Le médecin de campagne comme acteur de prévention

À propos de l'auteur

Caroline Saal est rédactrice en chef de la revue

Alors que les usages de drogues restent tabous et que les services spécialisés sont éloignés les uns des autres, vers qui peut se tourner l’usager à la recherche d’une information, de conseils ou de matériel de réduction des risques ? « Votre généraliste, votre premier spécialiste » ?

Le médecin généraliste occupe une place centrale à la campagne. Alors que la majorité des services de santé se trouvent dans les centres urbains, il incarne la première ligne : proche, accessible, permanent. Palliant la distance des spécialistes, il pose de nombreux actes techniques et est un interlocuteur privilégié sur la santé dans sa globalité. De quoi devenir un intervenant de référence sur les usages de drogues ?

Médecins en voie de disparition

En Wallonie, la pénurie de médecins généralistes date de 2016 et pose problème dans une quarantaine de communes. Plusieurs difficultés sont à pointer, notamment un « papy/mamy boom ». « La pénurie ne dépend pas toujours du nombre de médecins, mais aussi de leur âge : dans un même village, deux médecins de 40 ans, ce n’est pas un problème. Deux médecins de 60 ans, c’est un départ à la retraite à anticiper », explique Laurent Dutrieux, de Santé Ardenne. En outre, parmi les diplômés actuels des facultés de médecine, sortent seulement 35% de généralistes. Le quota officiel vise 45 %, mais la fédération Wallonie Bruxelles intervient peu pour que les universités le respectent. « Une valorisation financière du métier est nécessaire », commente Christophe Cocu, directeur de la Fédération des Maisons médicales, « Mais il faudra aussi modifier les discours aux étudiants, qui colportent que les bons élèves deviennent des spécialistes ».

Plutôt que d’attirer de jeunes médecins, la carence en zone rurale peut effrayer. « Peu de médecins sur un territoire signifie, pour ceux qui s’y engagent, un grand nombre de patients et beaucoup de démarches administratives », explique Laurent Dutrieux. La faible densité de population renforce le temps en déplacement, au détriment d’un accès de qualité. Or l’image du médecin généraliste qui travaille 70 heures par semaine, constamment sur les routes, n’attire plus aujourd’hui. Avec, pour les médecins de campagne, deux stratégies possibles : répondre à toutes les demandes, au risque d’être submergé par la charge de travail ; réguler sa patientèle et fixer des limites.

Laurent Dutrieux reste positif : « la pénurie pousse les médecins à se solidariser et à innover. Ils se regroupent pour mieux se répartir les tâches, créer une cohésion et s’entraider à partir de leurs compétences ou de leurs affinités ». C’est notamment un des rôles de Santé Ardenne, né il y a deux ans. L’association travaille également sur l’attractivité de la médecine rurale en organisant des formations ou en encourageant les stages de médecine. Les maisons médicales peuvent aussi rassurer les médecins : structure clé-sur-porte, l’interdisciplinarité et la pratique de groupe offrent la possibilité de déléguer, d’échanger et d’assouplir ses conditions de travail.

"Seuls 23,9 % des médecins interrogés s’estiment capables d’aider leurs patients sur les usages de drogues"

Médecins en besoin de formation

Demander à ces professionnels de mieux s’outiller face aux usages de drogues sur leur commune, n’est-ce pas leur ajouter une tâche supplémentaire ? Selon l’enquête descriptive sur les conditions d’exercice et de pratique des médecins généralistes de l’Observatoire de la Santé du Luxembourg, seuls 23,9 % des médecins interrogés s’estiment capables d’aider leurs patients sur les usages de drogues1. L’Observatoire remarque qu’ils sentent plus à l’aise avec des dépistages techniques de courte durée qu’avec des missions éducatives nécessitant un investissement plus long. Par ailleurs, dans les représentations des médecins, se former au traitement à la méthadone comporte le risque de limiter sa patientèle aux usagers de drogues. Or ceux-ci sont parfois craints en raison des comorbidités fréquentes, des échecs des traitements et des préjugés autour de leurs comportements. Outre améliorer la formation initiale, comment soutenir les médecins, eux qui peuvent contribuer au dépistage précoce des usages problématiques, à la déstigmatisation des usagers et à promouvoir la santé ?

Les maisons médicales ou les regroupements de médecins sont une option pour rassembler des aptitudes et des sensibilités différentes. Les équipes pluridisciplinaires permettent aussi les consultations conjointes d’un médecin et d’un travailleur social si les problématiques sont multiples. Le plan de santé communautaire des maisons médicales permet d’intégrer une prévention ciblée. Cependant, alors que les outils pour la prévention de l’usage du tabac sont relativement bien financés, Christophe Cocu constate que ceux-ci sont moins nombreux concernant les usages de drogues. Enfin, contre l’isolement, le médecin généraliste gagner à intégrer un réseau de pairs, tels qu’ALTO².

Il y a quelques années, un projet INTERREG de la Grande Région (Grand Duché de Luxembourg, Belgique, Allemagne et France) a œuvré à former les médecins à la réduction des risques. « L’objectif était de les préparer à créer un dialogue avec les usagers et à orienter », se rappelle Ingrid Glusmann, coordinatrice régionale de Drugs-Care Infos services. « Les intervenants étaient des médecins. C’était important que ce soient des pairs ». Parmi les autres projets menés dans la région, une campagne d’affichage, la diffusion d’une mallette contenant des informations sur les drogues courantes, sur les NPS³ ainsi que des conseils de réduction des risques et d’orientation ont participé à promouvoir le médecin généraliste comme l’expert médical des usages, que la personne rencontre des difficultés dans sa consommation ou non. D’autres acteurs misent sur la formation à l’entretien motivationnel, cadré, rapide et dont l’efficacité a été prouvée.

Outre le travail en équipe et en réseau, la salle d’attente peut être un lieu d’information. Santé Ardenne travaille ainsi sur un affichage dynamique dans les salles d’attente, destiné à des messages de prévention. « Les messages sont pensés et formulés par des experts en prévention, et Santé Ardenne les diffuse auprès des médecins ».

Charge de travail et mésestimation de ses aptitudes se renforcent probablement pour reporter à plus tard l’intégration des usages de drogues à la pratique quotidienne. Le rôle préventif des médecins généralistes s’ancrera pour peu que soient contrées difficultés du quotidien et appréhensions de certaines missions. Ces freins se lèveront vraisemblablement grâce à la solidarité entre professionnels concernés… et au soutien des pouvoirs publics à la prévention.

1. Observatoire de la Santé du Luxembourg, Médecine générale en province de Luxembourg. Rapport d’enquête, 2016, p. 49, [En ligne], http://www.province.luxembourg.be/fr/enquete-descriptive-sur-les-conditions-d-exercice-et-de-pratique-des-medecins-generalistes.html?IDC=5271&IDD=109423#.WlTKy2eWyUk.

2. Alto est un projet de soutien des pratiques de formation des médecins généralistes en contact avec des usagers de drogues.

3. Nouveaux Produits de Synthèse.