’autres organismes travaillant avec des jeunes ou des adultes (par ex. des mutualités ou un home pour personnes âgées) en Région de Bruxelles-Capitale.
Parmi les singularités des actions du Pélican : certaines des animations portant sur la consommation d’alcool et d’autres drogues s’adressent directement à des jeunes (scouts, écoles, maisons jeunes ou centres d’hébergement), là où d’autres associations de prévention se concentrent sur la formation des professionnel·les afin que ces derniers deviennent eux ou elles-mêmes acteur·ices de prévention. « Quand on travaille avec des publics finaux, principalement les jeunes, on met comme condition la nécessité d’une implication des publics relais. Cela passe souvent par une sensibilisation de l’équipe éducative. Cela n’aurait pas de sens de réaliser une animation pour les élèves si on ne réfléchit pas par ailleurs au cadre, au contexte », précise Valentine Teller, formatrice et chargée de projets au Pélican depuis 19 ans.
Le travail en réseau avec d’autres associations de prévention autour de projets spécifiques constitue une autre particularité du Pélican. Parmi eux : la formation et l’accompagnement d’adultes-relais au sein du réseau « Anim’acteurs », le projet « T’inquiète, je gère » (formation des professionnel·les du campus du Céria à Anderlecht, mise sur pied d’un parcours de 2 heures à destination des élèves, événement festif avec des associations ressources comme le PMS, des AMO ou la Plateforme prévention sida) ou encore le projet « B(l)ack-Out »3 (outil participatif sous la forme d’un escape game à destination des jeunes).
La promotion de la santé est au cœur des approches déployées : « Si nous observons des évolutions dans les produits consommés, on ne va pas vraiment se focaliser sur ceux-ci, détaille Valentine Teller. C’est important que les professionnels se sentent à l’aise et en connaissent un minimum pour savoir ce qui est consommé et pouvoir en discuter. Mais on va axer notre travail sur les raisons de consommer, ce qui fait que l’on se sent bien, les besoins qui doivent être satisfaits. Par exemple, chez les jeunes, on travaille l’influence du groupe et les compétences psychosociales. »
1 Voir les sites alcool.aide-en-ligne.be et joueurs.aide-en-ligne.be
2« Mes choix » est un programme comportementaliste en différentes étapes pour accompagner les personnes qui ont des problèmes de consommation, qui veulent diminuer ou arrêter. L’objectif est de fournir un outil aux personnes qui veulent réguler leur consommation. Le Pélican forme les professionnel·les de première ligne à cet outil développé au Canada, en Suisse, en France et en Belgique.
3TEYSSANDIER A., B(l)ack Out : prévenir les risques liés à la fête, Drogues. Santé. Prévention n° 111, juillet-septembre 2025 : https://prospective-jeunesse.be/articles/black-out-prevenir-les-risques-lies-a-la-fete/
Outre ses activités de prévention et de gestion du tabagisme, le Fares est amené à diversifier ses modes d’action pour faire face au déferlement des produits nicotiniques vendus illégalement en ligne. Rencontre avec Élise Willame, cheffe du service prévention tabac.
À côté de son service tuberculose chargé d’organiser le dépistage et d’améliorer la prise en charge des patient·es tuberculeux·euses, le Fonds des affections respiratoires (Fares) comprend un service prévention tabac qui, en Wallonie comme à Bruxelles, « accompagne les professionnels des secteurs de la santé, de l’éducation et du social dans leurs démarches de promotion de la santé et de prévention du tabagisme ».
Accompagnements de la mise en œuvre de projets de prévention « tabac » ou « nouveaux produits nicotiniques », ainsi que de la trentaine de centres d’aide aux fumeurs (accolés à des hôpitaux, ils font le suivi des fumeur·euses en ambulatoire ou en hospitalier), co-animation d’ateliers de sensibilisation et organisation de formations diverses (aux outils développés par l’association, à l’entretien motivationnel, à la santé mentale, aux nouveaux produits, etc.) : le Fares déploie une panoplie d’activités qui s’adressent aux professionnel·les de différents milieux de vie et de travail (communes, maisons médicales, écoles, centres locaux de promotion de la santé, scoutisme, etc.). Rien que pour l’année 2025, l’ASBL a 188 accompagnements et 76 formations dispensés à son actif.
553 tabacologues ont également été formé·es depuis 2001 dans le cadre de la formation en tabacologie organisée par le Fares et son asbl sœur, Respiratoire Gezondheid. À raison de 8 journées en une année, cette formation chapeautée par le Comité scientifique interuniversitaire en gestion tabagique (CSIGT) permet aux professionnel·les de la santé de se lancer dans des consultations spécialisées en tabacologie remboursées par les Régions (AVIQ, Iriscare). Un répertoire de tabacologues a aussi été dressé afin de mettre en relation des personnes en recherche d’aide et des professionnel·les formé·es en la matière.
« Sans filtre » : tout savoir sur les puffs, les snus et les vapes
Le Fares mène également des activités de plaidoyer à destination du monde politique et organise des campagnes de prévention grand public : « Mai le paquet » à l’occasion du mois sans tabac en Wallonie, la « Semaine sans tabac et vape » à Bruxelles et « Sans filtre », une campagne de prévention « par et pour les jeunes » lancée en 2025 autour des nouveaux produits à base de nicotine1.
« Cette campagne d’information a vu le jour parce qu’on s’est rendu compte que les jeunes achètent des produits sur TikTok ou sur Instagram et qu’ils ne savent pas ce qu’ils consomment en termes de taux de nicotine. Aujourd’hui, l’industrie du tabac va très loin. Elle écrit ‘No Nic’ sur certains produits qui sont en fait composés de nicotine de synthèse qui est très addictive, illustre Élise Willame. Notre objectif, c’est de leur donner de bonnes infos pour qu’ils sachent ce qu’ils consomment et qu’ils soient plus responsables de leurs choix. »
La campagne a été conçue avec des jeunes de l’Institut Saint-Luc, une école secondaire de Mons. Des élèves y ont été sensibilisé·es et des ambassadeurs recrutés afin d’imaginer un titre et des contenus pour un site internet et une campagne digitale. « Notre chargée de communication se déplace dans divers événements et crée des contenus pour les réseaux sociaux. Elle filme les jeunes alors qu’elle leur montre les produits et le taux de nicotine qu’ils contiennent. Les jeunes repartagent ces vidéos, dont certaines sont devenues virales », poursuit Élise Willame.
Puffs jetables fortement dosés, e-cigarettes contenant des cannabinoïdes de synthèse (« Pète ton crâne », PTC), sachets de tabac en poudre (Snus) ou de sels de nicotine (Pouches, fréquemment utilisés dans les milieux sportifs) : ces produits interdits à la vente et fortement addictifs affluent sur Internet et les réseaux sociaux depuis 2020, et l’industrie du tabac rivalise d’imagination pour séduire de nouveaux clients parmi les jeunes. Les Smart vapes, appareils hybrides qui combinent le vapotage avec des fonctionnalités dignes d’un smartphone en font partie, provoquant un risque d’addictions croisées. « C’est assez inquiétant. Nous sommes de plus en plus appelés par des écoles qui ne savent pas comment réagir face à des deals de puff dans les toilettes ou des jeunes qui consomment déjà à l’âge de 11 ans. Nous travaillons aussi beaucoup avec les tabacologues en Wallonie et à Bruxelles. Ceux-ci constatent que les hôpitaux reçoivent beaucoup de jeunes qui arrivent pour faire un sevrage. »
« Tenir ces produits à l’œil »
Pour le Fares, la e-cigarette peut être un outil de réduction des risques pour le sevrage au tabac en troisième intention, à savoir en cas d’échec avec des substituts nicotiniques et des médicaments. « Mais on dit toujours qu’elle doit être accompagnée par un tabacologue. L’idée, ce n’est pas d’utiliser la cigarette électronique à vie, c’est de se sevrer aussi de ce dispositif-là. D’autant plus qu’on commence à avoir de plus en plus de recul : des études commencent à arriver, démontrant que la e-cigarette n’est pas sans risque », précise Élise Willame, avant d’ajouter : « Chez les jeunes, tous ces nouveaux produits nicotiniques sont considérés comme une porte d’entrée vers d’autres produits. » Selon l’angle choisi et les publics touchés, le Fares jongle donc avec des positionnements oscillant « entre la réduction des risques et la prévention des consommations en promotion de la santé. On fait vraiment attention à nos propos. Il faut tenir ces nouveaux produits à l’œil ».
Aux origines du Fares1
Les racines du Fares remontent au tournant des XIXe et XXe siècles. À cette époque, trois associations ont vu le jour afin d’organiser le dépistage et la prise en charge de la tuberculose, les XVIIIe et XIXe siècles ayant été marqués par un taux de mortalité liée à cette maladie infectieuse de 25 % dans les villes européennes. Jusqu’aux années 1950, les patient·es qui en étaient atteint·es étaient orienté·es vers des sanatoriums, faute de traitement médicamenteux disponible.
En 1930, l’Œuvre nationale belge de défense contre la tuberculose a été créée. Chargée d’élaborer et d’appliquer un plan de lutte contre la tuberculose, elle est devenue « conseiller scientifique » du gouvernement en 1972, avant d’être scindée en deux organismes communautaires en 1982.
En 1983, côté Communauté française, l’Œuvre de défense contre la tuberculose a été remplacée par la Fondation contre les affections respiratoires et pour l’éducation à la santé (Fares), avec pour ambition « de réorienter les ressources de la lutte antituberculeuse vers des objectifs additionnels : les affections respiratoires chroniques, le tabagisme et l’éducation pour la santé ». Depuis 1986, l’équipe du service prévention tabac « met ses compétences au service des professionnels-relais des secteurs de l’éducation, de la santé et du social ». Ses actions de coordination, sensibilisation, diffusion, formation et animation en matière de prévention et d’aide à la gestion du tabagisme s’inscrivent dans une perspective de promotion de la santé.
Chez Infor Drogues & Addictions, le travail de l’équipe de prévention se déploie aujourd’hui autour de trois axes : l’accompagnement institutionnel, le plaidoyer politique et l’implémentation d’une expérimentation locale du modèle islandais.
Fondée en 1971 à l’initiative de la Ligue des familles, d’Infor Jeunes, du Centre antipoison, de la Ligue nationale belge d’hygiène mentale, du Service de psychologie médicale de l’ULB et de personnalités du monde scientifique et social, l’ASBL Infor-Drogues (aujourd’hui Infor Drogues & Addictions) a été le premier centre d’aide et de prévention en matière de drogues ouvert en Communauté française1. S’il est connu que l’abbé Stoop en fut l’un des initiateurs, l’association s’est, dès ses origines, enracinée dans le pluralisme, avec des représentant·es des piliers laïque et chrétien. « Au début, elle n’était quasiment constituée que de militants et bénévoles. Au fil du temps, elle s’est professionnalisée et les modalités du travail social ont évolué », commente son directeur Rocco Vitali.
Au cours de son histoire2, Infor Drogues & Addictions a notamment été : un service de prescription de méthadone (de 1977 à 1980) ; à l’origine de la création de l’Orée, centre de jour pour personnes usagères de drogues (1983) ; un centre de documentation (1999-2017) ; un service d’accompagnement des institutions par son équipe prévention (créée en 1992) ; une permanence téléphonique ; ainsi qu’un espace de consultations (pour les consommateur·ices, leurs proches, et pour les personnes LGBTQIA+ et les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes, autour des usages sexualisés des drogues et festifs).
La ligne téléphonique d’Infor Drogues & Addictions constitue une particularité de l’ASBL depuis sa création. « Jusqu’en 2013, l’ASBL était joignable 24 heures sur 24, dans l’esprit de Télé Accueil. Depuis, nous nous sommes émancipés de cette logique de travail social d’urgence : nous avons évolué vers une écoute qui est davantage de l’ordre d’un accompagnement psychosocial. Les appels peuvent se prolonger durant une demi-heure voire trois quarts d’heure et donnent régulièrement lieu à des consultations en présentiel », résume Rocco Vitali.
Au total, le service ambulatoire de consultations et d’accompagnement téléphonique a répondu en 2025 à 2 144 appels (en provenance d’usager·ères dans 48,5 % des cas, de l’entourage dans 43,9 % des cas) et a réalisé 1 072 consultations (dont 68 % avec des usager·ères). Autre initiative à l’ordre du jour : la mise sur pied de groupes de parole pour les proches de personnes consommatrices.
Prévention : un triptyque
Ancrées à l’origine dans le champ de l’éducation permanente, les actions de l’équipe de prévention de l’ASBL ont évolué vers des démarches en promotion de la santé. Elles se déploient selon trois axes : l’accompagnement institutionnel, le plaidoyer politique et l’implémentation d’une expérimentation locale du modèle de prévention islandais (MPI) dans le cadre d’un projet pilote.
À Bruxelles et en Wallonie, ID&A répond aux demandes des institutions (écoles, centres pour demandeurs d’asile, services de l’aide à la jeunesse, etc.) et s’efforce de renforcer le pouvoir d’agir des adultes relais autour des questions de consommation, avec ou sans produits. « L’idée, c’est de leur apporter une autre lecture de ces différents comportements pour qu’ils puissent mettre en place des actions adaptées à leur réalité institutionnelle », synthétise Augustin Delvaux, formateur.
L’un des constats tirés de ces accompagnements « est que les professionnels sont toujours un peu tiraillés entre leurs objectifs d’inclusion sociale ou éducatifs et le contexte prohibitif ou d’interdiction de produits légaux dans leurs institutions. Ils sont pris dans des enjeux un peu contradictoires », rapporte le formateur. D’où l’émergence d’un nouveau projet, en Région wallonne, qui a pour ambition de visibiliser les réalités de ces travailleur·euses de première ligne, de faire remonter leur parole et de dégager des recommandations.
« Notre société et les institutions sont bourrées d’interdictions. Ces professionnels sont d’accord pour dire que la répression ne fonctionne pas. La difficulté, c’est : comment créer de nouveaux paradigmes ? C’est beaucoup plus compliqué qu’il n’y paraît. Nous sommes donc allés chercher des témoignages, en Belgique et à l’étranger, de personnes qui ont tenté de mettre en place des modèles alternatifs de gestion des consommations de drogues à l’échelle de leur institution. Il ne s’agit donc pas de présenter d’autres modèles législatifs, mais plutôt des pistes concrètes qui montrent comment il est possible de fonctionner autrement au niveau d’une institution », explicite Augustin. Les résultats de ce travail seront présentés en automne 2026 aux personnes qui ont pris part aux groupes de réflexion mis en place avec l’aide des centres locaux de promotion de la santé (CLPS) en Wallonie, avant de faire l’objet, en 2027, d’un événement plus large.
Troisième volet du triptyque, la mise en œuvre dans le cadre d’un projet pilote de deux ans du modèle de prévention islandais3 sur un territoire restreint, la commune de Gembloux, avec l’ambition de l’étendre ensuite dans d’autres réalités locales et régionales. Ce modèle de prévention, expérimenté en Islande puis exporté dans de nombreux pays, s’appuie sur la modification des facteurs sociaux et environnementaux (accès aux activités sportives, qualité du temps passé avec les parents, amélioration de l’environnement scolaire) pour faire évoluer à la baisse la consommation d’alcool, de tabac et d’autres substances chez les jeunes. Le projet pilote est évalué par le centre Esprist de l’Université de Liège en vue de tester la possible transportabilité du modèle vers d’autres territoires wallons. « Nous en sommes à la phase de diagnostic, d’analyse des données récoltées via un questionnaire auquel ont répondu près de 500 jeunes issus de 3 écoles et 1 AMO. Ces données sont précises et significatives, et nous avons eu un premier retour à leur sujet de Planet Youth, l’organisme qui labellise le projet », expliquent Augustin et Rocco. Une coalition a aussi été formée afin de rassembler différents acteurs locaux autour du projet, avec laquelle des actions concrètes seront élaborées sur la base des résultats de l’enquête.
Informer le grand public
Parmi les évolutions observées au sein de l’ASBL : la survenue d’inquiétudes concernant des comportements et dépendances sans consommation de produits (smartphone, écrans, jeux d’argent), raison pour laquelle Infor-Drogues est devenue, en 2024, Infor Drogues & Addictions. Autre constat : l’augmentation du nombre de demandes d’accompagnement, d’appels téléphoniques et de consultations. Dans un contexte où les déterminants sociaux et l’accès aux services se dégradent, les organisations « qui s’occupent de ces publics se sentent vite dépassées quand elles sont confrontées à un problème d’addiction », pressentent les travailleurs d’ID&A.
Face à la dimension anxiogène générée par les discours médiatiques, notamment autour d’événements liés au trafic de substances dans l’espace public, ID&A se donne aussi pour mission de diffuser via son site et ses réseaux sociaux une information fondée et la plus exhaustive possible sur les produits, la réduction des risques, les actualités du secteur, les projets en cours. « Nous souhaitons communiquer vers le grand public tout en nous décalant de la vulgate médiatique générale au sein de laquelle la drogue = pipe à crack, personnes sans abri et mitraillettes. Nous devons diffuser le message que les addictions concernent toute la population », conclut Rocco Vitali.
1Voir son historique sous forme de ligne du temps sur https://infordrogues.be/a-propos/historique/
2Ibidem
3SZOC E., Le « Modèle islandais » : les rythmes communautaires au service de la prévention, Drogues. Santé. Prévention n°98, juin 2022 : https://prospective-jeunesse.be/articles/le-modele-islandais-les-rythmes-communautaires-au-service-de-la-prevention/ ; GUIHENEUF C., « Prévention des assuétudes : Une analyse critique du modèle islandais dans une perspective de transférabilité au contexte belge », UCLouvain/IRSS-RESO, février 2024 : https://www.uclouvain.be/fr/instituts-recherche/irss/reso/news/prevention-des-assuetudes-une-analyse-critique-du-modele-islandais-dans-une-perspective-de