Vers une prévention mieux structurée : l’apport d’un curriculum européen

avril 2025

La prévention des usages de drogues demeure un domaine fragmenté où coexistent des initiatives locales, des programmes inspirés de modèles étrangers et des actions ponctuelles mobilisant beaucoup d’énergie sans moyens d’évaluation suffisants. Dans ce contexte, le curriculum européen de prévention (EUPC – European Prevention Curriculum, adaptation européenne du Universal Prevention Curriculum (UPC), élaboré sous l’égide de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), vise à introduire une base commune et davantage fondée sur la littérature scientifique. Plutôt qu’un nouveau modèle prêt à l’emploi, il s’agit d’un ensemble de repères destinés à mieux orienter les politiques de prévention et à éviter des interventions dont l’efficacité n’est pas étayée.

Un curriculum pour clarifier un champ dispersé

L’EUPC s’appuie sur les standards internationaux en prévention et sur un manuel publié par l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (EMCDDA, aujourd’hui EUDA). Ce manuel rassemble les notions essentielles de la science de la prévention : facteurs de risque et de protection, aspects épidémiologiques de base, principes d’évaluation et typologie des interventions. La formation destinée aux décideurs — les DOP, pour decision-, opinion- and policy-makers — vise à leur permettre, en quelques jours, d’acquérir des repères minimaux avant de financer, soutenir ou mettre en œuvre des programmes. L’ambition est modeste mais utile : favoriser un socle commun et éviter des pratiques manifestement inefficaces ou non adaptées aux publics concernés.

L’implantation en Belgique : une dynamique surtout flamande

C’est en Flandre que l’EUPC a trouvé son premier terrain d’ancrage. L’organisation flamande de prévention VAD (Vereniging voor Alcohol- en andere Drugproblemen) a intégré le curriculum dans une formation de trois jours, conçue pour un groupe restreint afin de permettre un véritable échange. Les évaluations internes indiquent une amélioration notable des connaissances, en particulier en matière d’identification des interventions validées et de compréhension des principes d’évaluation. Plusieurs dizaines de professionnels ont été formés, et un petit nombre de formateurs a été certifié. L’EUPC figure désormais dans le catalogue de formations de VAD et se diffuse progressivement dans différents secteurs : enseignement, travail social, communes et prévention locale.

Les témoignages disponibles montrent surtout une évolution des pratiques professionnelles. Certains participants affirment avoir réévalué des interventions utilisées depuis longtemps, souvent par habitude ou parce qu’elles bénéficiaient d’une bonne visibilité. Les discussions autour de programmes largement répandus en Europe démontrent que la popularité ou l’impact perçu ne sont pas synonymes d’efficacité. L’EUPC semble surtout inciter les professionnels à examiner plus attentivement les fondements des actions qu’ils conduisent et leur cohérence globale.

Sans base commune et évaluation rigoureuse, la prévention reste un patchwork d’intentions sans lendemain.

Le prolongement avec Frontline Politeia

Le programme Frontline Politeia, coordonné par la Haute École de Gand (HOGENT), prolonge cet effort en se concentrant sur les intervenants de première ligne : enseignants, travailleurs sociaux, policiers de proximité ou animateurs de rue. Il propose des modules adaptés aux réalités de terrain, incluant des outils d’analyse locale et de structuration des plans de prévention. Les retours indiquent que ces outils facilitent une approche plus ordonnée des enjeux, même si les contraintes quotidiennes, le manque de temps et le renouvellement du personnel limitent parfois l’impact durable de la formation. Comme souvent dans les projets européens, les acquis individuels sont réels, mais leur intégration dans les structures existantes demande un engagement plus large des institutions.

L’EUPC apporte une clarification conceptuelle, encourage un regard plus critique sur les interventions et renouvelle partiellement les outils utilisés. Néanmoins, sa portée reste largement déterminée par les contextes institutionnels. En Belgique, les formations touchent encore un public limité, et les décideurs politiques, pourtant ciblés, restent difficiles à mobiliser de manière stable. Certains participants soulignent également que les volets consacrés au plaidoyer ou à la communication politique manquent encore de concret pour être réellement opérants.

Les expériences menées dans d’autres pays européens, comme l’Allemagne ou le Portugal, montrent que ces formations doivent s’accompagner de partenariats institutionnels solides. Sans cette dimension, les changements restent essentiellement individuels et se heurtent rapidement aux contraintes organisationnelles habituelles : manque de cohérence entre acteurs, absence d’évaluation structurée ou pression pour maintenir des actions populaires mais peu efficaces.

S’il peut contribuer à une prévention plus cohérente, davantage ancrée dans la recherche et moins dépendante des effets de mode, l’EUPC ne constitue pas une panacée : son impact dépendra surtout de la volonté des institutions d’intégrer ces outils dans leurs pratiques, de les inscrire dans la durée et de leur donner une véritable place dans les politiques publiques.