Avec sa brochure « Les drogues, les enfants et les pourquoi ? », l’ASBL Infor Drogues & Addictions propose un outil pour permettre aux adultes d’ouvrir le dialogue sur ces thématiques de manière ouverte et non culpabilisante. Antoine Boucher, formateur et responsable de communication chez Infor Drogues & Addiction, nous éclaire sur l’importance de prendre le temps de répondre aux questions posées, mais surtout d’identifier et de comprendre ses propres croyances et comportements vis-à-vis des produits.
Pourquoi le ciel est bleu ? Pourquoi la moutarde ça pique ? Pourquoi on meurt ?… autant de questions auxquelles les éducateur·ices (parents ou professionnel·les) sont confronté·es de la part des enfants/jeunes. Pour certaines d’entre elles, les réponses sont plus ou moins évidentes, faciles à donner. Pour d’autres, nos croyances et nos représentations entrent en jeu et peuvent rendre l’échange plus délicat. C’est le cas des consommations et des drogues, qui mettent en lumière notre manière de les considérer et de les élaborer, menant parfois à un dialogue de sourds ou au conflit.
À travers ses missions d’information et de conseils, l’ASBL Infor Drogues & Addictions propose des outils de compréhension, de dialogue et de travail sur les postures. Les brochures produites par l’association sont alimentées par les questions qui émergent du terrain (professionnel·les et parents), par exemple celle du passage des jeunes en secondaire, qu’identifie Antoine Boucher comme étant à la source d’inquiétudes pour les parents : « L’entrée en secondaire cristallise des peurs liées aux drogues avec des représentations parfois dramatiques comme : ʺIl y a des dealers dans la cour qui vont proposer de la drogue à mon enfant.ˮ La question de la drogue est une question compliquée, car elle est souvent impensée pour nous-mêmes, rendant difficile l’échange avec son enfant. Que répondre à un enfant, un jeune qui demande pourquoi le cannabis est interdit alors que l’alcool est autorisé ? »
Pour aider les parents à faire face à ces questions plus sereinement, l’ASBL a publié, en 2020, la brochure « Les enfants, les drogues et les pourquoi » à destination des parents et professionnel·les qui cherchent à échanger avec des jeunes au début du secondaire. Grâce à un langage simple et un ton adapté à cet âge, elle permet aux éducateur·ices d’accéder à des outils de dialogue concrets. Le contenu aborde des exemples en lien avec la réalité des jeunes, proposés par les jeunes elles et eux-mêmes lors d’interviews menées par l’équipe d’Infor Drogues & Addictions. Ainsi, la brochure fait mention de « produits-drogues » définis par l’ASBL comme des « substances qui ont un effet sur notre activité mentale et qui peuvent être autorisées ou interdites », telles que le chocolat, les chips ou encore les écrans. Sur cette base, le document propose des réponses aux questions « Pourquoi est-il difficile d’arrêter de manger du chocolat même quand on n’a plus faim ? » ou « Pourquoi consomme-t-on des produits-drogues ? », qui illustrent les motivations et fonctions des consommations de produits.
« La question de la drogue est souvent impensée pour nous-mêmes, rendant difficile l’échange avec son enfant. » Antoine Boucher, Infor Drogues & Addictions
Selon l’enquête HBSC1 de 2022, 13,1 % des garçons et 10,3 % des filles interrogé·es faisaient mention d’une expérimentation de l’alcool à 12 ans, 12.7 % (garçons) et 7.8 % (filles) pour le tabac et 3 % (filles et garçons) pour le cannabis. Si ces premières expériences ne mènent pas automatiquement à une dépendance, l’enquête démontre néanmoins des confrontations relativement précoces entre l’enfant et le(s) produit(s), d’où l’importance accrue d’en parler de manière ouverte et non stigmatisante.
Bien que nous ayons tous·tes pu perdre patience face aux questions des enfants en raison d’un manque de temps ou d’un trop plein de fatigue, ces dernières représentent un réel intérêt pour leur compréhension de l’environnement qui les entoure.
La difficulté avec les interrogations qui touchent au domaine des drogues réside dans leur lien avec nos représentations sociales (« La drogue c’est mal », « C’est pour les faibles », « C’est la déchéance assurée »), qui nous imposent des attitudes, des modes d’action et des réponses très stéréotypées. Au-delà de leur inefficacité, c’est le risque de stigmatisation des consommations et des consommateur·ices qui se manifeste.
Cependant, la mission n’est pas facile. Dans une société prohibitionniste comme la nôtre, les seuls outils de dialogue proposés sont culpabilisants. C’est ce que souligne Antoine Boucher : « Aux questions de consommation de drogues (illégales, NDLR), la société ne répond pas, elle dit juste qu’il est interdit de les consommer. Cela produit de la culpabilisation et des inquiétudes dans les discours des parents et, de ce fait, les empêche d’entendre et de répondre à la véritable préoccupation de l’enfant. La fonction d’éducation est compliquée, elle nous renvoie à nous, à nos comportements (à devoir leur donner du sens), à nos croyances… Cependant, la déconstruction des croyances autour des drogues de la part des parents représente une part signifiante des futures croyances des enfants. »
Sans minimiser l’existence de consommations dramatiques, on observe que la majorité des consommations se montrent banales, festives voire quotidiennes au travers de produits tels que le café du matin pour se réveiller ou la bière après le travail pour se détendre. C’est en comprenant les fonctions que remplissent ces produits légaux qu’il est possible de comprendre les mécanismes qui se jouent pour des produits a priori plus éloignés comme l’ecstasy ou l’héroïne. « Ce qui est important, c’est d’expliquer la fonction des choses. C’est difficile car il faut soi-même être au clair avec les fonctions de nos comportements et nous n’avons pas d’éducation à cela. Grâce à l’explication de la fonction, on peut trouver des alternatives. Si la fonction est de se fondre dans un groupe, on peut se demander comment il est possible de le faire autrement », illustre Antoine Boucher.
La fonction d’un produit répond à un besoin. En avoir conscience permet que la discussion ne tourne pas autour du produit mais bien autour de ce besoin.
La fonction d’un produit répond à un besoin (de socialisation, de se détendre, de se donner la pêche…) et en avoir conscience permet que la discussion ne tourne pas autour du produit mais bien autour de ce besoin. On peut penser que l’on doit consommer de l’alcool pour socialiser lors de fêtes, alors qu’il est un médium au besoin de socialiser. Ainsi, reconnaître ce besoin permet de penser à des alternatives adaptées. « ˮVa au cinéma, fais du sport, change d’amis…” : les parents formulent des propositions, mais souvent sans vraiment comprendre à quoi celles-ci sont la solution, à quel besoin elles répondent. En comprenant, par exemple, quelle est la fonction du jeu vidéo dans la vie du jeune, on peut commencer à réfléchir à des alternatives qui y répondent », pointe Antoine Boucher.
C’est l’ado qui est expert de son besoin, mais la difficulté réside dans le fait que le lien entre le besoin et la consommation pour le satisfaire est souvent inconscient. Pour l’aider à prendre conscience de ce lien, revenir à ce qui l’intéresse est central. En considérant ce qu’il fait, en le mettant « au-dessus de nous », pour reprendre les mots d’Antoine Boucher, on le place dans la position de quelqu’un qui va nous apprendre quelque chose : « Ah, c’est intéressant, fumer t’aiderait à avoir plus d’assurance ? » Sur base de cette nouvelle compréhension, un changement pourra être pensé : « Ouvrir le dialogue permet d’élaborer sa propre consommation et ses motivations. Bien souvent, on n’ose pas le faire car on considère qu’elle est déjà trop présente dans la vie des jeunes. On entend souvent : ʺIl est du matin au soir sur ses jeux vidéo, je ne vais pas en plus consacrer le peu de temps que l’on a ensemble à aborder ce sujet.ˮ Et bien si, car les jeunes sont d’autant plus pris quand le sujet n’est pas abordé, ce qui bloque l’élaboration de la fonction de l’objet. »
« Tous les comportements ont un sens »
Les arguments qui justifient certains traits d’éducation comme la bonne quantité de nourriture à manger ou le temps consacré à sa douche sont accessibles et plus faciles à trouver que pour ce qui concerne le temps que l’on passe sur son téléphone. La question de la consommation des écrans et des réseaux sociaux émerge depuis plusieurs années chez de nombreux parents. Considérés comme des « produits-substances », les écrans remplissent également une fonction qui répond à un besoin. Antoine Boucher conclut : « Par définition, le jeune ne sait pas gérer et il a besoin d’apprentissages pour tout. Il faut mettre des limites, mais il faut que celles-ci aient un sens, et souvent le sens que l’on donne pour les produits, c’est le risque de dépendance, donc on interdit. Pour les écrans, cet argument ne fonctionne pas puisque tout le monde en a, tout le monde y est dépendant, alors pourquoi pas le jeune ? Encore une fois, quand on interdit, c’est comme si le produit n’avait pas de fonction. L’alternative est fondamentale, car on ne fait rien sans raison. Tous les comportements ont un sens et c’est cela qu’il faut aller chercher. »
La brochure « Les enfants, les drogues et les pourquoi » est disponible sur le site d’Infor Drogues & Addictions, onglet « Outil » / « Nos publications » : infordrogues.be/pdf/brochure-enfants-drogues-pourquoi-2020.pdf