Le développement du curriculum européen de prévention (EUPC) : concilier standardisation et flexibilité

avril 2025

Enseignante à la Haute école de Gand, Annemie Coone coordonne depuis plusieurs années le programme Frontline Politeia, qui vise à adapter et diffuser le curriculum de prévention européen, un outil destiné à professionnaliser les politiques de prévention. Il s’agit d’outiller tant les acteur.ices de terrain que les décideur.euses d’outils concrets et fondés sur la science.

Propos recueillis par Edgar Szoc

Prospective Jeunesse — Avant d’entrer dans le détail du programme EUPC, pouvez-vous rappeler comment ce projet a démarré et comment il s’est construit au niveau européen ?

Annemie Coone — Le projet EUPC (Universal Prevention Curriculum) s’inscrit dans une longue histoire de travaux européens et internationaux sur la qualité en prévention. On peut citer les European Drug Prevention Quality Standards (EDPQS) ou encore les International Standards on Drug Use Prevention de l’ Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC), qui ont jeté les bases d’un langage commun sur ce qu’est une prévention efficace.

En 2018, nous avons lancé EUPC-ADAPT, un projet européen visant à adapter ce curriculum international au contexte européen. Onze partenaires, issus de pays comme la Tchéquie, la Slovénie, l’Italie, l’Espagne, la Croatie ou encore l’Allemagne, y ont participé, aux côtés notamment de l’EMCDDA (aujourd’hui EUDA – Agence de l’Union européenne sur les drogues).

Ce travail d’adaptation était nécessaire : par exemple, la réduction des risques, essentielle en Europe, n’est pas présente dans le curriculum américain ; inversement, certains contenus plus religieux, pertinents ailleurs, ne le sont pas dans notre contexte. L’objectif était de rendre ce curriculum culturellement pertinent, efficace et cohérent pour l’Europe.

Prospective Jeunesse — Qui étaient les partenaires impliqués ?

A.C. — Le partenariat était très diversifié : ONG, institutions académiques, autorités nationales ou locales. Cette diversité reflète bien la nature de la prévention, qui implique des approches complémentaires.

Prospective Jeunesse — Pourquoi avoir commencé par former des décideurs politiques (les « DOPs ») plutôt que les professionnels de terrain ?

A.C. — Parce que ce sont eux qui orientent les politiques publiques, financent les interventions et fixent les priorités. Si l’on veut que des pratiques de prévention efficaces soient réellement mises en place, il faut d’abord que les décideurs comprennent ce qu’est la prévention fondée sur les preuves. Ensuite seulement, on peut former celles et ceux qui interviennent sur le terrain.

C’est dans ce second temps qu’est intervenu le projet Frontline Politeia (2021-2022), destiné aux travailleurs de première ligne : travailleurs sociaux, enseignants, policiers, éducateurs, street workers, etc.

Former les décideurs avant les praticiens, c’est poser les fondations d’une prévention durable.

Prospective Jeunesse — Que contenait concrètement le curriculum et comment a-t-il été standardisé au niveau européen ?

A.C. — Le curriculum est standardisé pour tous les pays partenaires, afin de garantir un langage et un niveau de qualité communs. Il couvre :

  • les fondements de la prévention et de la prévention scientifique ;
  • la notion de prévention fondée sur les preuves ;
  • le monitoring et l’évaluation ;
  • l’épidémiologie et l’étiologie ;
  • les différents milieux d’intervention : famille, école, communauté, milieu professionnel, etc.

Nous y avons ajouté un module sur le plaidoyer, car il est essentiel de pouvoir démontrer aux décideurs pourquoi la prévention est importante. Le curriculum traite tant des substances illégales que légales : alcool, tabac, cannabis, etc.

Prospective Jeunesse — Comment le curriculum a-t-il été reçu ? Quels obstacles avez-vous rencontrés ?

A.C. — Les perceptions et les priorités varient fortement d’un pays à l’autre. La prévention reste souvent influencée par des considérations morales ou politiques. Mais malgré ces différences, l’intérêt a été très fort : nous sommes passés de 9 pays partenaires au départ à 22 aujourd’hui qui mettent en œuvre l’UPC.

Au total, 82 formateurs européens ont été certifiés, 157 formations dispensées et plus de 2 600 décideurs et professionnels formés.

Prospective Jeunesse — Comment se déroule la formation pour devenir formateur certifié ?

A.C. — Le processus est exigeant et comporte plusieurs niveaux :

  • un module de base (deux jours en présentiel ou cinq demi-journées en ligne) ;
  • un module avancé (trois jours ou trois mois d’e-learning, sur la plateforme Plateau de l’EUDA) ;
  • un Training of Trainers (TOT), indispensable pour être certifié comme formateur national. Celui-ci se déroule notamment à Lisbonne et garantit la qualité du contenu et des compétences pédagogiques.

Ce système existe pour garantir que les formations EUPC soient délivrées de manière cohérente et fidèle au modèle scientifique.

Standardiser sans uniformiser : le défi d’un curriculum qui respecte les réalités locales.

Prospective Jeunesse — Vous enseignez également ce programme dans l’enseignement supérieur ?

A.C. — Oui. À la Haute École de Gand, le cours EUPC est intégré au bachelier en travail social et ouvert à des étudiants internationaux. Cela permet de diffuser cette approche auprès de futurs professionnels, ce qui est crucial pour construire une culture de prévention de qualité.

Prospective Jeunesse — En Wallonie et à Bruxelles, l’offre de prévention est assez fragmentée. Les interventions sont parfois inspirées de modèles validés mais pas formellement évaluées. Comment concilier standardisation et adaptation locale ?

A.C. — Vous soulevez un point essentiel. La prévention nécessite des interventions validées scientifiquement… mais aussi de la flexibilité. Le plus important est d’éviter des actions dont on sait qu’elles sont inefficaces — par exemple certaines interventions scolaires qui peuvent avoir un effet contre-productif.

Il n’est pas toujours possible d’avoir des évaluations coûteuses de type essais contrôlés randomisés. L’essentiel est de s’appuyer sur ce que nous savons déjà fonctionner et d’adapter ensuite aux réalités locales. Le VAD, en Flandre, s’appuie sur les standards EUPC tout en les adaptant au contexte flamand. C’est un modèle intéressant pour éviter de « réinventer la roue ».

Prospective Jeunesse — Les enjeux évoluent rapidement : vapotage, boissons énergétiques, écrans… L’UPC intègre-t-il ces nouveaux usages ?

A.C. — Oui, et c’est un défi permanent. Aujourd’hui, dans les écoles, les préoccupations se déplacent effectivement vers le vapotage et les boissons énergétiques. L’UPC s’adapte en permanence pour intégrer ces nouvelles réalités, toujours à partir de la science et non de perceptions morales.

Prospective Jeunesse — Quel est l’objectif final du programme en matière de consommation de substances ? Vise-t-on l’abstinence ?

A.C. — Non. L’objectif principal est de retarder l’âge d’initiation. Plus l’usage commence tôt, plus la vulnérabilité aux problèmes futurs augmente. Nous cherchons aussi à réduire les troubles liés à l’usage et à permettre aux jeunes de se développer dans un environnement sûr et favorable. L’idée n’est pas d’éliminer les substances de la société, ce qui est irréaliste, mais de réduire les risques et de protéger les parcours de vie.

Des mesures environnementales comme l’interdiction du tabac dans les bars ont montré leur efficacité : ce sont aussi des actions de prévention. Aujourd’hui, le défi majeur concerne les nouveaux produits nicotinés comme les vapes.

L’objectif n’est pas l’abstinence, mais de retarder l’initiation et de protéger les parcours de vie.

Prospective Jeunesse — Quels sont les développements prévus pour la suite du curriculum EUPC ?

A.C. — Nous travaillons actuellement à intégrer le contenu du projet Frontline Politeia dans la plateforme Plateau 2.0 de l’EUDA, afin que les formations pour travailleurs de terrain soient accessibles en ligne.

À l’avenir, nous souhaitons étendre l’UPC à d’autres comportements à risque, comme la délinquance juvénile. Beaucoup de facteurs de risque sont communs entre usage de substances, troubles alimentaires, santé mentale ou comportements délinquants. Une approche intégrée pourrait toucher un public plus large et répondre à des enjeux sociétaux plus complexes.

Prospective Jeunesse — Une dernière question : pourquoi est-ce la HoGent (Haute école de Gand) qui a été choisie comme coordinateur de ces projets européens ?

A.C. — Cela tient à une longue expérience de collaboration internationale, notamment portée par mon collègue Peer Van der Kreeft, très actif dans le domaine depuis des années. Nous disposions aussi de l’infrastructure administrative nécessaire pour coordonner des projets européens de grande ampleur. Et nos partenaires ont souhaité poursuivre cette collaboration sur plusieurs projets successifs.