Les parents d’aujourd’hui bénéficient d’une information qui n’a jamais été aussi abondante. Ils peuvent demander de l’aide. Malgré tout, ils se sentent toujours aussi démunis face à leurs ados. Entre idéal de bienveillance et exigence de contrôle, entre autonomie et protection, les injonctions se contredisent, les repères se brouillent. Les questions qu’ils se posent aujourd’hui leur semblent inédites, mais elles reposent sur des tensions anciennes, simplement reconfigurées.
Tout en multipliant les appels à la bienveillance, le soutien à la parentalité enjoint à la responsabilisation, voire à la culpabilisation des parents. Le paradoxe n’est qu’apparent. La bienveillance est pour l’enfant, à élever de la « bonne façon » mais sans laxisme, la responsabilisation est pour le parent, à féliciter si l’enfant « tourne bien », à blâmer s’il « tourne mal ».
Cette alternative entre « bien » et « mal » repose sur des diktats sociétaux qui changent selon les époques : jusqu’au milieu du siècle passé, « tourner bien » signifiait se couler sans problème dans le moule que la société vous destinait, et « tourner mal », prendre des chemins de traverse. Aujourd’hui, le premier implique l’épanouissement, la prise de risques, la découverte de soi-même ; le second évoque le décrochage scolaire, la délinquance, « l’enfer de la drogue », l’argent facile. Le bien et le mal ne sont pas des catégories étanches : le « bien » peut paraître plat, convenu, alors que le « mal » recèle des surprises qui piquent la curiosité. Celle-ci, autrefois un vilain défaut, est valorisée parce qu’elle promet l’évasion et la créativité. L’élève modèle est impopulaire, le bad boy est admiré. Si être dépendant est considéré comme une maladie, être addict est chic. La réussite sociale se confond avec la notoriété, le talent avec le succès, les influenceur·euses ont supplanté les trois piliers éducatifs d’autrefois, le curé, le médecin et l’instituteur. Apparemment libérées de la morale du passé, les injonctions faites aux familles sont toujours aussi puissantes, mais elles évoluent dans le flou. Le parent doit être un parent performant, mais à quel prix, dans quel but, dans quel domaine, selon quelles modalités ? Il existe un proverbe suisse romand plutôt cynique qui y répond d’une certaine façon : « Élève bien tes enfants pour que, s’ils ne deviennent pas de braves gens, ils soient capables d’être de belles canailles. » Les « belles canailles » d’aujourd’hui ne sont pas inquiétées. En revanche, les ados marginaux, en décrochage scolaire, tentés par les conduites à risque ou la petite délinquance, le sont toujours. Aujourd’hui comme autrefois, leur sort est imputé aux parents qui l’auraient façonné à coups d’égarements, de négligences ou d’absences. Le discours commun fait des parents les seuls responsables, sans un regard sur l’écosystème familial, le réseau des proches, l’éducation, le contexte socio-économique ou politique.
Le discours commun fait des parents les seuls responsables, sans un regard sur l’écosystème familial, le réseau des proches, l’éducation, le contexte socio-économique ou politique.
La culpabilité des parents va de soi, elle n’est ni interrogée ni même pensée. Prenons l’exemple du slogan : « Protégez vos filles ! », modifié par le courant féministe en « Éduquez vos garçons ! »1. La première version a pour objectif une prise de conscience des jeunes filles : surtout ne pas provoquer, surtout ne pas prendre la lumière, sous peine d’en payer le prix. La deuxième version change la donne : ce n’est pas à la jeune fille qu’il incombe d’échapper à une agression, elle a le droit d’agir comme bon lui semble sans se faire inquiéter. Le jeune homme doit en être conscient et se montrer respectueux. La journaliste féministe Gloria Steinem abonde dans ce sens2 : « Je suis heureuse que nous ayons commencé à élever nos filles davantage comme nos fils, mais cela ne suffira pas si nous n’élevons pas davantage nos fils comme nos filles. » Il nous faut dépasser les stéréotypes de genre en promouvant l’égalité. Il semblerait que la culpabilité ait changé de camp, mais en fait elle n’a pas bougé, elle reste dans celui de la famille. C’est la famille qui doit protéger, c’est la famille qui doit éduquer et, par conséquent, elle est implicitement responsable de tout dérapage.
Aujourd’hui nous en savons davantage sur les conditions à remplir pour un développement optimal des enfants, les parents sont informés. Mais, dans un sens, plus le monde est sûr, plus il est risqué3 ; plus nous sommes soucieux de bien faire, plus notre niveau de tolérance à la prise de risque est bas. La masse de savoir qui est à notre portée facilite et complique la vie, le paradigme de la parentalité en arrive à se confondre avec le paradigme sécuritaire. L’adage « nul n’est censé ignorer la loi » s’applique aux parents défaillants et les condamne.
Les parents doivent être compréhensifs, ouverts au dialogue, mais ils doivent aussi tenir la barre et ils le savent. Lorsque leurs jeunes tâtent des produits psychotropes, il est de leur devoir d’en dire quelque chose. Ils leur adressent des reproches ou des conseils qui, malgré les temps qui changent, restent inscrits dans un registre traditionnel. Les parents ne peuvent s’empêcher de parler comme des vieux, recourant comme des générations de parents auparavant à des arguments persuasifs qui devraient toucher juste mais ne le font pas. « Fais un effort ! », « Prends exemple sur ton frère ! », « Si ça continue comme ça tu finiras mal ! »
L’argumentation des parents puise dans un patrimoine d’énoncés tout faits,
de représentations et d’idées reçues on ne sait de qui, héritage à la fois pertinent et encombrant.
L’appel à la volonté, l’appel à la peur, l’appel à la honte, adoucis parfois sous la forme de conseils, sont pétris de bon sens. L’argumentation des parents puise dans un patrimoine d’énoncés tout faits, de représentations et d’idées reçues on ne sait de qui, héritage à la fois pertinent et encombrant, qui décrit le vraisemblable comme si c’était le vrai, le possible comme si c’était l’inéluctable.
Tout parent, même le parent 2.0, puise sans le savoir dans cet héritage. Pour faire passer son message, il l’orne d’une rhétorique elle aussi millénaire, recourant à trois artifices qu’Aristote avait analysés dans sa Rhétorique pour mettre au jour les caractéristiques du discours persuasif. Le parent engage sa légitimité et son expertise pour asseoir son autorité (l’ethos du locuteur), fait parler ses émotions pour toucher au cœur (le pathos) et déploie une argumentation solide qui fait appel à la raison (le logos)4. Mais la recette ne prend pas. Le parent d’aujourd’hui n’est pas toujours à l’aise dans une posture d’autorité surplombante, il brouille les pistes en jouant dans un registre autre, celui du copain, du confident, du parent compréhensif, se sentant plein d’indulgence ou, au contraire, furieux et emporté par ses affects. Il pèche dans les trois catégories supposées le renforcer.
D’abord, le parent d’aujourd’hui a un problème d’ethos. Il n’a pas envie de jouer les rabat-joie, il est souvent conscient de recourir à un discours usé. « Je te tiens des propos rabâchés, mais même si je te comprends, je dois te parler comme ça. » Il peut aussi, d’une façon plus ou moins visible, le prendre à la rigolade, tenter de cacher un sourire de connivence par des paroles sévères. Et l’autre n’est pas dupe, se sentant autorisé à poursuivre ce qui devrait changer, ou interloqué par un langage qui autorise et interdit à la fois.
Ensuite, lorsqu’il a recours au pathos, le parent ne peut s’empêcher de se lamenter ou de s’autoflageller (« Qu’ai-je fait de mal pour supporter ça/pour que tu agisses comme ça ? »), comme dans un long monologue dramatique prononcé sur scène. Prendre une instance supérieure à témoin, comme dans l’exclamation « Qu’est-ce que j’ai fait (au bon Dieu, au ciel) ! », en réfère à une justice immanente qui fait tomber un châtiment à la suite d’une mauvaise action oubliée. Implicitement, la plainte cache un « Pourtant je n’ai rien fait de mal ! » qui sous-entend une injustice (« Pourquoi moi ? »), comme si le ou la jeune faisait exprès de nuire, d’humilier ou de faire souffrir un adulte irréprochable, comme si le ciel se trompait de coupable. L’adulte peut aussi éprouver un certain plaisir à se lamenter. Le public est dans ce cas à la fois un intrus qui surprend un discours qui ne lui est en principe pas destiné, et celui qu’il s’agit de convaincre ou, comme on le dirait au théâtre, de séduire.
Enfin, le parent n’est pas toujours à l’aise dans son logos. En voulant se montrer objectif, sans état d’âme, il provoque le malaise. Le philosophe américain John Searle5 donne l’exemple d’un adulte qui reproche à mots couverts à son enfant de ne pas manger le plat qui lui a été préparé : « Je te demande seulement, Bill : pourquoi ne pas manger des haricots ? Mais en te demandant cela, je veux que tu comprennes que je ne te dis pas de manger des haricots ; je veux seulement connaître les raisons pour lesquelles tu crois ne pas devoir en manger. » En remplaçant « ne pas manger des haricots » par « fumer du cannabis », nous entendons le parent qui s’exprime d’une façon apparemment claire mais qui, à cause des multiples précautions oratoires, semble se retenir de s’exclamer : « Mais arrête donc ! ». La même phrase, formulée dans le cadre d’une enquête, pour améliorer les repas d’une cantine dans l’exemple des haricots, ou pour étudier les comportements adolescents dans celui du cannabis, perdrait son ambiguïté et ne signifierait pas autre chose que ce qu’elle dit. Pour Searle, la phrase est « ambiguë en contexte », c’est-à-dire qu’elle peut l’être, comme dans l’exclamation du parent inquiet, et qu’elle peut aussi ne pas l’être, comme dans l’exemple de l’enquête. L’ado peut voir dans la formulation alambiquée, différente du discours ordinaire, un sous-entendu qui l’incitera à la méfiance.
Les arguments raisonnables s’appuient notamment sur la théorie de l’escalade, qui projette dans l’avenir des conséquences toujours négatives, selon une causalité linéaire sans place pour l’inattendu. Le parent se veut rationnel, logique, il ne peut s’empêcher de se montrer inquisiteur, dénigrant, humiliant. Les phrases dogmatiques, séparant ceux qui savent de ceux qui ne savent pas, les bons des mauvais, ne laissent aucune place à une quelconque alternative. Même l’encouragement peut être mal perçu et ressenti comme une exigence, voire une tentative de maîtrise qui passe mal.
Le conflit constructif n’a rien à voir avec les débats polarisés de certains réseaux sociaux ou responsables politiques d’aujourd’hui, pour qui l’adversaire est un ennemi.
Le parent s’efforce d’être clair, de se faire comprendre, d’être ou de paraître sincère. L’ado lui répond, rétorque par d’autres arguments, boude ou esquive le débat. Le discours est chamboulé par des représentations, des a priori, des maladresses d’expression, des impossibilités à (se) dire, des objectifs cachés, ce qui peut le rendre difficilement intelligible à l’autre, voire difficilement intelligible à soi-même. Le discours entre les deux parties résulte d’un incessant travail collaboratif, mais sans garantie de succès. Lorsque l’ado riposte et touche un point sensible, la situation peut être retournée à son avantage, il peut faire tomber l’adulte de son piédestal et constater, en référence à un célèbre conte d’Andersen, que le roi est nu.
Et que dire de la responsabilité des parents ? Pour le pédopsychiatre Guy Ausloos, affirmer que tout est de la faute des familles est tellement vrai que cela ne suffit pas pour comprendre nos trajectoires de vie. Cette formulation paradoxale leur impute la responsabilité du cours des choses, mais elle les en dédouane également. De tout temps, les parents ont subi des pressions. Et ils font ce qu’ils peuvent. Leurs paroles, même usées, doivent être dites. La rhétorique qui les accompagne peut se travailler, laisser de côté ce qui humilie ou ce qui raille. Le ratage, celui des ados qui transgressent et celui des adultes qui parlent dans le vide, n’est pas un échec. Françoise Dolto affirmait que l’affreux Jojo est préférable à l’enfant sage avec son « obéissance avalante », c’est-à-dire occupé à faire plaisir à ses parents6. Un parent parfait serait un parent toxique, parce que l’enfant se sentirait écrasé par l’injonction à une inaccessible perfection7. Le conflit constructif n’a rien à voir avec les débats polarisés de certains réseaux sociaux ou responsables politiques d’aujourd’hui, pour qui l’adversaire est un ennemi. Les altercations entre parent(s) et ado(s), au-delà des formulations obsolètes ou de l’anxiété ambiante, doivent faire en sorte qu’après, on se sente mieux. Le message mettra peut-être du temps à passer, le parent éprouvera encore et encore qu’être parent, c’est répéter indéfiniment. Au bout du compte, le lien en sortira renforcé.