À l’heure où être un « bon parent » semble être devenu une compétence à maîtriser comme une autre, le service de guidance parentale de Prospective Jeunesse est régulièrement sollicité par des familles en quête de repères face aux consommations de leurs enfants. L’invitation à rédiger cet article est donc l’occasion précieuse de prendre du recul sur notre pratique de terrain, et de l’inscrire dans une réflexion plus large, à la croisée des dimensions sociales, politiques et éducatives.
Notre service est né d’un constat simple : des parents, souvent désemparés face aux consommations de leurs enfants (cannabis, écrans…), cherchent des réponses. Mais au-delà des symptômes visibles, ce qui émerge dans les échanges, ce sont des questions profondes : comment être parent aujourd’hui dans un contexte saturé de normes, d’injonctions contradictoires et de jugements silencieux ? Comment soutenir sans imposer, accompagner sans prescrire, redonner confiance sans infantiliser ?
Derrière les inquiétudes exprimées dans l’espace de guidance, c’est tout un système qui se dessine : un système où la parentalité est de plus en plus psychologisée, où les normes de consommation qui se superposent aux normes éducatives façonnent des peurs et délivrent des injonctions culpabilisantes, où les politiques publiques oscillent entre accompagnement, soutien et contrôle, et enfin où les inégalités sociales façonnent, bien plus qu’on ne le dit, les conditions réelles d’exercice du rôle parental.
Les inquiétudes ramenées dans cet espace de guidance ne sont pas dissociables de ce contexte sociétal. Être un bon parent et assurer le bonheur et l’épanouissement de son enfant sonnent comme une évidence à l’heure actuelle. Or derrière ce qui résonne comme une injonction, un travail normatif intense a progressivement envahi la sphère des pratiques parentales.
Depuis une quarantaine d’années, les modèles familiaux traditionnels se sont transformés : familles recomposées, monoparentales, homoparentales, multiculturelles, unions libres. Cette pluralisation des formes familiales a fragilisé les repères collectifs et généré une panique morale que vient amplifier la consommation de drogues. Dans ce contexte, les politiques publiques ont tenté de poser des balises, mais souvent en érigeant un modèle unique du « bon parent ».
La figure du « bon parent » n’est pas seulement une image inspirante, elle devient une exigence, un impératif social relayé par les politiques publiques, les médias, les professionnel·les et les expert·es. Cette injonction s’incarne dans des normes relationnelles précises : être disponible, protecteur·ice, accompagner l’enfant vers l’autonomie et la réalisation de soi, etc. À travers cette idéalisation, les parents sont sommés d’atteindre un modèle souvent hétérosexué, cohérent, bienveillant, tout en maintenant une autorité juste et mesurée.
Depuis les années 1990, les politiques de soutien à la parentalité se multiplient en Europe, dans une logique d’aide, mais aussi de régulation. Le parent est désormais sommé d’être compétent, bienveillant, attentif, mais aussi performant dans sa capacité à produire un enfant épanoui, autonome, résilient.
Les politiques publiques oscillent entre soutien et contrôle, comme en témoignent :
Ces mesures traduisent surtout une logique de désengagement de l’État, qui délègue à la sphère privée la résolution de problèmes structurels. Pour certains sociologues tels que François de Singly ou Frank Furedi, cette focalisation sur la parentalité permettrait de déplacer les responsabilités des pouvoirs publics vers les parents. Les problèmes de société trouveraient leur cause au sein de la sphère privée, dédouanant ainsi les décideur·euses. Il est en effet moins coûteux d’exiger d’un parent qu’il lise des histoires à son enfant, le câline et joue avec lui à des jeux de société que d’améliorer la qualité de l’éducation, du système de santé et des services sociaux.
La montée en puissance des discours sur la parentalité s’accompagne alors d’une responsabilisation et d’un contrôle croissant des parents les plus précaires qui nécessiteraient un soutien, alors que les parents plus aisés se voient proposer des interventions plutôt de l’ordre de l’accompagnement.
(Soutien : action de soutenir quelqu’un, de lui apporter appui, protection, secours. Accompagner : être avec).
Mais ces normes oublient un fait central : les inégalités de conditions de vie conditionnent les capacités parentales.
La promotion de la santé repose sur une approche globale de la santé humaine, incluant les déterminants sociaux : emploi, logement, éducation, accès aux soins, réseau de soutien social, environnement. Or, ces éléments sont intimement liés à la qualité de la parentalité.
À titre d’exemple, de nombreuses études1 soulignent que la précarité est étroitement liée à un suivi de grossesse insuffisant, à davantage de grossesses non désirées, à une hausse des risques périnatals et à un taux de placement des enfants nettement plus élevé. L’absence de sécurités de base – logement stable, revenu suffisant, réseau de soutien – fragilise profondément la fonction parentale. Elle engendre un sentiment diffus de culpabilité, une impression d’incompétence et une vulnérabilité psychique qui peut s’avérer très déstabilisante.
Les recherches de Kettani, Troupel-Cremel et Pinel-Jacquemin (2011)2 mettent en lumière, chez les pères en situation de précarité, une perte du sentiment de compétence parentale, accompagnée d’un stress accru et de troubles intériorisés chez leurs enfants. Du côté des mères isolées, la peur de ne pas être à la hauteur, l’inquiétude face à l’adolescence et la crainte d’une éventuelle délinquance future de leur enfant deviennent envahissantes.
À rebours des modèles prescriptifs, une promotion de la santé véritablement émancipatrice implique de reconnaître les ressources des parents, même en situation de précarité. Les groupes de parole, les accompagnements non normatifs, les réseaux d’entraide (formels ou informels) permettent aux parents de retrouver une voix, de partager leurs expériences, de reconstruire une image positive de leur rôle.
La psychologue, sociologue et juriste Catherine Sellenet appelle à passer « d’un travail sur les familles à un travail avec elles ». Il ne s’agit plus de diagnostiquer une carence, mais d’identifier les forces, les points d’appui, les facteurs de protection. Cette démarche rejoint la notion d’empowerment3, qui vise à renforcer les capacités d’action des individus en leur redonnant le pouvoir d’agir sur leur vie, et donc sur leur parentalité.
La force du service de guidance parentale réside dans le fait qu’il s’appuie non pas sur des recommandations figées, des normes éducatives, des modèles d’interactions idéales entre parents et enfants, par exemple les bonnes règles en matière de consommation d’écrans ou de consommations « saines », mais bien sur l’approche de la promotion de la santé qui part des besoins et spécificités propres à chaque système. Même si une situation de crise constitue souvent la porte d’entrée, c’est sur les leviers et les ressources que toute l’attention du travail thérapeutique va s’ancrer. À quel moment le dialogue est-il préservé ? Quelles sont les ressources du jeune ? Qu’aime-t-il faire ? A-t-il des hobbies ? Quels sont les récits qui structurent la famille ? sont quelques exemples de questions sur lesquelles se baser.
Une promotion de la santé véritablement émancipatrice implique de reconnaître les ressources des parents, même en situation de précarité.
Accompagner, ce n’est pas imposer un modèle, mais approcher la singularité, reconnaître les vulnérabilités, et surtout les ressources présentes même dans les situations les plus précarisées.
Pour terminer, je citerais le sociologue Claude Martin : « Une réflexion sur la parentalité ne peut se limiter à évoquer des principes et des normes »4 : « Le problème est plus complexe. Il s’agit d’abord d’un problème de diagnostic : celui consistant à mieux comprendre la manière dont les parents sont parvenus ou non à élaborer un sentiment de compétence et de responsabilité parentale, au cours de leur trajectoire. » Il s’agit ainsi de mener une réflexion sur les conditions concrètes d’exercice de la parentalité, qui prenne en compte les différentes contraintes quotidiennes auxquelles sont confrontés les parents (conciliation avec la vie professionnelle, conditions socio-économiques, structures familiales, exercice de l’autorité parentale, répartition des tâches quotidiennes…). « Plutôt que de parler de cette parentalité, telle que l’on voudrait qu’elle soit, il nous semble qu’un travail sociologique pourrait plutôt réfléchir à la manière dont les parents définissent eux-mêmes leur rôle et construisent progressivement un sentiment de compétence ou de responsabilité parentale. Prendre au sérieux le point de vue des parents, plutôt que décliner ce qu’ils devraient être ou faire », avance Claude Martin5.
1. PINEL-JACQUEMIN S., KOLIOULI F., KELLY-IRVING M., Devenir et être parent en situation de précarité, Bulletin de psychologie,
n° 554 , Éditions Groupe d’études de psychologie, 2018/2, pp. 593-607.
2. KETTANI M., TROUPEL-CREMEL O & PINEL-JACQUEMIN S., L’adaptation socio-affective des enfants de 2 à 6 ans en situation de précarité : le rôle de l’engagement paternel, Empan, n° 84, 2001, pp. 139-144.
3. BACQUÉ M-H, BIEWENER C., L’empowerment, une pratique émancipatrice, La découverte, 2013.
4. MARTIN C. : La parentalité en question. Perspectives sociologiques, Rapport pour le Haut Conseil de la Population et de la Famille, Rennes, 2004.
5. Ibidem.