Sous la forme d’un escape game, le dispositif de prévention B(l)ack Out sensibilise les jeunes de 15 à 20 ans aux comportements à risques et protecteurs en milieux festifs.
« On est dans la cabine du parc, la porte est bloquée. Je n’ai plus de batterie, viens m’aider STP. » C’est le dernier message que Nour a envoyé à 4h26. Nour et Sacha ont fait la fête, Sacha ne s’est pas senti·e bien, iels ont quitté la fête et se sont réfugié·es dans une cabine. Depuis, iels y sont coincé·es. La course contre la montre débute. Par où sont-iels passé·es ? Qui ont-iels rencontré ? Où se trouve la cabine ? C’est à ces questions que les élèves qui participent au dispositif de prévention B(l)ack Out sont amené·es à répondre.
À destination des jeunes de 15 à 20 ans, B(l)ack Out ambitionne de faire réfléchir aux comportements à risques et protecteurs en milieux festifs. Par le biais d’un « parcours de soirée » au sein duquel les élèves évoluent entre 45 minutes et une heure afin de libérer Nour et Sacha, le dispositif aborde diverses thématiques comme les compétences psychosociales, les consommations ou encore l’Evras.
Chaque sous-groupe de huit élèves se voit attribuer un indice et commence l’enquête à travers cinq espaces : un bar, un salon, un laboratoire, un local technique et un skatepark. Dans chacun d’entre eux, une énigme. Les collaborations et débats entre les jeunes mènent à l’indice si précieux qui leur permettra d’ouvrir la cabine. Au bout de trois quarts d’heure, fin de la partie. Face à la cabine où se trouvent Nour et Sacha, les jeunes composent le code, ouvrent la porte et… on ne va pas vous spoiler, ce n’est pas notre genre. On vous laisse la surprise !
L’idée du dispositif a germé en 2020 au sein de la « Concertation Intra PAA » (Point d’appui aux écoles secondaires en matière de prévention des assuétudes), coordonnée par le Centre bruxellois de promotion de la santé (CBPS). Quatre structures se sont mises autour de la table : le Fares (Fonds des affections respiratoires), l’ASBL Le Pélican, le service de prévention – pôle jeunes et assuétudes de la commune d’Anderlecht et le CBPS. L’objectif ? Permettre aux jeunes de développer des comportements protecteurs en situation de soirées. Initialement centrée sur les comportements liés aux consommations, l’initiative a vite élargi son champ d’intervention. « Les compétences psychosociales activées au niveau des consommations sont les mêmes qu’au niveau des comportements sexuels, comme le fait de savoir poser ses limites ou de savoir dire non. Dans un objectif de promotion de la santé, c’est une approche globale qui fait sens puisque dans un contexte de soirée, les jeunes peuvent être confrontés à des situations de consommation mais aussi aux relations affectives, relationnelles et sexuelles. Le service communal anderlechtois de l’Égalité des chances a rejoint le groupe de travail et nous a amené une vision plus précise des questions de genre et d’Evras. Nous avons eu l’occasion, entre autres, de développer des animations qui abordent les stéréotypes de genre liés à la consommation », explique Valérie Lefèvre, responsable de projets et référente Evras au CBPS.
Une fois arrivés dans le skatepark, pour obtenir un indice, les jeunes sont amené·es à différencier les idées préconçues des faits. Parmi les affirmations proposées, comme « les filles ne dealent pas » ou encore « j’ai vu Nour et Sacha arriver au skatepark à 3h30 et rigoler ensemble », les stéréotypes qui lient le genre aux consommations sont abordés. C’est l’occasion pour les participant·es de témoigner, d’argumenter et de poser des questions. De la richesse de ces débats, l’on voit s’opérer, entre autres, la prévention par les pair·es.
Développée dans les pays anglo-saxons au cours des années 1970, notamment dans le domaine de la prévention des addictions, puis dans les stratégies de lutte contre le sida en France, la prévention par les pair·es offre une opportunité de repenser la prévention à destination des jeunes.
Cette approche se caractérise par le fait de mettre les jeunes au centre du dispositif de prévention. Iels sont acteur·ices, puisque c’est sur base de leurs expériences et de leurs vécus que les échanges se développent. L’intervention extérieure des animateur·ices fait fonction de médiation et donne une impulsion pour faciliter l’expression des jeunes à propos de leur expérience dans le domaine abordé, mais aussi pour un travail sur les représentations.
Depuis ces espaces de paroles se créent des savoir-être, savoir-faire et du pouvoir d’agir. « On a vu des filles témoigner qu’elles se sentent plus à l’aise de faire la fête en appartement plutôt que dans un bar pour une question de sécurité. Ce à quoi certains garçons ont exprimé de la surprise et de l’incompréhension. Après qu’elles ont expliqué les raisons de leurs sentiments d’insécurité, on a pu observer que l’impact de leur discours était bien plus important que s’il émanait d’un animateur de vingt ans leur aîné leur expliquant la même chose », illustre Fanny Céphale, responsable de projets et référente assuétudes au CBPS.
L’objectif ? Permettre aux jeunes de développer des comportements protecteurs en situation de soirées.
Les cinq espaces de B(l)ack Out ont été pensés autour de diverses thématiques liées à des objectifs bien précis. Dans le laboratoire, les jeunes doivent scanner tout ce qui se trouve dans le sac à dos de Sacha, dont des produits. Des expériences de consommation peuvent alors être partagées. Dans le salon, certains jeunes doivent jouer à des jeux vidéo, un moment qui, au-delà de son aspect ludique, permet de travailler l’influence du groupe.
Le dispositif permet de rendre compte des thématiques qui intéressent les jeunes à un moment T. « Si le groupe a envie de passer 30 minutes sur les stéréotypes liés au genre, il y passera 30 minutes parce que c’est de cela qu’il a envie de parler. C’est un dispositif ascendant qui permet de partir des expériences des jeunes. S’ils ne portent pas d’intérêt à savoir ce qu’est une drogue, c’est qu’ils n’en sont pas encore là et qu’ils n’ont pas besoin de ce savoir-là », explicite Valérie Lefèvre, qui insiste sur l’approche positive du projet B(l)ack Out : « On s’appuie sur les connaissances des jeunes, ce sont eux qui construisent l’animation. Et cela ressort dans les évaluations au sein desquelles ils disent qu’ils se sont sentis impliqués et qu’ils ont apprécié qu’on leur fasse confiance. L’occasion d’évoluer ensemble dans un contexte hors scolaire et de devoir mobiliser des compétences qui ne sont pas stimulées par l’école renforce la découverte des uns et des autres. Ce genre de dispositif met en avant des compétences comme l’esprit critique, la recherche d’informations, etc. On a aussi eu l’occasion d’entendre des élèves en féliciter d’autres, car ils étaient hyper impliqués dans le jeu. »
Pour ne rien perdre de la richesse des échanges et des dynamiques, un Game Master, muni d’une grille d’observations des compétences psychosociales conçue pour le jeu, suit et observe son groupe. À la fin de la partie, les jeunes font le point sur le parcours, accompagné·es d’un·e animateur·ice Evras et assuétudes, d’un·e animateur·ice généraliste et de leur Game Master. Grâce à sa grille d’observations, ce dernier peut revenir sur le vécu des jeunes au cours du jeu et approfondir certains points qui ont fait l’objet de débats animés : « On cherche à faire émerger ce qui s’est passé dans le groupe : la frustration, la coopération, la collaboration, et comment s’est opéré sa régulation, relate Fanny Céphale. Parfois, des jeunes dépassent les bornes, mais on voit souvent que le groupe se régule. C’est une bonne manière de montrer aux professionnels que l’influence sociale peut être positive. »
La coanimation par des professionnel·les de services de promotion de la santé à l’école (PSE), de centres psycho-médico-sociaux (PMS) et d’acteur·ices spécialisé·es dans les champs des assuétudes et de l’Evras permet d’apporter des réponses spécifiques aux éventuelles questions des jeunes.
Ce moment d’échanges permet de renforcer l’autonomie des jeunes. Les adultes y sont présent·es en tant que soutien à la réflexion et les interventions se réalisent sur base des intérêts qui ont émergé chez les jeunes autour de certaines questions. En cela, un dispositif comme B(l)ack Out qui travaille sur les compétences psychosociales permet l’inclusion de chacune et chacun, et d’amener les jeunes à réfléchir à partir de là où iels en sont. Les animateur·ices bénéficient également de cette manière de faire prévention puisqu’ils et elles n’ont pas besoin d’être expert·es en assuétudes ou en Evras. Ils et elles adoptent davantage un rôle d’accompagnant·e et de régulateur·ice des débats : « Souvent, en tant qu’animateur ou acteur socioéducatif, on nous demande de connaître telles choses, de donner telles informations… Ici, on postule le fait de ne pas être obligé de tout savoir, car ce sont les jeunes qui construisent l’animation », explicite Valérie Lefèvre.
Pour animer B(l)ack Out, pas besoin d’être expert·e, mais une formation s’impose. Celle-ci permettra aussi d’assurer la pérennité du projet. Les PMS et PSE ont été ciblés comme les acteurs privilégiés pour être formés au dispositif et à son animation. Pour Valérie Lefèvre, « les PMS et PSE ne sont pas des acteurs thématiques et pourtant ce sont eux qui sont au plus proche des élèves. L’objectif est donc de leur donner la possibilité de se faire former par des acteurs experts des thématiques assuétudes et Evras, pour qu’une complémentarité s’opérationnalise ».
Pour accompagner et impliquer au mieux les professionnel·les scolaires, un guide d’animation a été conçu par le CPBS et le Fares, et une formation par le Fares, le CBPS et Le Pélican. Celle-ci se décline en deux modules et se déroule durant deux journées. La première aborde les concepts de la promotion de la santé, les compétences psychosociales, l’Evras, les assuétudes, mais aussi la formation des stéréotypes, les dynamiques de groupes et la posture d’animation. La seconde s’attache à présenter le fonctionnement de l’outil, son intrigue et le déroulement du débriefing. Durant ces modules, on s’attarde en particulier sur les différentes compétences psychosociales abordées au sein du dispositif B(l)ack Out et établies en fonction des différents espaces et de leurs énigmes, afin de permettre aux professionnel·les de rebondir et d’alimenter les conversations.
En 2024, 9 acteur·ices issu·es de PMS, PSE, de la commune d’Anderlecht et de la plate-forme prévention sida ont été formé·es. Au total, 10 écoles et 352 élèves ont participé à B(l)ack Out entre 2023 et 2024 (6 écoles – 138 jeunes en 2023 / 4 écoles –
214 jeunes en 2024). Et l’aventure devrait se poursuivre puisque qu’après une intervision menée en janvier 2025, toutes les animatrices se sont réengagées pour la suite.
Au total, 10 écoles et 352 élèves ont participé à B(l)ack Out entre 2023 et 2024.
Grâce à cette formation, les professionnel·les assurent la continuité du projet et son lien avec les écoles ; et les premiers retours semblent dépasser les espérances : « Beaucoup de professeurs ou d’éducateurs sont intéressés par ce que le dispositif a provoqué chez les jeunes. Après que leurs élèves ont participé à B(l)ack Out, certains professeurs de sciences sociales ont pu aborder les thématiques de communication et des effets de groupe en s’appuyant sur leur expérience. Une telle prolongation dans le cadre des cours est idéale », souligne Valérie Lefèvre.
Participer au dispositif B(l)ack Out requiert d’adhérer aux principes de la promotion de la santé, du travail en collaboration et de l’approche positive qui consiste à s’appuyer sur les ressources des jeunes. L’objectif est que les jeunes repartent en ayant vécu des expériences qu’iels auront de grandes chances de rencontrer au cours de leur vie. Ainsi outillés, iels seront en capacité de mettre en place des comportements protecteurs et de devenir acteurs de leurs choix. Après le succès rencontré lors des tests du dispositif à Anderlecht, les porteur·euses du projet souhaitent l’étendre à d’autres communes.
En savoir plus ? Contactez les coordinatrices du projet : Fanny Céphale et Valérie Lefèvre, responsables de projets au CBPS et co-référentes du point d’appui aux acteur·ices jeunesse (assuétudes, Evras, généraliste) : https://www.cbps.be/