Editorial n°70

« L’Homme n’est pleinement Homme que quand il joue. » (Friedrich von Schiller, 1759-1805) Voyant le terme « jeu » associé avec le nom de notre revue, Drogues Santé Prévention, certain(e)s pourraient s’attendre à un numéro consacré aux dangers du jeu et aux possibles addictions qu’il provoque(1). Nous avons décidé, en contre-pied, de prendre la défense du jeu dans sa dimension socio-anthropologique, comme expérience humaine et relationnelle, et d’interroger quelle place positive il peut prendre dans nos vies. On a l’habitude d’opposer jeu et travail sérieux, voire jeu pour le plaisir et jeu éducatif. Nous interrogerons la tension qui peut résider entre ces définitions. Jeu, activité non-sérieuse, libre, à l’écart des impératifs du quotidien? Outil à destination d’un objectif précis d’apprentissage porté par l’adulte ou l’éducateur? Une activité « frivole » peut-elle fonder un processus éducatif? N’est-ce pas manipulation que d’utiliser le jeu pour faire passer des messages ou « édifier » moralement un public ? Beaucoup de précautions seront de mise quand il s’agira de lier jeu et intention éducative. Reste que le jeu est l’occasion d’une foule d’apprentissages informels, il donne l’occasion de partager une expérience dont les effets qui l’accompagnent, en passant par le plaisir, peuvent devenir facteurs d’apprentissages inattendus, de découverte, de dévoilement et d’un engagement créatif dans le réel. Nous pourrions, tout comme Sylvie Van Lint nous le propose dans sa contribution, faire appel à D.W. Winnicot (1896-1971) rappelant l’importance essentielle du jeu et de la créativité dans l’existence humaine par leur aspect transitionnel. Les objets et les espaces transitionnels nous permettent de tester et de symboliser la réalité, lui donnant un sens et la rendant vivable. L’espace transitionnel est ainsi une aire d’expérience qui permettra, selon l’expression de Winnicot, de se prendre au jeu de la vie. La créativité et le jeu créatif seront envisagés alors comme « un mode créatif de perception qui donne à l’individu le sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue; ce qui s’oppose à un tel mode de perception, c’est une relation de complaisance soumise envers la réalité extérieure: le monde et tous ses éléments sont alors reconnus mais seulement comme étant ce à quoi il faut s’ajuster et s’adapter.
La soumission entraîne chez l’individu un sentiment de futilité, associé à l’idée que rien n’a d’importance. Ce peut être même un réel supplice pour certains que d’avoir fait l’expérience d’une vie créative juste assez pour s’apercevoir que, la plupart du temps, ils vivent de manière non créative, comme s’ils étaient pris dans la créativité de quelqu’un d’autre ou dans celle d’une machine (2). » Le jeu est important comme espace culturel favorisant l’expression de soi et la construction de l’estime de soi, mais il peut être aussi vécu sur un mode passif et adaptatif. C’est ici qu’il nous faut rester vigilant face à l’utilisation des outils ludiques comme instruments de domination de l’adulte sur l’enfant ou de l’éducateur sur l’apprenant, mais aussi face à la culture du divertissement de la société de consommation et du monde capitaliste. Nous assistons à une multiplication des injonctions à la participation, à « jouer le jeu » sur un terrain miné par des logiques de pouvoir et de compétition que l’on ne permet pas de remettre en question(3). Nous espérons, avec l’aide et la variété de nos contributeurs/rices, donner des chemins d’inspiration pour éviter que le jeu ne devienne un instrument de reproduction d’inégalités sociales et culturelles. En ce sens, c’est sous l’angle de ses possibilités émancipatrices que nous avons construit ce numéro sur le jeu, entendu comme un objet culturel à part entière.

Alain Lemaitre, rédacteur en chef
(alain.lemaitre@prospective-jeunesse.be)

(1). Si toutefois cet aspect de la question vous intéresse, nous vous renvoyons au site bilingue d’aide et d’information
mis en ligne par l’ASBL Le Pélican et le CAD Limburg: www.aide-aux-joueurs.be
(2). Winnicot D. W., Jeu et réalité, L’espace potentiel, Gallimard, 1975, p.91
(3). Voir sur ces questions d’injonction à la participation les numéros 67 et 68 de notre revue, La participation
en question, tomes I et II, dont l’article rédigé par Caroline Mayens et Alain Lemaitre: « Les enjeux de la participation
dans le travail social », in DSP, 67.