Alexis Goosdeel, qui a été à la tête de l’Agence de l’Union européenne sur les drogues (EUDA) pendant dix ans, est aussi l’un des pionniers de la réduction des risques en Belgique à travers la cofondation de l’ASBL Modus Vivendi il y a plus de trente ans. Il dresse pour nous un état des lieux des enjeux d’hier et d’aujourd’hui en matière de drogues et d’addictions.
Propos recueillis par Marinette Mormont
Quelles ont été les avancées les plus significatives dans l’histoire de la prise en charge des questions de drogues ?
Il y a 36 ans, quand nous avons créé ce qui allait devenir Modus Vivendi, nous étions en pleine épidémie d’héroïne, suivie de l’épidémie du virus VIH/sida qui a fait des ravages parmi les consommateur·ices d’héroïne. À l’époque, nous n’avions pas beaucoup de réponses, à l’exception des traitements de substitution à la méthadone utilisés par certains médecins depuis les années 70 mais longtemps criminalisés. Toutes les grandes villes d’Europe ont payé le prix fort en termes de vies perdues de personnes décédées d’overdoses, du VIH/sida, puis des conséquences de l’infection à l’hépatite C, à cause des idéologies et dogmatismes.
Il est important de s’en rappeler, parce que cette situation a été à l’origine de la mise en place d’une dimension plus sanitaire de la question des drogues. Par rapport à d’autres régions du monde, l’Union européenne a développé au fil du temps une approche, peut-être pas toujours aussi équilibrée que les autorités veulent bien le dire, mais qui comprenait tout de même une composante importante de santé publique, que l’on ne retrouvait pas dans les Amériques ou en Asie.
Les années 90 ont marqué l’émergence de la réduction des risques (RdR)…1
Oui. Cela reste largement un défi aujourd’hui. Je pense que l’une des difficultés, c’est que très peu de personnes connaissent vraiment les principes de base de la RdR. Dans beaucoup de pays en Europe, les décideurs ont dit qu’ils mettaient en œuvre une politique de RdR. J’ai toujours pensé que ce n’était pas vrai. Ce qui est exact, c’est qu’ils ont finalement autorisé les traitements de substitution aux opiacés. Mais les évolutions de la RdR sont demeurées très lentes2. À Chypre, les traitements à la méthadone n’ont été adoptés qu’en 20073. Cela a été vraiment une lutte d’idéologies : dans certains pays influencés par l’Église catholique par exemple, l’attitude était de dire : « On ne donne pas une drogue aux drogués. » Donc, c’était soit les programmes de désintoxication (drug-free) ou rien. Aujourd’hui, la mise en place de salles de consommation et du drug checking reste très laborieuse, et on ne parle pas des nouveaux risques associés aux nouvelles substances.
Pourtant ces pratiques ont clairement fait la différence : on a commencé à sauver des vies, à réduire les infections au HIV et à l’hépatite C. Finalement, ces modalités de réponse ont été acceptées, mais la philosophie, elle, n’a pas été comprise et adoptée. En conséquence, certains se reposent aujourd’hui des questions que l’on se posait il y a 20 ou 30 ans. On observe un net risque de marche arrière.
Un autre élément majeur qui a changé les choses, c’est l’adoption en 2001 de la politique drogues au Portugal, avec un volet sociosanitaire et de réduction des risques, et un autre de lutte contre les trafics. Ces deux piliers reposent sur la décision de décriminaliser les usages de toutes les substances, et c’est à ce jour le seul pays qui a pris cette décision en Europe. Contrairement à ce que certains avaient prédit, cela n’a pas encouragé l’augmentation des usages de drogues. La politique portugaise a fait l’objet d’évaluations externes et répétées. Elle a permis non seulement d’avoir d’excellents résultats en matière sociosanitaire, mais a également évité de mettre en prison des personnes qui n’avaient commis aucun crime.
1Concernant les évolutions de la RdR en Belgique, lire l’interview de Catherine Van Huyck en p. 15-17.
2Voir la figure 13.2 du Rapport européen sur les drogues 2026 de l’EUDA sur le nombre de pays européens mettant en œuvre des interventions spécifiques de réduction des risques (traitement d’entretien à la méthadone, programmes d’échanges de seringues, analyse des drogues, naloxone à emporter, salles de consommation de drogues) entre 1967 et 2024 : https://www.euda.europa.eu/publications/european-drug-report/2026/harm-reduction_fr#edr26-hr-figure-13.1
3Quality of treatment services in Europe – drug treatmentsituation and exchange of good practice, University of Hamburg & Centre for Interdisciplinary Addiction Research (CIAR), février 2008 : https://ec.europa.eu/health/ph_determinants/life_style/drug/documents/drug_treament_frep_en.pdf
« L’enjeu pour l’avenir réside dans le fait d’arriver à faire comprendre les principes de la RdR aux décideurs qui n’ont pas connu la situation d’il y a 30 ans. »
Que dire des politiques menées au niveau européen ?
Le premier plan européen sur la drogue a été voté par le Conseil européen à Rome en décembre 1990. C’était surtout un catalogue de bonnes intentions. En 2000, le Portugal a joué un rôle important dans l’adoption par le Conseil de l’UE d’un plan d’action plus multidisciplinaire et avec des objectifs mieux définis1. Concernant les évolutions, on peut évidemment mettre en avant des faiblesses, mais il s’agit de les comprendre comme le résultat d’un processus collaboratif qui a impliqué 15 puis 28 puis 27 États membres. J’estime qu’il y a eu des avancées intéressantes. La première, c’est que cette stratégie multidisciplinaire a été adoptée et que, bien qu’elle n’ait pas de caractère obligatoire (la Commission ne dispose pas de pouvoir de contrainte direct en la matière), elle est devenue une référence obligatoire pour tous les pays candidats à l’Union européenne.
Cela fait aussi 26 ans qu’une réunion de coordination se tient tous les mois au niveau du Conseil de l’UE entre les États membres, la Commission européenne, l’EUDA et Europol. Un espace de dialogue existe, au sein duquel les discussions ne sont plus uniquement idéologiques puisqu’il y a toujours comme point de départ une présentation des données dont on dispose, des nouvelles méthodes et réponses, et de leurs évaluations éventuelles. C’est un progrès important.
Qu’en est-il aujourd’hui des usages et des marchés ?
À l’époque, ce que l’on connaissait de l’usage des drogues, c’était le cannabis et l’héroïne. On pensait que c’était du mono-usage. Je dis « on pensait » parce que nous n’avions pas les connaissances dont on dispose aujourd’hui. Les comparaisons sont donc un peu risquées. Il reste que le nombre de substances disponibles était assez limité. Aujourd’hui, la règle, c’est le poly-usage et une quantité énorme de substances. L’EUDA a lancé et pilote le système d’alertes européen depuis 1997 : entre 1997 et 2025, on a détecté 1 050 nouvelles substances apparues une première fois sur le marché. Parmi elles, 400 à 500 réapparaissent ici et là chaque année. On découvre donc à peu près une nouvelle substance chaque semaine et certaines d’entre elles s’installent plus durablement. C’est le cas de la kétamine.
Le recours à des substances est de plus en plus utilisé ou justifié par les consommateur·ices pour différentes raisons, entre autres pour augmenter la performance. Les notions d’individu augmenté, de réalité augmentée, entrent en ligne de compte. Plus les conduites addictives se développent et se complexifient, plus la perception de ces conduites change, et touche davantage de personnes de tous âges.
Un nouveau facteur a également fait irruption en Europe depuis environ sept ans et de manière plus nette les trois ou quatre dernières années, c’est la violence associée au marché des drogues. Jusqu’à il y a dix ans, quand on évoquait un plan européen concernant la violence associée aux drogues, on parlait d’aider l’Amérique centrale. Il n’y avait pas à proprement parler de situations de violences dans l’Union européenne. Aujourd’hui, tous les pays de l’UE sont concernés.
Ce phénomène n’est pas forcément aussi répandu que la presse ou les réseaux sociaux le font croire, mais la sécurité publique et des citoyen·nes est clairement devenue un défi. Cet élément est en train de rebattre les cartes, tout comme l’impact de la pandémie du Covid, qui a modifié les modalités de vente avec une ubérisation des marchés et des techniques de marketing de plus en plus agressives. D’habitude, je résume cela en trois mots : Everywhere, Everything, Everyone. Les drogues sont disponibles partout, il n’y a jamais eu autant de substances, et tout le monde – surtout si on inclut l’alcool dans l’analyse, ce que je préconise – connaît de près ou de loin quelqu’un qui a eu un problème de conduite addictive aiguë ou chronique.
Face à ces constats, quelles réponses apporter ?
Un des plus gros défis aujourd’hui pour nous tous, c’est de nous défaire du modèle de référence. En psychologie, on parle de théories implicites, à savoir la manière souvent inconsciente avec laquelle nous expliquons les choses que nous voyons autour de nous. Ces représentations ne sont bien entendu pas forcément justes, mais ce sont elles qui nous gouvernent. Il faut remettre à jour notre logiciel, en nous basant sur ce que l’on a appris dans le cadre de notre réponse à l’épidémie d’héroïne, mais aussi en nous adaptant à une nouvelle situation, à de nouvelles substances et à leurs combinaisons (on retrouve par exemple très souvent des benzodiazépines dans les analyses de sang post-mortem de personnes qui ont fait une overdose d’héroïne ou d’opiacés), et à de nouveaux risques.
Il y a 4 ou 5 ans, j’imaginais que l’on allait peut-être basculer du côté de l’adoption plus généralisée d’une politique drogues qui intègre la RdR. Aujourd’hui, nous sommes en train de prendre la direction opposée. C’est très préoccupant. Dans certains pays de l’UE, il est désormais interdit de parler de RdR. Des décideurs politiques prétendent relancer la guerre à la drogue et aux usager·ères, en exprimant par exemple leur intention de supprimer les allocations sociales des familles dans lesquelles il y aurait un enfant impliqué dans des activités délinquantes. Il est pourtant évident que toute mesure qui aboutit à augmenter la vulnérabilité devrait être évitée. On a vu ce qu’a donné au Mexique et en Colombie la guerre contre la drogue. Le danger, c’est donc celui d’un grand bond en arrière, à un moment où l’on va se retrouver face à des défis et des risques que nous ne sommes pas encore en mesure d’apprécier précisément. L’enjeu pour l’avenir réside dans le fait d’arriver à faire comprendre les principes de la RdR aux décideurs qui n’ont pas connu la situation d’il y a 30 ans, afin de répondre aux nouveaux défis qui nous attendent.
Et en termes de prise en charge ?
Il faut innover. Je vous donne un exemple qui, selon moi, est le plus caractéristique. On estime que la période de latence entre le premier usage de cocaïne et la première demande de traitement, c’est 10 à 12 ans, sans doute un peu moins lorsqu’il s’agit de crack. L’augmentation de la disponibilité de cocaïne en Europe remonte à 7 ou 8 ans, avec une petite pause pendant la première année du Covid. Nous avons la confirmation qu’il y a énormément de consommation, entre autres grâce à l’épidémiologie des eaux usées qui donne un ordre de grandeur des quantités consommées. Cela veut dire que d’ici deux ans ou trois ans, on devrait avoir un pic dans l’apparition de personnes qui vont demander de l’aide par rapport à leur dépendance à la cocaïne.
Le problème, c’est qu’il n’existe pas de traitement de substitution à la cocaïne comme il y en a pour l’héroïne. Nous n’avons pas, aujourd’hui, d’équipes en quantité suffisante si le nombre de personnes en traitement pour des dépendances à la cocaïne double. Nous n’avons pas non plus de protocoles de prise en charge qui garantissent un minimum de réussite, idéalement 50 à 60 %. Le traitement des addictions, c’est quelque chose de lent et la rechute fait partie du processus. Que ce soit pour la cocaïne, les nouveaux opioïdes de synthèse (on voit quelques signes avant-coureurs d’usage de nouveaux opioïdes synthétiques à la suite d’un ban sur la production d’opium par les talibans), les amphétamines et dans une moindre mesure la méthamphétamine, nous ne sommes pas prêts. Aux États-Unis, entre 2023 et 2024, il y a eu 95 000 décès par overdoses principalement liées aux opioïdes synthétiques (113 000 l’année précédente)2. C’est maintenant qu’il faut se préparer. Je peux comprendre que nous sommes dans un moment où les déficits publics sont très élevés et où des priorités entrent en compétition les unes avec les autres, mais selon moi, il faut réinvestir dans notre société et dans notre communauté. Il s’agit aussi de défendre et d’obtenir des conditions de travail dignes pour les travailleur·euses : les personnes qui travaillent sur le terrain pendant 30 ans le font tous·tes avec énormément de cœur et de professionnalisme, mais ils et elles en paient le prix car c’est un travail difficile et sans aucune sécurité d’emploi.
Faut-il avancer vers une régulation des marchés par les États ?
Il faut tirer les enseignements des expériences menées. Je distinguerais trois grands cas. Le premier, ce sont les États-Unis, avec un modèle à 100 % capitaliste où le but unique, c’est le profit. Il y a sept ans, j’ai réalisé une visite au Colorado : le secteur privé avait investi 9 milliards de dollars pour la production de cannabis. Ce système a donné lieu à beaucoup de conséquences inattendues et non programmées, notamment l’apparition d’aliments contenant du cannabis qui ont causé des intoxications d’enfants, mais aussi celle des e-liquides pour le vapotage contenant du THC concentré parfois jusqu’à 95 %. Ceux-ci sont d’ailleurs arrivés en Europe.
Le modèle canadien a des caractéristiques intéressantes parce qu’il a pour priorités à la fois la santé publique et la sécurité publique en essayant de délier le commerce du cannabis des organisations criminelles. Selon les estimations des autorités canadiennes, le modèle a amputé de plus ou moins 60 % le business du marché illégal. Le Canada a aussi une grande tradition d’évaluation : ils évaluent ce qui fonctionne ou pas, et tentent de prendre des mesures pour corriger ce qui doit l’être.
Concernant l’Europe, c’est difficile de parler d’un modèle, parce que ce n’est pas uniforme. Cela a commencé il y a 4 ans environ avec 4 pays : les Pays-Bas (production contrôlée de cannabis par l’État, vendue dans les coffee shops au sein de 10 villes), l’Allemagne et le Luxembourg (autorisation de production à usage personnel) et Malte (autorisation d’auto-culture et création de cannabis clubs à but non lucratif). Aujourd’hui, la République tchèque s’est jointe au mouvement ; en Slovénie, l’usage de cannabis reste interdit mais a été dépénalisé.
1 https://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/en/ec/00200-r1.en0.htm
2VOLKOW N., Reflecting on NIDA’s 50th year and looking to 2025, National Institute On Drugs Abuse, janvier 2025 : https://nida.nih.gov/about-nida/noras-blog/2025/01/reflecting-nidas-50th-year-looking-to-2025
« L’être humain est par définition irrationnel et social. Il faut donc parler davantage des dimensions environnementale et communautaire de la prévention. »
Quelles conditions vous semblent nécessaires pour avancer dans ce sens ?
Avec l’EUDA, nous avons apporté un soutien scientifique et méthodologique à un groupe de travail des pays européens qui se sont engagés dans cette voie afin de partager les preuves scientifiques, de comprendre les objectifs, de suivre les processus. Ce que nous avons défendu, c’est que la question la plus importante est de savoir quel objectif le législateur poursuit en voulant réguler le marché1. Est-ce réduire la délinquance, réduire les risques, réduire la taille du marché illégal et la masse d’argent qui circule et est recyclée dans l’économie ? On le voit avec l’alcool et le tabac, qui tuent en Europe plus de personnes que les autres drogues : la question des objectifs est primordiale.
Autre élément important : réguler ne peut se faire sans davantage de prévention et sans une meilleure prévention. À nouveau, il faut tirer les leçons de ce qui a été fait précédemment et réaliser qu’il ne suffit pas de dire « Just say no ». Il existe un réseau européen de recherche scientifique sur la prévention2 qui fait un excellent travail et tout le monde devrait pouvoir en bénéficier. Aujourd’hui, on observe une dérive qui consiste à individualiser et responsabiliser les consommateur·ices, comme si tout n’était qu’une question d’informer un individu pour qu’il prenne une décision en connaissance de cause (du genre « un être averti en vaut deux »). L’être humain est par définition irrationnel et social. Il faut donc parler davantage des dimensions environnementale3 et communautaire de la prévention.
Enfin, la clé de voûte de politiques drogues plus adaptées aux besoins et aux nouvelles réalités, c’est un recueil de données qui informe de l’analyse du problème et de l’élaboration des réponses, et qui alimente le suivi et l’évaluation de leur mise en œuvre. Dans ce domaine, nous avons fait ensemble de grands progrès dans l’UE depuis la création de l’Observatoire européen des drogues en 1993 et sa transformation en Agence européenne des drogues en 2024. C’est à présent au tour des nouvelles générations de décideurs politiques de s’informer, d’écouter, de proposer et de décider. Nous avons un bagage et une tradition dans ce domaine que tous les autres continents nous envient, à nous de les aider à comprendre et à s’approprier l’outil.
1 European cannabis policy toolkit, EUDA : https://www.euda.europa.eu/activities/european-cannabis-policy-toolkit_en
2European Society for Prevention Research (www.euspr.org)
3Lire dans ce numéro l’article de Gregor Burkhart sur la prévention environnementale en pp. 20 à 25.