Tournée minérale : quel bilan ?

juillet 2022

Interview de Martin de Duve, alcoologue et directeur d’Univers Santé

Initialement lancée par la Fondation contre le cancer, l’opération Tournée minérale a été, du côté francophone du pays, reprise en main par Univers santé depuis l’édition de 2021. À quelques mois du lancement de la troisième édition, Martin de Duve dresse un premier bilan de ces deux premières nouvelles éditions.

« Ce n’est pas parce qu’on parle « produit » et « quantité consommée » qu’on est d’office dans un discours moralisateur. »

P.J. : Quel bilan tirez-vous des trois premières éditions de Tournée minérale que vous avez organisée ?

Martin de Duve : Il faut d’abord dire qu’on a reçu très peu de moyens pour la première édition, en février 2021 ; on en a eu un peu plus pour la deuxième édition, celle de 2022… et on ne sait toujours pas ce qu’il en est pour la troisième, qui sera organisée en février 2023. Mais j’ai peu d’inquiétude car, pour répondre à votre question, j’ai rarement eu l’occasion de mener des projets qui ont autant de succès.

P.J. : À quoi le mesurez-vous, ce succès ?

M.D.D. : Nous avons décidé de poursuivre le travail d’évaluation qu’avait commencé la Fondation contre le cancer pour les premières éditions. Un institut indépendant (Indiville) a sondé 1000 francophones représentatifs sur leur participation, perception et ressenti de Tournée minérale. Il y a en moyenne 15% d’adultes qui y participent, de manière de plus en plus stricte d’année en année. Par exemple, sur ces quasiment 1,5 millions de participants extrapolés à la Belgique, ils étaient 63% à ne pas avoir bu d’alcool du tout en février 2020, 65% en 2021 et 74% en 2022. Pour cette dernière année, les chiffres concernant les autres modalités de participation que l’abstinence complète sont les suivants : « j’ai bu moins d’alcool » (16%) ; « j’ai bu moins d’alcool pendant un moment mais je n’ai pas tenu tout le mois » (6%) ; « je n’ai pas bu d’alcool du tout pendant un moment mais je n’ai pas tenu tout le mois » (4%).

Il est important de préciser que ce taux de participation de 15% constitue une moyenne pondérée sur trois ans, qui masque des variations annuelles : 17% en 2020, 13% en 2021 et 16% en 2022. La baisse de 2021 est clairement liée au Covid et au confinement et nous espérons donc atteindre à nouveau 17% en 2023, après la remontée de cette année.

P.J. : Avez-vous des informations sur le profil des participant.e.s ?

M.D.D. : En termes de genre, il y a une proportion légèrement plus élevée de femmes que d’hommes qui participent. En termes de profil de consommation autoévalué, les personnes disant « Je bois très peu d’alcool » sont 14% à participer ; ceux qui disent « Cela me convient : je bois, mais a priori pas trop » sont 17% à participer, ceux qui disent « Je ferais probablement mieux de boire un peu moins » sont 14% à participer et ceux qui disent « Je bois trop » sont 19% à participer. L’opération touche donc bien la cible qu’elle vise – et avec des effets de long terme qu’a pu montrer une étude menée par l’Université de Gand : les participants constatent une diminution de consommation de l’ordre de 20%, six mois après leur participation à Tournée minérale.

Nous disposons également de données relatives à l’âge et à la répartition géographique, qui montre que c’est entre 25 et 65 ans que les taux de participation sont plus importants, avec un maximum atteint chez les 25-34 ans, et que cette participation est un peu plus élevée en Wallonie qu’à Bruxelles – ce qui se marque aussi en termes de notoriété (87% en Wallonie et 75% à Bruxelles).

P.J. : Ces sondages se sont-ils également intéressés aux motifs de participation ?

Oui. Les répondants pouvaient choisir plusieurs des items proposés. Parmi les motivations les plus fréquemment invoquées par les participants, les deux qui ressortent le plus sont « me lancer un défi personnel » (41%) et « ressentir les bienfaits sur ma santé » (40%). Viennent ensuite « vérifier mon rapport à l’alcool » (25%), « perdre du poids » (22%),  et « améliorer mon sommeil (14%).

P.J. : Que répondez-vous à certains détracteurs qui voient dans cette opération le signe d’un certain moralisme hygiéniste ?

M.D.D. : On constate en effet que selon notre évaluation, c’est la raison invoquée par 13% des répondants qui ont décidé de ne pas participer. Je pense que ça revient à confondre moralisme et discours honnête de santé publique. Ce n’est pas parce qu’on parle « produit » et « quantité consommée » qu’on est d’office dans un discours moralisateur. Il ne faut pas oublier qu’en termes de santé mentale, physique et sociale, les dommages liés à l’alcool sont « dose-dépendants ». Je le constate régulièrement dans mes consultations d’alcoologue : les gens qui ont bu trop pendant trop longtemps sont beaucoup plus difficiles à traiter, toute chose étant égale par ailleurs.

Tournée minérale ne s’inscrit absolument pas dans une approche abstinentielle, mais vise simplement à aider les usagers à s’interroger sur leurs usages et leurs situations. Le caractère collectif de l’opération – à laquelle participent de plus en plus des acteurs de l’Horeca (en proposant par exemple des cocktails sans à l’alcool à l’occasion de Tournée minérale) atteste bien à quel point elle est ancrée dans des principes de promotion de la santé. Cette dernière est née en réaction à l’approche abstinentielle, normative et moraliste, qui émanait du monde médical, et qui était bien évidemment réductrice. Mais il me paraît également important de pouvoir aussi parler de produits et de se rappeler que le « treatment gap » est gigantesque en matière d’alcool : sur 100 personnes qui souffrent d’alcoolodépendance, seules 15 sont diagnostiquées, et 8 traitées. Enfin, il y a un continuum de la consommation, qui nécessite des actions et des discours à la fois spécifiques et distincts.

P.J. : Quels sont vos objectifs pour la prochaine édition ?

Comme je l’ai dit, nous souhaiterions retrouver le taux de participation de 17% connu en 2020. Pour ce faire, différents dispositifs vont être mis en place.

Nous avions abandonné les inscriptions individuelles : paradoxalement, il y avait de plus en plus de gens qui participaient à Tournée minérale, mais de moins en moins qui s’inscrivaient sur le site, et ce principe d’inscription individuelle perdait donc de son sens. Mais nous allons désormais recréer un module d’inscription spécialement destiné aux groupes (au sein des entreprises, des clubs de sport, des groupes de voisins, etc.) pour ancrer cette logique d’émulation et de soutien collectifs, que j’évoquais.

L’idée est aussi d’enrichir les outils à disposition des participants, en proposant des questionnaires d’auto-évaluation et des modules de calcul des unités – qui pourrait d’ailleurs servir le reste de l’année. Enfin, nous souhaitons récolter – et diffuser – davantage de témoignages de participants cette année.

Enfin, nous visons en outre une meilleure collaboration avec les pharmaciens et les médecins généralistes.

P.J. : Il est difficile d’évoquer Tournée minérale sans parler du Plan alcool dont le gouvernement fédéral vient d’arrêter les grandes lignes.

C’est la troisième vraie tentative de produire un Plan alcool et si les deux premières ont échoué, celle-ci s’est soldée par quelque chose qu’on ne peut qualifier que de coquille vide. La première tentative a été sabotée par l’Open VLD, la seconde par l’Open VLD et la N-VA. D’après de nombreux témoignages, cette fois-ci, c’est le MR qui a dit non à quasiment toutes les mesures. Il semble que les ministres de la Santé wallon, bruxellois et fédéral semblaient vouloir aller plus loin, mais force est de constater qu’ils n’y sont pas parvenus.

Dans les mesures qui avaient été proposées et validées par les experts, il n’y a quasiment rien qui soit passé : ni l’eau gratuite dans l’Horeca et les milieux festifs, ni l’indication du nombre d’unité sur chaque contenant (qui aiderait fortement les alcoologues travaillant sur des programmes de maîtrise de la consommation, ni l’étiquetage nutritionnel (qui doit être décidé au niveau européen – mais la Belgique aurait pu au moins s’engager à porter la revendication à ce niveau-là). Et en matière de publicité, les mesures annoncées sont totalement anecdotiques. Cibler uniquement les programmes pour enfants est d’autant plus absurde qu’une étude récente montre que la publicité a plus d’impact quand elle est diffusée autour de programmes qui ne sont pas dédiés à la jeunesse.

Sur la politique de prix minimum, tout ce qui est annoncé, c’est une réflexion, sans décision, alors qu’en Irlande et en Écosse, qui ont adapté des dispositifs de ce type, on commence à avoir assez de recul  pour se rendre compte qu’ils fonctionnent bien, surtout sur les consommations problématiques.