Faut-il intégrer le genre dans nos pratiques ? Femmes Et Santé dialogue avec les travailleurs de terrain

Une interview des participants à la journée du 4 décembre

À propos de l'auteure

Manoë Jacquet est coordinatrice de Femmes & Santé

Le 04 décembre 2018, Prospectives Jeunesse invitait les professionnel-le-s à penser les liens entre le public « jeunes », les questions de genre et les usages de drogues. Au cours de la matinée, plusieurs intervenant-e-s ont apporté différents éclairages sur ces questions, notamment des résultats et recommandations issues de la littérature et de recherches quantitatives et qualitatives. A la fin de cette matinée, Femmes et Santé a interviewé une quinzaine de participant-e-s afin de récolter leurs impressions. Cet article reprend plusieurs extraits de ces interviews et propose des pistes de réflexions pour poursuivre l’intégration de l’approche de genre dans le travail avec les jeunes et autour des problématiques liés à l’usage de drogues.

#1 : Existe-t-il des différences d’usages de drogues entres les filles et les garçons ? Entre les femmes et les hommes ?

Damien Favresse a présenté plusieurs éléments issus des enquêtes HBSC1. En matière de consommation de drogues, il rappelle qu’à l’adolescence, les jeunes s’adonnent plutôt à une consommation expérimentale : seule une part consommera régulièrement des drogues et une plus petite part développera un usage problématique. D’un point de vue sexospécifique, il y a peu de différences en apparence. Quand on creuse, on observe que les garçons commenceraient plus jeunes et développeraient davantage d’usages abusifs. Les garçons auraient également une consommation plus récréative et qui se déroulerait davantage dans l’espace public, tandis que les filles consommeraient plutôt pour pallier à l’anxiété/au malaise et dans un cadre privé.

« Je ne connaissais rien aux questions de genre et d’assuétudes. Je suis venue avec mes idées en tête, des généralités qu’on a peut-être entendues. […] J’ai attentivement écouté les différences qu’il y a entre les filles et les garçons d’un point de vue de la consommation et je trouvais que je rentrais bien dedans. J’ai fumé la cigarette dans ma vie pendant deux semaines parce que j’étais déprimée. […] J’ai eu des consommations de marijuana…pas par pression de groupe social, mais parce que j’étais dans un groupe mixte et qu’il y avait de la marijuana qui trainait. J’en ai consommé par plaisir, par convention sociale. » (Une participante)

Les différences femmes/hommes semblent s’accentuer davantage dès lors qu’on analyse les publics qui côtoient les structures de soins et/ou qui ont des usages problématiques, tels que le démontre la première enquête belge sensible au genre GEN-STAR (présentée par Sarah Simonis)². Les femmes sont globalement moins présentes que les hommes dans les structures de soins, ce qui questionne les freins et leviers concernant l’accès aux soins en fonction du genre. Elles semblent également cumuler des parcours de vie plus difficiles, notamment liées à l’expérience de la maternité et du fait de vécus de violences liées au genre. On observe également des différences dans le type de produits consommés entre les femmes et les hommes.

« Je travaille dans un service ambulatoire en toxicomanie à Bruxelles. On a beaucoup plus d’hommes que de femmes. J’ai l’impression que les femmes quand elles arrivent dans l’ambulatoire, elles sont beaucoup plus abimées que les hommes, parcours plus longs, avec des consommations qui semblent plus problématiques. Cela va dans le sens de ce qui a été vu ce matin. Le fait de dire qu’il y a plus de femmes en hôpital qu’en ambulatoire, je la crois aussi parce que je le vois dans la pratique. » (Une participante)

Ces différences de comportements et d’usages soulèvent que les facteurs de protection/de risque des filles et des garçons, des femmes et des hommes, pourraient ne pas être les mêmes. Dès lors, des leviers différents pourraient être activés dans la prévention et la prise en charge des usages de drogues. Dans son intervention, Carine Mutatayi de l’Observatoire français des drogues et toxicomanies, a ainsi rapporté qu’un bon lien à la mère, du contrôle parental (emploi du temps, connaissance du cercle d’ami-e-s, règles familiales claires), de l’attachement à l’école, de la réussite scolaire sont entre autres identifiés comme des facteurs de protection des filles face aux usages de drogues³.

« C’est vrai que j’ai déjà eu des stages où j’étais face à des jeunes qui étaient dans des comportements à risque et de prises de drogues et je me suis demandée comment faire avec ces jeunes ? On voit très bien qu’entre un garçon et une fille, ce n’est pas la même approche du tout. Chez les garçons, c’est beaucoup plus visible, ils sont beaucoup dans l’expression, dans la démonstration et chez les filles, c’est beaucoup plus caché. […] Et pourquoi, chez lui, je vois tout et chez elle, pas grand-chose ? […] Les comportements des filles ne sont pas forcément identiques que chez les garçons et il y a une approche qui doit être adaptée. » (Une participante)

#2 : Nommer ces différences renforcerait-il les clichés ?

Une partie des participant-e-s expriment être en écho face à ces statistiques sexospécifiques et certaines recommandations formulées durant la matinée. Néanmoins, un nombre important ont également exprimé leur scepticisme quant à l’intérêt d’identifier des différences selon le genre. Ces doutes proviennent :
- tantôt d’une confrontation avec la pratique de terrain. « Le truc qui m’a le plus embêté, c’est ce décalage entre les filles et les garçons qu’on essaie de créer. Pour moi, ce sujet-là il n’existe plus depuis des années. Pour moi, on fait beaucoup trop de différence à l’heure actuelle par rapport à ce qu’il y a dans la réalité sur l’usage de drogues. On fait encore des petites histoires pour les 2% qui ont encore cet aspect de différence de sexe… Mais moi en rue, je ne vois pas cette différence très large. » (Un participant)
- tantôt d’une prise de recul face aux enquêtes quantitatives, rappelant que le point de vue des chercheurs et chercheuses est situé et dès lors que les questionnaires sont souvent empreints de stéréotypes de genre. « Les enquêtes épidémiologiques insistent sur des traits qui sont caricaturaux. Souvent les questions posées font écho aux stéréotypes de genre et forcément, on les retrouve dans les résultats. C’est pour cela que les enquêtes qualitatives sont importantes. » (Une participante)

Ces réactions soulignent différentes peurs dans le cœur des professionnel-le-s, notamment que les différences observées soient utilisées telles quelles et conduisent à renforcer les stéréotypes de genre et la stigmatisation plutôt que les déconstruire. A titre d’exemple, un participant soulève qu’une recommandation qui viserait à activer le lien mère-fille dans la prévention des assuétudes auprès des filles, renforce deux stéréotypes de genre assez prégnants dans la société : le rôle central des mères dans l’éducation des enfants et l’absence des pères dans ce même champ. Par ailleurs, qu’en est-il d’un bon rapport mère-fils : est-il également protecteur ou au contraire à risque? Et quid du rapport père-fille/père-fils ?
« On ne parle pas du rôle du père dans la gestion et dans le rôle protecteur qu’il pourrait jouer aussi : est-ce qu’il l’est ? On sait que la mère a plus d’influence là-dessus et en même temps on reproduit ce rôle et on essaie de mettre le rôle sur la mère, le renforcer. Alors que le père pourrait palier aussi autour de certains éléments. C’est une recommandation, mais on renforce alors les différences de genre. » (Un participant)

#3 : Intégrer une analyse de genre, c’est seulement pour les filles et les femmes ?

Historiquement et encore aujourd’hui, les filles et les femmes sont moins visibles dans les structures de prévention et de traitement des usages de drogues. En tendant vers davantage d’égalité entre les femmes et les hommes en matière de droits (notamment), on observe des changements dans les comportements. Ainsi, en matière de consommation de drogues, on observe (et le terrain le confirme) que les comportements des filles et des femmes tendent à se rapprocher de ceux qui étaient observés chez les garçons et les hommes4.

« Quand on va en festival maintenant, il y a autant de filles que de garçons et qui prennent autant de drogues. C’est plus par rapport à la personne et c’est du cas par cas. » (Un participant)

« Il y a des filles qui vont se revendiquer un statut « d’homme » par rapport à la consommation et du coup, vont au-delà de certains comportements à risque : il faut tenir la route, il faut lever le coude, il faut se faire une place. Elles rattrapent non seulement et elles essaient de relever le défi. Certaines filles durcissent le ton, pour dire : j’existe aussi parmi les mecs et je sais sortir. » (Une participante)

« On travaille plutôt en réduction des risques et travail de rue pur. Dans les moyens de consommation, on va plus voir les garçons faire en rue et se montrer, et les filles, les voir moins, elles sont cachées. Mais les filles ne consomment pas moins. On est arrivé à une égalité. […] » (Un participant)

Cette apparente égalité ou similarité dans certains aspects des consommations ne signifie pas que les parcours sont forcément similaires ou simplement soumis au choix individuel. Tel que le rapporte le guide de repères français « Femmes et addictions », les femmes présentant des conduites addictives sont avant tout des femmes et dès lors, « sont traversées par des problématiques sociétales beaucoup plus larges : inégalités hommes-femmes, violences subies, déficit d’estime de soi, place de la grossesse et de la maternité... l’addiction jouant un rôle de « loupe », accentuant les vulnérabilités.5» Au niveau des femmes plus jeunes, ces problématiques plus larges touchent plutôt le rapport à l’espace public, la relation au corps, la question du consentement, les vécus liés à la sexualité, etc.

Aussi, une plus grande visibilité des filles et des femmes dans un secteur qui est plus majoritairement constitué de garçons et d’hommes, questionne des présupposés en matière de prévention et de prise en charge. Cela explique le fait que des recherches déploient aujourd’hui un pan de leur attention sur la prévention et l’accompagnement spécifique des filles et des femmes (GEN star, Femmes et addictions, etc.). Ce déploiement pourtant encore minoritaire fait déjà réagir : « Les interventions concernant la prise en charge des femmes dans la question des addictions étaient intéressantes, mais j’aurais voulu avoir le contrebalancement pour les hommes. Nous, on est amenés à travailler avec les adolescents et les adolescentes. Et donc, j’ai eu les informations pour les adolescentes, mais j’aurais aussi voulu avoir les informations pour les adolescents. Avoir les facteurs protecteurs des filles ou aussi avoir les facteurs protecteurs des garçons. »

Le biais serait de se dire que ce que les filles et les femmes mettent exergue, ne concerneraient qu’elles spécifiquement. Finalement, « l’intégration de certains stéréotypes de genre du côté féminin sont des facteurs de protection face à l’usage de drogues. Cela est similaire aux questions liées à l’école : tout ce qui est genré « féminin », cela permet une meilleure réussite scolaire et a contrario, on observe plus d’échecs chez les garçons. Cela a du sens de se dire que, ce qui est lié au genre féminin n’est pas que négatif, cela peut aussi être positif et peut-être faudrait-il réfléchir, chez les garçons/avec les garçons, à la possibilité d’adopter certains comportements féminins vu qu’ils peuvent aussi apporter des choses positives. »

Néanmoins, le travail autour des masculinités semble un défi bien plus difficile à relever : « […] je pense que chez les garçons, il y a des résistances énormes… beaucoup plus que dans l’autre sens. Il y a beaucoup de filles qui par exemple - et cela est lié à la domination masculine- vont être valorisées du fait d’adopter un comportement masculin. Alors que l’inverse n’est pas vrai… […] Les stéréotypes masculins sont encore plus ancrés. » (Une participante)

Par exemple, comment travailler collectivement avec les garçons le fait d’avoir peur d’être rejeté par son groupe de pairs : « Les garçons aussi. […] Ils ont des questionnements et devant leurs groupes de copains, ils ne veulent pas montrer qu’ils ont ce questionnement-là parce que c’est le groupe de copains avec qui ils se droguent. Dire : j’en ai un peu marre… Ils ont peur d’être rejetés. » (Un participant)

#4 : Comment questionner les usages de drogues et accompagner les jeunes dans une perspective de genre ?

« Je suis venue avec des questions et je suis renforcée dans mes questions. Je me demandais par rapport au genre et à la prévention, est-ce qu’il faut genrer ou pas au final ? Mon intuition, c’était qu’on ne savait pas et qu’on n’est pas sûre de cela : qu’est-ce qu’il vaut mieux faire ? On l’a confirmé aujourd’hui qu’on n’a pas encore assez de recul par rapport à cela. Ça me renforce dans l’idée que j’étais dans le bon dans l’idée de me poser la question et de le faire ou de ne pas le faire. D’être dans la réflexion par rapport à cela. » (Une participante)

« Une intuition : faire une différence entre le soin qui est à genrer (entrée en cure et facilité d’accès aux soins) et la prévention. Cela n’est pas à traiter de la même façon. » (Une participante)

Interrogeons-nous sur le sens que ces participant-e-s donnent à l’expression « genrer les pratiques » ? Entendent-elles qu’on va considérer d’emblée les filles et les garçons, les femmes et les hommes, comme différent-e-s ? Sous-entendent-elle qu’une approche de genre justifierait de privilégier d’office des pratiques en non-mixité et des initiatives spécifiquement adressées aux femmes ou spécifiquement adressées aux hommes ?

Pour Femmes et Santé, intégrer une approche de genre dans les réflexions et pratiques, signifie questionner les rapports de pouvoir qui existent entre les femmes et les hommes, entre les filles et les garçons. Cela suppose de rendre compte que ceux-ci sont sources de stéréotypes, d’inégalités, de discriminations et de violences et cela à tous les niveaux de la société : dans la famille, dans l’espace public, à l’école, au niveau de l’emploi, dans le couple, etc. Intégrer cette approche inclut de penser des dispositifs et des méthodologies de travail spécifiques pour les filles et les femmes étant donné les particularités liées à leur genre, mais pas uniquement ! En effet, mettre en place des dispositifs spécifiques ne signifie pas qu’ils seront d’office sensibles au genre (faut-il encore que ces dispositifs questionnent les stéréotypes de genre et les rapports de pouvoir). De même, la mixité de genre ne garantit pas une déconstruction des stéréotypes de facto parce qu’on est ensemble et qu’on a une parole plurielle et mixte.

Etre sensible aux stéréotypes liés au genre ne sert pas à définir la personne ou les groupes : « tu es une fille, tu es comme cela et on te propose cela ». « Avec les statistiques, on observe des associations et puis on réduit […] On constate par exemple moins de confiance en soi chez les consommatrices et donc toutes les consommatrices auraient un manque de confiance en soi. Or, ce n’est pas cela la réalité. […] Derrière un chiffre, on peut voir un groupe homogène ou considérer qu’il y a des multiples parcours. […] Il faut prendre en considération que c’est un peu plus fréquent. » (Un participant)

Les recherches sont plutôt une occasion de prendre du recul par rapport à des publics que nous côtoyons tous les jours et d’établir des liens entre des comportements plus individuels et des phénomènes plus sociétaux.

« C’est difficile de s’auto-observer dans sa pratique. On dit toujours que ce qui nous saute aux yeux, c’est ce qui est saillant : il y a des choses qui peuvent se passer et qui vont pas spécialement être portées à notre attention parce qu’on le voit tous les jours et qu’on ne le voit pas. […] Avoir des analyses et des entretiens faits par des adultes qui ne sont pas dans le quotidien des jeunes, cela permet de libérer une parole et de partager des choses qui sont tout aussi pertinentes. Dans le vécu qu’on peut avoir en tant qu’encadrant des jeunes, on est encore dans l’espace public, on est encore dans de la parole publique. Et des entretiens qui ont lieu dans les recherches, se passent dans l’espace privé. Les deux sont complémentaires, mais il faut leur donner leur contexte. » (Une participante)

JVR DSP 85 article 06 Manoe Jacquet p 21

#1 S’interroger soi-même : comment le genre nous touche, rendre compte de nos propres stéréotypes

Quel est mon propre vécu en tant que femme ou en tant qu’homme ? Qu’est-ce que cela me fait d’entendre qu’il existe des rapports de domination liés au genre dans la société ? Est-ce que j’ai déjà souffert de certains stéréotypes de genre ? Ai-je déjà vécu des violences basées sur le genre ? Quels liens je fais avec les usages de drogues ?

« Et la question de la présence du père dans la question de l’autorité et des interdits. Avec la fille et le garçon. » : Dans cet extrait figure un stéréotype important et encore très ancré dans notre société : cette idée que le père représente l’autorité et l’interdit et dès lors, que c’est lui qui met le cadre. La mère est plutôt confinée à la dimension affective, aux soins, identifiée comme celle qui a de meilleures capacités d’écoute. Cette idée est ancrée dans une organisation profondément traditionnelle de la famille : correspond-elle pas aux réalités d’aujourd’hui ? Les mères s’identifient vraiment à un rôle purement affectif : ne sont-elles pas elles aussi garantes d’une certaine forme de cadre ? Les pères ne se sont-ils jamais cantonnés qu’à un rôle de cadrant ? En toute personne, il y a un peu de « père » et un peu de « mère » : chaque parent donne de l’affection à sa manière et place les limites et les interdits qui lui sont propres. Dès lors, travailler le lien au parent dans une perspective de genre suppose aussi de questionner les stéréotypes et les rapports de pouvoir opérants au sein des familles.

« Les groupes de jeunes qu’on croise, il y a beaucoup plus de mixité qu’avant : après cela reste une ou deux filles dans un groupe de 5 ou 6 garçons. Ça, c’est dans mon quartier, peut-être que dans d’autres quartiers, ça sera des grands groupes de filles avec un ou deux garçons. C’est beaucoup moins séparé qu’avant. » : Dans cet exemple, il est intéressant de voir que le participant identifie une mixité beaucoup plus grande dans son quartier, même si cette mixité semble en réalité encore très inégale entre les filles et les garçons. Il justifie le déséquilibre dans son quartier par un déséquilibre dans l’autre sens dans d’autres quartiers. Si nous ne pouvons remettre en cause l’existence de petits groupes de filles dans l’espace public, il y a lieu de prendre en compte l’insécurité que vivent les filles et les femmes dans l’espace public et d’entendre que cette insécurité est un frein potentiel à leur présence dans ce même espace. Dès lors, le fait d’être moins présente ou de consommer plus cachée ne peut être strictement considéré comme un choix individuel mais devrait être selon nous intégré dans cette compréhension plus macro.

« On joue beaucoup sur la confiance aussi. Quand on arrive à les mettre à l’aise… Les personnes oublient qu’on est un homme ou une femme. » : Il est possible qu’à un moment donné le statut de professionnel-le prenne le pas sur le genre du/de la professionnel-le. L’interchangeabilité des compétences entre les professionnel-le-s est une démarche intéressante : peu importe le genre, on peut parler de tout et on peut proposer/participer à tout type d’activités. Cette interchangeabilité soulève cependant la nécessité de développer des compétences égales au sein des éducateurs et éducatrices, mais aussi dans les publics : par exemple, si on organise une activité plutôt genrée « masculin », s’interroger sur la présence ou l’absence des filles et développer l’intérêt des filles à pouvoir y participer (et vice versa).

« Pourquoi les femmes n’arrivent pas à se mettre dans le dispositif de soins. Quand les femmes et les mères viennent, elles se demandent toujours ce qu’elles vont faire de leurs enfants. » : La présence des femmes dans les structures de traitement et de soins interroge le fait que les structures ne sont pas adaptées à celles-ci et ne prennent pas suffisamment en compte l’existence des enfants. Cette observation n’est pas propre au secteur des addictions puisque les femmes rencontrent ce même type de difficultés pour toute démarche qu’elles doivent entreprendre (aller à l’ONEM, participer à une formation, se rendre à la commune, etc.) Réfléchir les espaces d’accueil étant donné la parentalité ne bénéficie pas qu’aux femmes et permettrait de questionner un sujet qui semble peu pensé : la paternité et les usages de drogues.

#2 : Penser les dispositifs au regard des besoins et demandes des publics et selon l’objectif poursuivi

« J’ai entendu parler de faire des groupes spécifiques, des interventions juste pour les femmes. Est-ce que ce n’est pas activer une différence entre les deux ? Et donc, travailler plutôt avec les deux. » : Faire des groupes spécifiques pour les filles peut avoir son intérêt et surtout ses raisons. Nous n’encourageons pas la constitution de groupes non-mixtes où les filles vont faire « des trucs de filles » et les garçons « des trucs de garçons ». Cela ne ferait que renforcer les stéréotypes. Les dispositifs spécifiquement pensés pour les filles ou les femmes sont par exemple mis en place pour permettre aux femmes qui auraient vécu des violences de la part d’hommes de se sentir en sécurité, de libérer leur parole et de rendre compte de certains vécus similaires liés à leur genre (sexualité, maternité, violences).

« […] en lien avec la prise de risque au niveau sexuel, milieux festifs et autres : on aborde la question du consentement. On essaie un peu de s’adresser de manière différenciée sur le consentement et de réagir sur leur propre interprétation de ce qu’est le consentement. Et de la manière dont ils en tiennent compte ou pas. Dans la question des consommations en général, et aussi au niveau des relations amoureuses, on voit clairement que le genre s’exprime. Les garçons sont enfermés dans : « il faut répondre aux sollicitations de la fille », « il faut répondre aux sms », « il faut être disponible tout le temps sinon elle fait la gueule », « il faut acheter un cadeau à la Saint-Valentin ». Les filles disent que ce n’est pas cela qu’elles attendent. Notre objectif, c’est de monter qu’il y a des attentes différentes et de pouvoir les exprimer. Ça se passe dans le discours du milieu festif. » : Dans cet exemple, la participante explique comment elle adopte des lunettes de genre dans un groupe mixte. Elle utilise le groupe mixte pour déconstruire les stéréotypes que certains garçons peuvent avoir en les confrontant à la parole plurielle des filles.

« Pour faire de la prévention de l’usage de drogues chez les jeunes, cela ne serait-il pas mieux de, par exemple, travailler l’affirmation de soi, travailler des facteurs de protection sans spécialement différencier. Les intervenants le savent, mais ne le nomment pas pour ne pas renforcer les clivages. » : A nouveau, tout dépend de l’objectif poursuivi et de l’analyse du public qui a été faite préalablement. On sait que les filles peuvent être éduquées à ne pas prendre leur place dans les groupes (temps de prise de parole, légitimité accordée à ce qui est dit selon que ce soit une fille ou un garçon). Dès lors, il est pertinent de s’interroger sur l’intérêt de travailler l’affirmation de soi en non-mixité/mixité ou d’envisager que cette observation puisse être formulée et discutée avec les jeunes.

« Ce qu’elle explique par rapport à la culpabilité des femmes, c’est quelque chose qu’on sent beaucoup même dans d’autres contextes… parce qu’il y a ce poids de la maternité. Il faut faire attention à ne pas voir la femme que comme mère et, dans les dispositifs d’aide et d’accompagnement, ne pas stigmatiser encore plus parce qu’elle pourrait être maman (alors que si ça tombe, elle ne l’est pas). Il faut avoir une attention, mais ne pas avoir une pratique qui soit spécifique à… Avoir un accueil assez large… » : A nouveau, ce qui est vécu par les femmes qui auraient des usages addictifs est un effet de loupe sur notre société. Aujourd’hui, les femmes continuent de formuler l’imposition à devenir « mère », les pressions à être de « bonne mère »

« On ne va pas poser la question des besoins des enfants, car on ne veut pas être trop intrusif. Il faut être vigilant à ne pas être trop intrusif. Parce que je suis en contact avec des personnes qui sont en grande souffrance psychique et qui ont diverses maladies mentales, dans la manière de se comporter, on doit faire attention aussi, à ne pas casser le lien. » 

#3Articuler 

- Une démarche à la fois individuelle (de questionnements vis-à-vis de soi), collective (avec ses collègues et les publics) et institutionnelle (identifier un positionnement autour de questions de genre qui vient nourrir les valeurs de l’association) : « J’anime des groupes de jeunes, j’aime bien les observer et je ne les ai jamais questionnés sur cela. Je vais trouver des questions rigolotes. Tu fumes ? Tu fumes où ? Pourquoi ? » 
- des actions plus spécifiques et des stratégies plus transversales : intégrer la question du genre dans les pratiques ne signifie pas de devoir mettre en place des ateliers non-mixtes dès demain. Ces actions peuvent être une issue possible sur base d’une analyse de situation. De même, réaliser un débat autour des différences liées au genre ne va pas forcément renforcer les stéréotypes si celui-ci est préparé et s’insère dans une démarche cohérente et pertinente.

# Conclusion

L’approche de genre donne l’impression d’être une pelote de laine : tout est imbriqué dans tout et il est difficile de savoir quel fil tirer en premier pour parvenir à démêler la bobine. Cela est bien normal, puisque le genre est un déterminant social de santé transversal, c’est-à-dire, qui traverse tous les aspects de notre vie. Les professionnel-le-s pourraient alors avoir tendance à laisser la pelote comme cela de peur de faire des nœuds. Ou alors de passer beaucoup de temps à observer la pelote pour tenter d’anticiper comment celle-ci va réagir si on tire tel ou tel fil, sans ne jamais se décider réellement à la démêler.

Plusieurs témoignages lors de cette journée font référence au fait d’avoir peur, ne pas vouloir nommer les différences ou ne pas proposer des dispositifs non-mixtes parce que cela renforceraient les différences. Cette question du genre surfe d’une certaine manière sur la vague du tabou : si on ne la nomme pas, on croit l’évacuer ou qu’elle passera en douceur. Pourtant, ne pas la nommer ne fait que la rendre invisible ; cela ne l’empêche pas d’exister et d’être source de stéréotypes, d’inégalités et de violences.

L’approche de genre demande de prendre un risque, d’être soi-même bousculé-e dans son identité de genre, dans ses habitudes, dans ses comportements. Observer ces différences, les mettre en discussion, écouter les points de vue, identifier à quel point au sein d’une équipe on est en accord ou en désaccord, s’informer, lire, se risquer à mettre en place une action, atteindre l’objectif ou se planter. Observer le nœud sur lequel on butte. Evaluer entre partenaires, avec les publics. Rectifier. Chercher des solutions. Parfois s’emmêler pour mieux démêler, mais ne pas baisser les bras face à cette question.