La clandestinité : nouvel horizon du travail social

octobre 2022

La gravité de la situation sociale et sanitaire contraint le travail social à des innovations incessantes, qui remettent en question le cadre et les règles les plus établies, même pour les institutions à bas seuil d’accès. Rencontre avec Kris Meurant, directeur du centre de crise de Transit. Propos recueillis par Edgar Szoc

« L’offre est qualitativement adéquate, mais elle est saturée à tous les maillons de la chaîne. »

« Être à bas seuil d’accès induit un haut seuil d’exigence, de déontologie et de solidarité dans les équipes. »

Prospective Jeunesse : Comment caractériseriez-vous l’évolution du travail du Centre de crise de Transit ?

Ce qui caractérise le centre de crise et qui n’a pas changé en 26 années d’existence, c’est un accueil à bas seuil d’accès, ouvert 24 heures sur 24 et non médicalisé : sur ce dernier aspect, on s’appuie sur le travail en réseau, avec nos partenaires du Projet Lama et/ou de la M.A.S.S.

En revanche, sur tout le reste, beaucoup d’évolutions sont notables avec le recul que m’offrent mes vingt ans de travail à Transit. La première de ces évolutions tient en un constat : ce qu’on parvenait à faire seul par le passé, on a dû le faire de plus en plus avec des partenaires pour résoudre des situations de plus en plus compliquées. Et depuis quelques années, avec le Covid comme tournant majeur, même ensemble, il nous est de plus en plus difficile d’offrir des solutions raisonnables à des situations qui superposent des facteurs de vulnérabilité. Ce qui est vrai pour Transit est vrai pour l’ensemble du secteur : depuis 2012-13, la masse de personnes qu’on accueille dans notre centre de crise est en croissance exponentielle. Cette croissance s’est évidemment arrêtée avec le confinement, mais depuis la reprise, tout a changé. Les équipes sont beaucoup plus instables : il y a un souci d’attractivité qui touche tout les secteurs de l’aide aux personnes. En découlent des phénomènes de violence qui ne sont pas générés par les services, en partie par l’absence de réponse administrative ou de solutions à court terme.

Dans le chef des équipes, s’impose un sentiment d’impuissance. Je ne veux pas dire que tout serait pire que par le passé, mais prévaut l’impression que là on parvenait à bricoler, on se retrouve face à des murs et à des goulots d’étranglement à chaque maillon de la chaîne d’aide.

P.J. : À quoi attribuez-vous ces difficultés nouvelles ?

Même si le confinement a constitué une étape cruciale, il faut inscrire ces difficultés dans le temps long et une histoire qui préexiste largement au Covid. La crise économique et financière de 2008 s’est couplée à une envolée des prix sur le marché locatif privé dans les grandes villes et une saturation des différents secteurs de l’aide aux personnnes. Il y a quinze ans, le secteur de l’aide aux sans-abris pouvait être mobilisé pour obtenir des relogements rapides et adéquats des personnes de passage chez nous. C’est désormais chose impossible : tout le monde est dans la chasse à la place, toutes les institutions comme les nôtres sautent sur les places dès qu’il y en a, sans possibilité de tenir suffisamment compte de leur adéquation ou non. Au final, le résultat est préjudiciable tant pour les personnes accueillies que pour les lieux d’accueil.

Il n’y a pas que le secteur de l’aide aux sans-abris qui est saturé. C’est également le cas de l’offre spécialisée de parcours thérapeutiques pour les personnes usagères de drogue. De même que, jusqu’il y a quinze ans, on pouvait trouver rapidement des places dans le secteur de l’aide aux sans-abris, il ne nous fallait pas plus de quinze jours pour trouver une place de cure et mettre en place un schéma thérapeutique, traitement-cure-post-cure pour les personnes accueillies à Transit et qui manifestaient le désir d’entrer dans un tel schéma. Désormais, il faut deux à trois mois, ce qui est beaucoup trop long et ne correspond pas du tout à l’urgence de la situation des personnes accueillies. Si on leur propose une place dans trois mois, que vont-elles faire dans l’intervalle, comment maintenir un tel projet dans un délai aussi long et un contexte aussi précaire ? Je ne leur jette absolument pas la moindre pierre – ils ont leur réalité – mais c’est compliqué.

C’est aussi la nature même de notre travail qui évolue et se diversifie : par exemple, les accompagnements administratifs étaient relativement rares par le passé. Ils sont désormais très fréquents, ce qui est une très bonne chose. Dans une série d’organismes, au premier rang desquels les CPAS, si la personne n’est pas accompagnée, rien ne se passe, du fait de la complexité administrative notamment.

Enfin, des décisions prises à des niveaux de pouvoir sans rapport direct avec nos activités ont parfois des conséquences sur notre travail. Par exemple, la limitation des lits hospitaliers en psychiatrie qui a été décidée au niveau fédéral s’est faite sans considération pour les situations locales. Des équipes mobiles ont été mises en place pour pallier cette diminution de lits : elles effectuent un travail à la fois indispensable et excellent, mais trop souvent, elles sont amenées à chercher des places qui n’existent plus pour pouvoir hospitaliser des personnes qui en ont besoin ! Quelqu’un qui est en décompensation, on ne peut pas le prendre en charge à Transit. Depuis la sortie du confinement, la santé mentale et physique des Belges des est moins bonne qu’avant et l’offre hospitalière est réduite.

P.J. : Comment faudrait-il faire évoluer l’offre d’aide et de soin pour réduire ces problèmes ?

L’offre est qualitativement adéquate : je ne pense pas qu’elle doive évoluer quant à sa structure. Mais elle est saturée à tous les maillons de la chaîne : l’accueil chez nous, la cure et la post-cure. Il y a des goulots d’étranglement à chaque étape du parcours qui suscitent des cercles vicieux.  Il est par exemple difficile d’obtenir des places en cure si on n’en a pas sécurisé une en post-cure. Or ces dernières sont saturées, ce qui rejaillit dès lors sur l’ensemble du trajet et laisse la personne sur le carreau, c’est-à-dire à la rue.

Il y a bien évidemment des poches de résurgence avec les projets Housing First, qui fonctionnent bien. Mais face à l’insuffisance quantitative de l’offre, les démarches hors centre sont devenues de plus en plus indispensables. Et c’est là qu’on entre dans ce qu’on pourrait appeler le « travail social clandestin ». C’est par les équipes de rue et de maraude, qui vont là où personne ne va, qu’on bricole, qu’on essaye de recréer du lien avec les personnes les plus désaffiliées. Dans un premier temps, qui peut être très long, le contact peut se limiter à la fourniture de matériel d’injection et de soins. Mais, souvent, la personne va finir par activer une demande de changement.

P.J. : Quelle est la différence entre ce travail « clandestin » et le travail au centre de crise ?

Au centre de crise, il y a trois règles fondamentales : pas de consommation dans la maison, pas de violence et respect des horaires. Le règlement est évidemment plutôt une sorte de guide ou de garde-fou un peu plus long que ça, mais toutes les dispositions peuvent se ramener à ces trois piliers. Et un cadre, quel qu’il soit, aussi bas seuil soit-il, sera toujours inatteignable pour certain.es. C’est ce qui rend déterminant le travail en rue et en squat, qui peut activer des dispositifs inédits. Heureusement qu’il y a des équipes qui vont à la rencontre des gens qui ne viennent pas ou plus chez nous, même s’il n’y a évidemment aucun agrément qui nous finance pour aller dans les squats stricto sensu. C’est de la responsabilité des équipes de ces projets de mener au mieux leurs missions.

Le travail de rue, c’est un travail d’équilibriste sur un fil qui peut se rompre à tout moment. Grâce aux risques mesurés que prennent les équipes de rue, une ramification, une reliaison sont possibles, mais si être à bas seuil d’accès induit un haut seuil d’exigence, de déontologie et de solidarité dans les équipes, c’est encore plus le cas pour ce travail là : il faut définir des pratiques qui soient le plus possible à la hauteur des personnes, dans des contextes partiellement inconnus et en évolution permanente.

P.J. Quelles pistes politiques seraient susceptibles de résorber les difficultés auxquelles vous faites face ?

Le plus urgent, c’est d’intensifier les politiques de Housing First, sans définancer les services d’aide aux sans-abris. Ensuite, il faut stabiliser et pérenniser l’offre existante, et enfin l’augmenter, pour permettre au plus grand nombre de recouvrer plus de dignité.

Nous recevons en moyenne entre huit et quinze demandes d’hébergement par jour pour seulement une à deux places à offrir. Il est impossible de travailler sereinement dans ces circonstances qui génèrent de la frustration chez les usagers qui sont en concurrence entre eux. Ce qui guide notre choix, c’est la volonté d’héberger les personnes qui sont le plus en crise, avec les difficultés qui peuvent en découler. Nous refusons des gens depuis des années, uniquement par manque de place, et c’est le cas partout. Cette situation de détresse ne pourrait être résorbée que si l’offre augmentait.

Mais je pense aussi que les secteurs de la grande précarité ne pourront plus jamais se passer des équipes mobiles. Au vu de la gravité de la situation sanitaire, si on nous enlevait la force de frappe des équipes de rue, notre projet serait encore plus impossible qu’il ne l’est déjà.

Restons positif, car avec et grâce à nos partenaires (et ils sont nombreux, heureusement), nous continuons de penser à améliorer les choses, repousser les limites et à inventer des solutions, tant pour les usagers que nous accueillons que pour nos équipes de terrain à qui l’on doit d’assurer un cadre de travail le plus adéquat, sécurisant et confortable possible.