Pour aider un enfant, soutenons son parent

juillet 2025

Pour soutenir un enfant dont un parent (ou les deux) a une consommation problématique de produits, les intervenant·es sociaux·ales sont amené·es à créer des liens avec ces derniers. Des liens fragiles, qui peuvent être mis à mal par la double injonction d’accompagner les familles et de protéger les enfants. Pour les aider à faire face à cette problématique, Prospective Jeunesse a accompagné plusieurs associations en s’appuyant sur deux grilles d’analyse : le modèle trivarié et la maison des besoins.

Tisser un lien avec les parents afin de les aider au mieux à soutenir leur(s) enfant(s) : c’est ce que les associations qui accompagnent les familles tentent de faire. Tisser, nouer, mais aussi démêler des nœuds… les fils de la relation entre intervenant·es et parents se font et se défont parce que la méfiance est souvent de mise : les parents redoutent le jugement qui pourrait aboutir au placement de leur(s) enfant(s) ; les intervenant·es se sentent souvent coincé·es dans une double injonction qui peut sembler contradictoire : offrir un soutien aux familles et être les garants de la protection des enfants. Le lien avec les familles est souvent fragile, parfois même ténu. Et les professionnel·les ont souvent le sentiment d’être le dernier filet pour ces familles à la marge.

Dans un contexte de consommation, ces enjeux sont d’autant plus prégnants. Comment, alors, réfléchir sereinement avec les parents sur la possibilité qu’ils offrent ou non à leur enfant de développer les compétences nécessaires pour grandir, apprendre toutes ces choses dont on a besoin afin de devenir un·e adulte avec les ressources psychosociales suffisantes pour être autonome et acteur·ice de son propre bien-être ? Quels leviers utiliser pour mobiliser, soutenir les compétences qui permettent aux parents d’être clairvoyants, de répondre aux besoins de leur(s) enfant(s) et de demander de l’aide quand c’est nécessaire ? À quels critères se référer pour évaluer si un enfant est suffisamment en sécurité dans sa famille ?

 

Se décentrer des produits

C’est pour s’outiller face à ces enjeux que des équipes de diverses associations (issues, par exemple, des secteurs de l’accompagnement dans le logement ou de l’aide à la jeunesse) font appel à Prospective Jeunesse. Et c’est dans une perspective de prévention des assuétudes en promotion de la santé que ces accompagnements d’acteur·ices de terrain ont été pensés, avec l’objectif de renforcer les compétences des professionnel·les pour qu’iels puissent renforcer celles des parents qui pourront, en miroir, renforcer celles de leurs enfants.

Le travail sur une posture déstigmatisante, décentrée des produits et de leur soi-disant toute-puissance, amène à une prise de conscience de l’importance du contexte de chaque situation.

Pour ce faire, il nous parait indispensable de passer par un travail de déconstruction des croyances sur les produits et les usager·ères, ici les parents, et d’apporter aux professionnel·les un autre regard et un éclairage différent sur les situations de terrain qui les préoccupent. Le travail sur une posture déstigmatisante, décentrée des produits et de leur soi-disant toute-puissance, amène à une prise de conscience de l’importance du contexte de chaque situation. À cet égard, deux grilles de lecture viennent outiller les travailleur·euses de terrain : le modèle trivarié du psychiatre Claude Olievenstein1, ainsi que les jalons de Maurice Berger2 (psychiatre et pédopsychiatre, psychanalyste), illustrés par ce que nous appelons « la maison des besoins ».

Sur base de ces grilles de compréhension et d’analyse, les équipes de terrain sont invitées à réfléchir aux ressources des familles et de leur environnement, ressources sur lesquelles intervenant·es et parents vont pouvoir s’appuyer pour travailler ensemble.

Le modèle trivarié, élaboré par le psychiatre français Claude Olievenstein, est un outil qui permet d’appréhender la consommation de produits (légaux ou illégaux) en tenant compte à la fois de l’individu qui consomme et de ses caractéristiques personnelles, de la nature du produit, et enfin du contexte dans lequel cette consommation a lieu.

Le travail autour de la « maison des besoins » consiste à réfléchir ensemble à ce que représente chaque pièce en termes de besoins pour l’enfant (un bébé, un enfant, un·e adolescent·e) et en termes de compétences des parents afin de répondre à ces besoins.

Le croisement du modèle trivarié et de la « maison des besoins » permet d’aborder les sujets suivants :

  • les besoins des enfants ;
  • les conséquences de la discontinuité psychique des parents sur le développement de leur enfant ;
  • les facteurs protecteurs et de risques des familles et de leur environnement ;
  • les compétences psychosociales à développer et à soutenir chez les parents, au sein des familles ;
  • les leviers d’actions possibles ;
  • la place du produit dans la dynamique familiale et l’environnement.

Rester en lien

Un bébé, un enfant a besoin pour bien se développer de se sentir en sécurité, de sentir qu’on tient compte de son rythme, qu’on le rassure, qu’on l’apaise… Cela demande une régularité et une prévisibilité des réponses bienveillantes à son égard, un accordage émotionnel entre lui et ses parents. À l’adolescence, des adaptations à la maison sont nécessaires, parce que les adolescent·es ont besoin aussi :

  • de surprises pour apprendre à gérer l’inconnu et développer leur créativité et leurs liens sociaux ;
  • de repères familiaux et autres pour qu’iels aient des balises quand iels s’éloignent pour découvrir, et qu’iels puissent petit à petit construire leurs propres repères qui parfois déplaisent à leurs parents ;
  • d’autonomie pour consolider leur système de pare-excitation, et à cet âge, ce système vacille souvent en montagnes russes : c’est le propre de la puberté d’être envahi·e par ses propres doutes et questionnements.

Pour les parents (et pour les professionnel·les aussi d’ailleurs), il s’agira d’accepter l’inconnu, la part d’incompréhension et de mystère de leur(s) enfant(s), de leur(s) ado(s), de soutenir, de rester en lien, d’être garant d’un cadre prévisible mais pas rigide, de poser des règles stables, et de rester disponible pour partager son propre système de pare-excitation (ce qui veut dire pouvoir rassurer son enfant, son ado en ne paniquant pas soi-même).

La discontinuité des réponses positives au sein de la famille n’a souvent rien à voir avec l’amour que le parent éprouve pour son enfant. Le parent aime son enfant et a l’intention de bien faire, il fait du mieux qu’il peut pour répondre aux besoins de son enfant. C’est ce qui touche souvent les intervenant·es qui, en conséquence, tendent à minimiser les effets de la discontinuité des réponses positives. Cela est d’autant plus vrai que dire à un parent qu’« on voit bien qu’il fait de son mieux mais que ce n’est pas suffisant pour son enfant » est souvent ressenti comme une menace tant par le parent que par l’intervenant·e qui n’ose pas toujours nommer les défaillances de peur de rompre le lien.

Facteurs de risques et ressources

Lorsque l’on croise la « maison des besoins » avec le triangle d’Olievenstein, on observe des points communs, des points de convergence, qui permettent de comprendre les facteurs de risques et les ressources de la famille et de l’environnement, ainsi que les axes sur lesquels les intervenant·es vont pouvoir travailler et la famille s’appuyer.

On comprend alors que le produit est rarement le seul facteur qui influence la qualité des liens intrafamiliaux. Les spécificités individuelles de chaque membre de la famille, qui résultent de l’interaction de facteurs multiples, et l’environnement dans lequel chacun·e évolue sont en effet déterminants dans la manière dont se construisent ces liens, de même que le sentiment de bien-être et de sécurité de chacun·e.

L’analyse des situations familiales, à l’aide de ces deux grilles d’analyse, pourra faciliter le travail des intervenant·es avec ces familles : ensemble, iels pourront identifier et nommer les difficultés rencontrées. Iels pourront aussi réfléchir aux ressources et aux compétences des membres de la famille, et mettre en place les collaborations extérieures nécessaires pour que les besoins de chacun·e soient satisfaits.

C’est là toute la richesse de l’approche de la prévention des assuétudes en promotion de la santé : identifier les leviers d’action sur lesquels la famille pourra s’appuyer afin d’agir de manière autonome et d’être actrice de son propre bien-être.

La « maison des besoins » est un outil métaphorique puissant, facilement compréhensible, que les parents peuvent s’approprier et personnaliser sur base des caractéristiques propres à leur famille et leur environnement. Ils peuvent ainsi visualiser et prendre conscience des fragilités et des ressources de leur famille, mais aussi des besoins spécifiques de leur(s) enfant(s) et des compétences nécessaires pour y répondre. C’est une manière de rendre les parents acteurs de l’évaluation de leur propre fonctionnement, tout comme de la recherche de solutions personnelles et personnalisées.

Les intervenant·es peuvent donc trouver dans cet outil une aide précieuse pour entamer un dialogue où chacun·e se sent reconnu·e dans ses compétences et entendu·e dans ses fragilités sans avoir le sentiment que la maison va s’effondrer, mais en considérant qu’il y a lieu, peut-être, de renforcer certains murs ou d’ouvrir quelques fenêtres afin que chacun·e s’y sente en sécurité. Nommer les difficultés n’est alors plus vécu forcément comme une menace mais peut permettre d’établir une véritable collaboration entre les intervenant·es et les familles. Ce sont à tout le moins les premiers retours que Prospective Jeunesse a reçus de la part des équipes accompagnées.