La matraque toujours préférée au dialogue…

> Entretien avec Line Beauchesne1

Dans un article paru dans Les Cahiers de Prospective Jeunesse en 1997, Line Beauchesne partageait sa conception des programmes de prévention en milieu scolaire². Depuis 20 ans, ses écrits constituent un véritable socle en Promotion de la Santé, une référence incontournable pour tout intervenant désireux d’accompagner son public à se distancier d’une conception répressive et alarmiste de la prévention. Qu’en est-il aujourd’hui ? Ce qui s’imposa comme un fondement précurseur il y a vingt ans reste intact aujourd’hui, à l’heure où les programmes de dépistage dans les écoles ont le vent en poupe³.

La prévention… On l’entend beaucoup, on la met à toutes les sauces, on la ressasse, certes… Que signifie-t-elle pour vous aujourd’hui?

Line Beauchesne

Prévenir veut dire voir venir.  Pour faire cela, la recette est toujours la même : produit/personne/environnement.  En d’autres termes, à l’information sur les situations problématiques, il faut ajouter les causes qui peuvent amener à poser tel ou tel geste, à faire tel ou tel choix. Plus le dialogue repose sur les motivations et les environnements qui amènent certains choix problématiques, plus on arrive à faire de la prévention, soit rendre la personne capable de «voir venir» les situations ou choix problématiques. Ensuite, selon les problématiques, il faut travailler à donner des capacités de faire des choix qui s’insèrent mieux dans les objectifs de vie du jeune.  Ici, chaque fois que cela est possible, il faut faire cette démarche avec le jeune pour réfléchir ensemble aux meilleures stratégies d’évitement des problèmes. Si le jeune s’approprie les solutions, il sera mieux à même d’éviter des situations ou choix problématiques au profit de choix plus bénéfiques à son bien-être.
En somme, la prévention signifie voir venir par un dialogue en continu avec les jeunes, dialogue qui ne se limite pas aux situations problématiques, mais qui consiste à écouter leurs envies, leurs espoirs, autant que leurs déceptions et désespoirs, afin d’identifier avec eux les meilleures avenues pour leur bien-être.

Par rapport aux usages de drogues, on assiste dans les établissements scolaires au renforcement des discours répressifs ou basés sur la peur malgré les échecs répétés de ce type de programme. Comment l’expliquez-vous?

LB
Il est légitime qu’une école s’inquiète de savoir si un élève a des difficultés à suivre ses cours. C’est un lieu d’apprentissage. Le problème est que les administrateurs scolaires cherchent à répondre aux exigences des parents et pas aux raisons pour lesquelles un élève ne semble pas répondre aux conditions d’apprentissage (situation familiale difficile, manque de sommeil, difficultés personnelles, problèmes de consommation, conflits avec un enseignant, etc.). Mais peut-on améliorer la situation pour l’aider, dès lors qu’un produit est considéré comme la source de tous les maux ? Or, les administrateurs scolaires comme les parents, nourris des informations sensationnalistes des médias sur les méfaits des drogues, considèrent la multiplication des contrôles et la répression comme les meilleures protections pour les enfants.
Les médias se présentent comme un instrument de surveillance du pouvoir, mais sur la question des drogues, ils s’alimentent abondamment aux sources policières et les empêche de bien jouer ce rôle. Les médias aiment beaucoup la manne de nouvelles à sensation que leur procurent les histoires policières sur les drogues. Car ce dont il est question ici, ce ne sont pas les articles de fond sur le sujet, mais les faits divers, les plus lus et publicisés, les plus rentables pour beaucoup de médias.

1. Professeure en Criminologie à l’Université d’Ottawa.

2. Line Beauchesne, « Les programmes de prévention d'abus des drogues en milieu scolaire » dans Les Cahiers de Prospective Jeunesse, Vol. 2 - n° 3 - 3ème trim. 97.
3. A titre d'exemple, en Belgique, le nombre d'interventions policières dans les écoles à la demande des directeurs pour des problèmes de drogues ont augmenté de façon exponentielle au cours des dernières années, passant de 34 interventions policières dans les écoles en 2007 à 157 en 2012. Voir sur ce thème le n° 74-75 de la revue Prospective Jeunesse, Drogues/Santé/Prévention.

Dans la présentation de ces histoires de drogues, la réalité des consommateurs et du marché est généralement déformée, ce qui alimente la peur dans la population. La visibilité plus grande des consommateurs problématiques comparativement aux autres, contribue à alimenter l’idée que les drogues illicites mènent inévitablement à la dépendance. Pourtant, la majorité des usagers ne sont pas dépendants. Les usages problématiques les plus visibles sont dans la rue, les usagers sont alors dépourvus de ressources et connaissent des problèmes majeurs. Ceux-là sont le plus souvent montrés dans les faits divers. On concourt ainsi à renforcer les stéréotypes sur les « drogués », même si ces personnes ne représentent qu’une minorité d’usagers de drogues, et à occulter le fait que la majorité des usagers gèrent bien leur consommation.  Il en va de même de la visibilité plus grande de certains distributeurs de drogues, particulièrement s’il y a des querelles de territoires ou encore si un certain racisme pèse sur eux. Cela contribue à associer le marché de la drogue à la discrimination de certains groupes sociaux et aux quartiers défavorisés, quand, encore une fois, il s’agit de la figure la plus visible du marché, le marché des drogues se retrouvant dans tous les milieux.
De plus, les morts reliées aux drogues légales sont peu intéressantes au regard de celles qui sont liées aux drogues illicites, particulièrement si elles sont atypiques ; elles peuvent entraîner de bons tirages. Dans ces récits, les conditions de vie des personnes qui font le fait divers sont rarement prises en compte pour comprendre les causes de la tragédie.
Enfin,  il est courant d’amplifier le sensationnalisme d’une histoire de drogues par des statistiques, en isolant certaines données pour produire des chiffres-panique et exacerber la peur. C’est aisé de le faire avec les statistiques sur les drogues illicites, où la distinction entre les usages bien gérés et les usages problématiques est rarement établie. Il faut aussi ajouter à ces «histoires de drogues» le fait que, pour transformer un fait divers en nouvelle sensationnelle, on utilise à outrance les stéréotypes en matière de drogues pour présenter des récits opposant le bien et le mal. Plus cette opposition est forte, plus la nouvelle est rentable, car elle suscite des émotions, et tant pis pour l’analyse critique et les nuances.

Par exemple, on dira dans un cas de violence familiale : « Il aurait battu sa femme. On le sait consommateur de cocaïne. » Ces deux affirmations sont sans lien causal, mais cette deuxième phrase est ajoutée pour rendre l’agresseur encore plus odieux en véhiculant des stéréotypes sur les liens drogues et criminalité. Cela projette l’image que les usagers de drogues illicites sont des citoyens méchants, voire que les drogues sont criminogènes. Ainsi, l’usage de ces stéréotypes a de l’effet, non seulement sur le récit, pour le rendre plus vendeur, mais aussi dans le renforcement des croyances populaires à l’égard de ces stéréotypes diffusés de manière routinière dans les chroniques de faits divers.
En somme, le résultat de ces récits médiatiques est de susciter la peur dans la population en diabolisant les drogues illicites et leurs usagers. C’est ainsi que l’appel à la répression est renforcé au détriment de stratégies plus bénéfiques et efficaces pour prévenir les usages problématiques de drogues.

L’efficacité des stratégies de prévention que vous décrivez est beaucoup plus difficile à mesurer, à prouver, n’est-ce pas ce qui explique la réticence des parents et professionnels à les adopter ?
L’efficacité se mesure par la capacité de créer un dialogue avec les jeunes sur le sujet, et des stratégies d’accompagnement quand les jeunes ont des problèmes.  Si la drogue est un sujet tabou,  ou encore avec lequel les parents et les professionnels sont peu à l’aise, il est difficile de faire une bonne prévention. Pour cela, il faut créer davantage de liens avec les parents et les professionnels pour mieux leur faire comprendre la pertinence de cette approche en promotion de la santé. Il faut qu’ils saisissent que, si les jeunes ont l’impression que parler de leur consommation − le plus souvent exploratoire, mais parfois problématique − signifiera comme réponses la surveillance, la répression, l’obligation de dénoncer ses amis, etc., ils ne pourront pas exprimer leurs motivations à en consommer. Le dialogue sera clos de même que seront perdues les capacités d’accompagnement vers d’autres voies pour les usagers problématiques.
Je donne des formations aux parents sur la manière de parler des drogues à leurs enfants pour mieux en prévenir les abus, et les soirées de formation se terminent toutes de la même manière : les parents ne posent plus de questions sur les produits, mais sur la manière de communiquer les messages de prévention et la manière d’accompagner leurs jeunes. En somme, les capacités de dialogue et d’accompagnement en place en cas d’usages problématiques sont les meilleures garanties que des messages de prévention passent.  Mais pour cela, il faut en premier lieu reconnaître la légitimité de l’exploration sans dramatiser, ce qui est loin d’être le cas dans le contexte prohibitif actuel. Et ensuite, il faut que cela soit un sujet ouvert, et non asseoir la prévention sur« LA journée» où on en parlera à l’école cette année, «LE grand soir» à la maison…
On a tellement fait un monde à part des drogues illicites que les parents et professionnels sont convaincus qu’étant donné qu’ils ne connaissent pas l’ensemble des produits qui circulent sur le marché noir, ils ne connaissent rien. Pourtant, les parents, tout comme les professionnels, ont une grande capacité de prévention des usages problématiques de drogues illicites, car une grande partie de cette prévention repose sur les mêmes éléments que pour d’autres relations avec des éléments de l’environnement qui peuvent devenir problématiques. En fait, on peut parler très tôt avec l’enfant de ce qui constitue une relation négative ou positive avec plusieurs éléments de son environnement, et lui faire prendre conscience du rôle que ces éléments jouent dans sa vie et de la manière d’en jouir des bienfaits et d’en réduire les méfaits.

Quels seraient les éléments à prendre en compte dès lors qu’on centre la stratégie de prévention sur la relation du jeune avec son environnement ?
Les jeux électroniques, les téléphones portables, le sucre, etc. sont tous des produits qui peuvent devenir problématiques, dépendant de la relation établie avec ces produits et de l’environnement dans lesquels on les utilise. C’est la même chose avec les drogues illicites. La prévention au quotidien, distillée par petits morceaux selon l’âge de l’enfant, en commençant par parler des relations plus ou moins positives qu’il a pu établir avec certains éléments de son environnement, puis plus tard avec les relations positives ou négatives que l’on peut établir avec les drogues légales, fera en sorte que le moment venu, aborder la question des drogues illégales sera une prolongation d’un discours antérieur, auquel on va ajouter la composante du marché noir qui crée des spécificités aux drogues illicites.
Toutefois, dans le dialogue avec le jeune, il ne faut pas confondre les méfaits potentiels liés aux drogues illégales, et ceux inhérents à ce type de marché. Cette distinction signifie qu’en prévention, en ce qui a trait au marché illégal, l’enjeu principal n’est pas de faire connaître aux jeunes toute la panoplie des produits qui circulent et leurs dangers potentiels, mais d’ajouter aux messages précédents la sensibilisation aux risques liés à la consommation des drogues distribuées sur le marché noir, car il n’y a pas de contrôle de qualité,  aux modes de consommation plus à risque, et aux conséquences potentielles d’un contact avec la police.
En somme, une prévention au quotidien où les drogues illicites ne sont que la composante d’un message plus global dans l’apprentissage par le jeune à faire des choix pour son bien-être est une porte ouverte en prévention tant aux parents qu’aux professionnels, sans que l’on ait besoin d’être spécialistes en toxicomanies.

Le Canada a récemment décidé de légaliser le cannabis. Cette décision aura-t-elle une incidence sur le travail de prévention tel que vous le concevez ?
Pour justifier la légalisation du cannabis, le gouvernement canadien a expliqué que les principaux méfaits de cette drogue proviennent de la présence du marché noir, et du fait qu’il n’y a pas de contrôle de la qualité du produit et de sa concentration, il faudrait en outre une prévention adéquate pour profiter de ses bienfaits tout en réduisant les méfaits, tant pour les usages récréatifs que thérapeutiques.

La loi légalisant le cannabis est passée au printemps 2017, mais sa mise en œuvre ne se fera que le 1er juillet 2018. Pendant cette année entre l’adoption de la loi et sa mise en œuvre, le gouvernement compte entreprendre une vaste campagne d’information au grand public sur les nouveaux produits qui seront en circulation (produits séchés, infusés comestibles, huiles pour vapoteuses, etc.), les manières sécuritaires de les consommer, et faire une prévention qui portera essentiellement sur l’identification des relations problématiques qui peuvent être faites avec le cannabis, ou encore avec les mélanges de drogues (surtout cannabis/alcool).  Il y aura également des campagnes plus spécifiques d’information avec les clientèles vulnérables (jeunes, autochtones, personnes avec des problématiques de santé mentale, etc.).
De plus, cette année de préparation servira à former les divers intervenants (infirmiers, pharmaciens, médecins, policiers, enseignants, etc.) à utiliser ce nouveau discours en prévention sur le cannabis, afin que l’on parle le plus possible d’une seule voix.
Enfin, il y aura beaucoup d’investissements en recherche, afin que les affirmations sur le cannabis et son potentiel de méfaits ou de bienfaits récréatifs et thérapeutiques reposent sur des données probantes.
Si tout se passe bien, cela rendra par la suite plus facile, je pense, un discours davantage fondé en promotion de la santé plutôt que sur la répression quand il sera question des autres drogues illicites.