Drogues et prison : visite derrière les barreaux

Les professionnel.le.s d’I.Care (éducateurs.trices, médecin généraliste, infirmiers.ères, psychologues) sont en contact avec des détenu.e.s et des professionnel.le.s des prisons de Berkendael, Forest et Saint Gilles, certain.e.s d’entre eux.elles ayant une approche globale des personnes détenues via la promotion de la santé, d’autres étant plus focalisé.e.s sur les personnes consommatrices de drogues.

Une personne détenue sur trois est donc concernée directement par la Loi de 1921. Si on s’en réfère aux données quantitatives, le monitoring des risques sanitaires de 2010 1 (dernier en date) élaboré sur déclaration des personnes détenues interrogées, nous montre que 33,3% des personnes sont incarcérées en raison de la Loi drogues :
- 22,5% des personnes incarcérées le sont uniquement pour faits de drogues (8,6% de possession et 13,9% pour trafic et production),
- 15,4% pour faits de drogues et autre.
- Personnes incarcérées pour vols et faits de violence directement imputables à leur consommation de produits illégaux dont le prix n’est pas règlementé. Ainsi, nous avons rencontré des personnes « spécialisées » en vol de GPS par exemple, qui décrivent que 20 minutes après le vol en question, elles l’ont déjà échangé contre un produit aussitôt consommé.

En tant qu’acteurs et actrices de la santé, les motifs de détention ne sont jamais demandés aux hommes et femmes détenu.e.s que les membres de l’équipe rencontrent. Dès lors, si, dans certaines situations, le lien entre la prohibition et la détention est évident, nous n’avons pas une image globale permettant une analyse précise de cette problématique.

Citons un.e directeur.trice d’établissement : « Une prison, c’est une micro société. La prohibition montre ses limites, et cela ne date pas d’hier, on voit qu’il y a toujours de plus en plus de produits et d’accessibilité aux produits et ce n’est pas le fait d’augmenter les contrôles ou de mettre plus de policiers ou de chiens drogues qui diminuent l’entrée ou la disponibilité des produits psychotropes dans la société ou dans les prisons. On a toutes les semaines des procédures disciplinaires pour possession de produits et notamment des produits qualifiés de « doux ». Il y a une réelle problématique autour du cannabis, parce qu’il y a déjà toute l’ambiguïté légale et règlementaire autour de ce produit, a fortiori de ce produit en milieu carcéral »

Au travers nos rencontres d’hommes et de femmes en détention, voici quelques situations. Les premières ont mené les personnes en détention, d’autres ont un impact sur la vie en détention, sans oublier l’incarcération qui favorise la consommation, et donc la détention de produits, prohibée. Notre propos n’est pas de victimiser les détenu.e.s mais bien de nous pencher sur les situations à la loupe de cette vieille Loi sur les stupéfiants.

Du trafiquant à la mule, apprendre l’illégalité

Sans développer les motivations à consommer, il est évident que nous rencontrons des hommes et des femmes dont le contexte familial ou social problématique et/ou la santé mentale fragile influencent la consommation. Celle-ci mène à des pratiques illégales, conduisant plus ou moins rapidement à la prison.

Il y a tous ces hommes qui ont accumulé les incarcérations, qui bout à bout ont de 10 à 20 ans passés en prison, et qui nous expliquent, comme Monsieur X, que « la première fois je suis venu pour des petits faits liés à la drogue, mais c’est ici que j’ai appris à trafiquer ». Ou encore « c’est ici que je rencontre les bonnes personnes pour être en réseau ». Outre la corrélation entre la prohibition et leur présence en prison, ce passage renforce leur entrée dans le monde de la délinquance.

D’autres, incarcérés sans aucun lien avec la Loi de 1921, se retrouvent en contact avec ce « monde de la drogue » via leurs codétenus jusqu’à en connaître toutes les ficelles. Pour certains, la possibilité d’entrer dans l’économie souterraine et d’en tirer profit est une stratégie réfléchie et mesurée à l’épreuve de l’incarcération : « J’ai évalué le risque de me faire choper et combien je gagne… J’avais fait mon calcul et ça valait quand même la peine ».

Un.e autre directeur.trice d’établissement pénitentiaire nous expliquait :
« Le profil type, c’est quelqu’un d’origine nord-africaine, en séjour illégal, qui a été pris avec X grammes, pas forcément énormément, cela représente 20 à 30 boulettes d’héroïne ou de cocaïne. Il passe six mois chez nous, ressort avec un ordre de quitter le territoire qu’il ne va pas exécuter, et revient avec un alias (nom d’emprunt) quelques temps plus tard pour le même type de faits. La première fois, c’est en général 18 mois avec un sursis pour ce qui dépasse la détention préventive. Ils restent en général six mois. Donc on a énormément de mandats d’arrêt qui arrivent avec ce type de profil, effectivement on a un peu le sentiment que c’est un jeu dans la mesure où on sait que les gens vont revenir. Ce qui est véritablement significatif, c’est que quand ces personnes sont citées à comparaitre devant le Tribunal correctionnel, nous pouvons lire sur la citation à comparaitre le nombre d’alias, qui en général correspond aux nombres de fois où ces personnes ont été interceptées par les services de police, et où ils ont changé un peu leur identité pour qu’on les prenne pour quelqu’un d’autre. On en voit ainsi dix ou quinze différents. On a vu arriver aussi un nouveau profil entrer dans les établissements, celui des planteurs de cannabis, incarcérés pour cultiver des centaines de plants ».

Ceux qui transportent des drogues dans leur corps, communément appelés les « Boletas » ou encore les « mules », sont très présents à Bruxelles vu la proximité de l’aéroport international. Ils espèrent en un aller-retour vers l’Europe gagner assez d’argent pour relever un peu leur niveau de vie précaire. Nous rencontrons des femmes et des hommes, dont les corps de certains ont contenu plus de drogues qu’imaginé par les concerné.e.s, et dont la conscience du risque vital est peu présente. Condamné.e.s régulièrement à trois ans d’incarcération, ils.elles sortent au tiers de leur peine, ce qui est très limité en comparaison de pratiques d’autres pays².

« La prohibition prend place au cœur de la relation soignant-soigné parce qu’elle enferme la parole »

De l’incarcération qui impacte la consommation

Dans le cadre du monitoring des risques sanitaires de 2008³, 10% de la population carcérale en Belgique avait été interrogée sur sa consommation et ses prises de risques. A la question de savoir les motifs qui poussaient les usagers de drogues de cet échantillon représentatif à consommer, voici les cinq motifs les plus évoqués :
- Stress lié à la détention (62% des usagers),
- Besoin d’oublier les problèmes (49,1%),
- Ennui (28,3%),
- Diminuer l’agressivité (23,4%),
- Recherche de plaisir (21,9%).

Depuis, ces résultats n’ont sans doute pas beaucoup changé, l’administration pénitentiaire n’ayant pas pris de profondes mesures pour favoriser le bien-être des hommes et femmes détenu.e.s.

Ainsi, par le renforcement des vulnérabilités provoqué par l’univers carcéral, les consommations ne disparaissent pas, voire se renforcent ou s’initient.

Actuellement, si l’administration pénitentiaire a coupé les budgets des projets de prévention et d’accompagnement, elle reste attentive à la réduction de l’offre de produits stupéfiants avec l’organisation de contrôle, soit de visiteurs et de visiteuses, soit de détenu.e.s ou de locaux, en tournante entre les prisons, selon l’accord de coopération existant avec la Police Fédérale.

Un détenu : « J’ai évalué le risque de me faire choper et combien je gagne…  J’avais fait mon calcul et ça valait quand même la peine ».

De la prohibition qui s’invite dans le quotidien carcéral

C’est l’histoire de ce jeune homme, père d’un enfant, qui fume de temps en temps du cannabis. À sa demande, sa compagne lui en apporte lors de visite, mais dans des quantités jugées beaucoup trop importantes aux yeux de notre homme. Contrôle, découverte. Le voilà pendant plusieurs mois « en strict », c’est-à-dire soumis à des règles plus sévères. Il ne peut voir sa femme et son enfant qu’à travers une vitre. Ou cet autre qui a subi une « fouille à nu » suite à une visite et à la possession de cannabis et qui depuis, s’isole et ne veut plus de visite, tant il s’est senti humilié. Ajoutons les poussettes et autre matériel de puériculture fouillés. La Loi de 1921 s’invite tous les jours au cœur des liens familiaux.

Le monitoring des risques pour la santé de 2010 nous apprend aussi que sur la période 2006-2010, 16% à 28% des consommateurs de drogues accumulent des dettes liées aux drogues, ce qui n’est pas sans conséquences sur les relations entre détenu.e.s, et donc sur leur sentiment de sécurité.

Insistons aussi sur le fait que dans le cadre de notre pratique professionnelle, nous constatons que la prohibition prend place au cœur de la relation soignant-soigné parce qu’elle enferme la parole… Les mots sont rares quand il s’agit de parler de consommation en détention, d’approvisionnement, des modes de consommation. Les gens nous parlent avant tout au passé, de la vie d’avant… mais les statistiques nous montrent que s’il peut y avoir changement de produits vu le milieu de vie, la porte des prisons n’arrête pas les consommations. Il nous reste alors à créer du lien, à gagner la confiance. C’est encore plus marqué chez les femmes que chez les hommes, tant elles sont soumises à une plus forte stigmatisation. Ainsi une éducatrice d’I.Care a entendu plus d’une fois « cela fait longtemps que je te connais maintenant, je t’ai testée, maintenant je peux te le dire… ».

Réinsertion ? Un joint et retour à la case prison

Monsieur Y est incarcéré une première fois pour trafic de stupéfiants à une peine de trois ans, libéré sous conditions et en démarche de réinsertion. Il obtient un stage durant lequel il respecte ses horaires. Lors d’une pause en cours de journée, il serait sorti fumer un joint sur le trottoir et se serait soumis à un contrôle de police lié au hasard... Retour à la case prison, vu les conditions liées à la libération. L’histoire de Monsieur Y, avec son lot de découragement, est assez récurrente, si bien que certains nous disent « une fois que j’ai été incarcéré, je porte cette étiquette, et par la suite pour des petites choses je me retrouve à nouveau en prison. Franchement, cela ne vaut plus la peine de se réinsérer ».

La lutte contre la récidive devra obligatoirement passer par une remise en question fondamentale de la Loi de 1921.

Pour conclure, laissons la parole à Monsieur Z, 20 ans à peine, qui à lui seul nous montre les liens entre prohibition et récidive, en nous confiant « Cette fois-ci je suis venu pour des détails, c’est vraiment n’importe quoi de me mettre en prison pour ça, mais ils verront la prochaine fois, il y aura de bonnes raisons… ».

1. Van Malderen S., Pauwels L., Walthoff-Borm C., Glibert P., Todts S., Monitoring des risques pour la santé 2010, SPF Justice et Université de Gand.

2. Ainsi, par exemple à l’ïle Maurice, une personne qui entre dans le pays avec des drogues est condamnée à 30 ans ferme, sans libération conditionnelle possible.

3. Todts S., Glibert p., Van Malderen S., Van Huyck C., Saliez V., Hogge M., Usage de drogues dans les prisons belges, monitoring des risques sanitaires 2008, rapport final.