Edito : La prévention ne manque pas de savoirs : ce qui manque, c’est la volonté de les inscrire dans la durée.

avril 2025

La prévention des usages de drogues apparaît aujourd’hui comme un champ traversé par des injonctions contradictoires : on la veut à la fois rapide, visible et rassurante, alors même que les recherches rappellent qu’une prévention efficace demande du temps, des alliances, des compétences et une vision claire. Les initiatives récentes déployées en Europe montrent pourtant qu’un autre chemin est possible, à condition de sortir des réflexes réactifs et de structurer enfin les politiques publiques autour de repères solides.

Le Curriculum européen de prévention (EUPC) s’inscrit dans cette volonté de clarifier un domaine longtemps fragmenté. En proposant un langage commun fondé sur la science, il aide décideurs et professionnels à distinguer les interventions utiles de celles qui ne reposent que sur l’intuition ou l’habitude. L’expérience flamande, décrite par VAD, montre que lorsque les institutions s’en emparent, les pratiques évoluent progressivement : non par révolution, mais par une réévaluation critique de ce qui est mis en œuvre au quotidien. L’entretien avec Annemie Coone rappelle combien cette professionnalisation nécessite un équilibre entre standardisation et adaptation locale, et combien il est crucial d’articuler formation des décideurs et outillage des intervenants de première ligne.

Ces évolutions ne peuvent toutefois ignorer un autre impensé majeur : celui des inégalités de genre. L’article de Véronique Decarpentrie montre combien la prévention a longtemps été pensée à partir d’une norme androcentrée, invisibilisant les trajectoires spécifiques des femmes, leurs vulnérabilités, leurs ressources, mais aussi les formes particulières de stigmatisation qu’elles subissent dans l’accès aux soins ou aux outils de réduction des risques. Dégenrer la prévention ne consiste pas à ajouter un module « femmes », mais à repenser les interventions pour tenir compte des mécanismes sociaux qui façonnent les usages, les attentes, les jugements et les inégalités d’accès. C’est une invitation à rendre visible ce qui ne l’était pas, et donc à agir plus justement.

Les travaux internationaux synthétisés par Eurotox ouvrent également une perspective essentielle : des programmes évalués existent, qu’ils concernent l’enfance (Good Behavior Game), l’adolescence (SHAHRP, Unplugged), ou les publics plus vulnérables (Preventure). Tous montrent qu’il est possible d’obtenir des effets mesurables à condition que les interventions soient implantées de manière cohérente, fidèle au modèle, et soutenues par les institutions. L’exemple islandais illustre ce que peut accomplir une politique volontariste articulant soutien, mobilisation communautaire et investissement public. Rien d’instantané, rien de spectaculaire : juste la constance.

Au croisement de ces analyses, une évidence se dessine : la prévention ne manque pas de savoirs, ni d’expériences inspirantes. Ce qui fait défaut, en Belgique comme ailleurs, c’est l’inscription de ces savoirs dans des dispositifs pérennes, dotés des moyens adéquats et protégés des oscillations politiques. La prévention fondée sur les preuves n’est pas un luxe technocratique : c’est une condition élémentaire pour éviter les dérives répressives, limiter les inégalités et permettre aux jeunes de se développer dans des environnements réellement protecteurs.

Le moment est venu de passer d’une prévention « pour la forme » à une prévention assumée comme politique publique à part entière. Les outils existent. Les preuves aussi. Il reste à décider de les utiliser.