Comportements de santé à l’adolescence : quelles différences entre garçons et filles ?

À propos de l'auteur

Damien Favresse est coordinateur du CBPS (Centre Bruxellois de la Promotion de la santé)

Les usages de drogues sont étroitement liés aux comportements de santé. Mieux comprendre les premiers exige donc d'observer les deuxièmes. Damien Favresse nous guide parmi les résultats des enquêtes de comportements de santé auprès des jeunes.

Lorsque le genre est abordé concernant l’usage de psychotropes (alcool, cannabis, anxiolytiques, etc.) à l’adolescence, il est bien souvent limité au seul constat de différences, comme si celles-ci étaient innées. Quant à la question de savoir ce qui se cache derrière ces divergences, elle est peu abordée dans les enquêtes sur les pratiques de consommation adolescente. Pour répondre à cette question, nous partirons de quelques données sur les conduites de consommation issues de l’enquête internationale HBSC1. Ensuite, nous observerons les éventuelles spécificités comportementales et psychiques des conduites et usages selon le sexe et, pour finir, nous nous attacherons à mieux comprendre l’origine de ces différences.

Ce que les chiffres nous disent

Parmi les jeunes de 11 ans qui boivent de l’alcool au moins une fois par semaine dans divers pays participant à l’enquête, les garçons sont habituellement plus nombreux que les filles à adopter ce comportement. Plus spécifiquement, ils sont 3 % à rapporter cette conduite en FWB et 2 % en Flandre contre respectivement, chez les filles, 1 et 0 %. Ces taux sont proches de la moyenne internationale où 4 % des garçons et 2 % des filles font état de cet usage.

Ces divergences entre les sexes se retrouvent aussi sur le plan de l’expérimentation précoce de l’ivresse où les garçons de 15 ans de la FWB sont 6 % à l’avoir vécue avant 13 ans contre 3 % des filles. Les garçons du même âge sont aussi 13 % à avoir consommé du cannabis au cours du dernier mois contre 9 % des filles. Concernant l’ivresse, des pays comme l’Angleterre ou le Danemark montrent néanmoins peu de différences entre les sexes. Il en est de même pour le cannabis dans un pays comme le Canada, où l’usage est assez similaire entre garçons et filles².

Seul l’usage du tabac est aussi répandu chez les adolescents et adolescentes. Chez nous, 12 % des garçons et 11 % des filles de 15 ans en consomment de manière hebdomadaire. Ce processus d’égalisation entre les genres est, dans une moindre mesure, également observé concernant l’alcool où les différences constatées dans les divers pays et régions participants à l’enquête s’atténuent au cours de la dernière décennie. Derrière cette apparence d’égalité, les garçons consomment généralement une plus grande quantité de produits.

« Les pleurs des garçons sont plus souvent interprétés et gérés comme de la colère alors que, chez les filles, ils sont perçus comme des signes d’anxiété. »

DSP 85 article 4 graphique 1

Consommation, estime de soi… et protection

Pour comprendre si des spécificités genrées apparaissent dans les usages, nous sommes partis de quelques données exploratoires de l’enquête de 2010. Sur cette base, nous constatons que 32 % des filles qui expriment de l’insatisfaction envers leur vie se sont adonnées au binge drinking³ peu de temps avant la passation de l’enquête contre 24 % des filles qui se disent satisfaites de leur vie. Chez les garçons, c’est 34 % des insatisfaits de leur vie contre 33 % des satisfaits qui ont adopté cette conduite. Si les garçons sont plus nombreux à adopter des conduites à risque, chez les filles, les différences entre les usagères et non usagères de psychotropes sont souvent plus marquées en matière de bien-être et de risque  que chez les garçons (sentiment de bonheur, dépréciation scolaire, rapports sexuels multiples, etc.). Elles nous montrent que le mal-être, constaté notamment dans les conduites addictives des femmes adultes4,5 apparaît déjà plus déterminant parmi les adolescentes consommatrices que parmi leurs homologues masculins. Ces dernières seraient aussi plus enclines à éprouver un sentiment de culpabilité envers leurs consommations.

Au-delà des usages de psychotropes, les filles se distinguent des garçons par une image de soi plus négative tant sur le plan psychique que sur le plan physique (plus de plaintes psychosomatiques, moins confiance en elle, plus de sentiments de surpoids alors que moins en surcharge pondérale, etc.). Par contre, elles adoptent davantage de conduites de protection (plus de fruits et légumes, moins de frites, port du casque à vélo plus répandue, etc.). Elles usent également de davantage de médicaments, y compris de médicaments psychotropes.

JVR DSP 85 article 04 Favresse p 12
DSP 858 article 4 graphique 2

Ce que les jeunes répondent dans les enquêtes : reflet de leur socialisation ?

De manière plus générale, ces caractéristiques se retrouvent dans les diverses conduites des adolescentes et sont le reflet de logiques genrées qui dépassent les usages de psychotropes. Les garçons se construisent plus à l'adolescence dans des logiques de « transgression sociale », en opposition aux prescrits parentaux et adultes et en conformité par rapport aux pairs. Les filles, pour leur part, sont plus dans les logiques de « conformité sociale », de construction identitaire respectueuse des normes véhiculées par les adultes. Pour mieux comprendre ces divergences, l’hypothèse la plus vraisemblable est que les différences physiologiques de départ, notamment en matière de constitution physique, entre garçons et filles sont renforcées par un processus de socialisation différenciée entre les sexes6. Ainsi, au cours de la petite enfance et de l’enfance, les parents accordent souvent plus d’importance au développement psychomoteur des garçons et au développement verbal des filles. Les pleurs des garçons sont plus souvent interprétés et gérés comme de la colère alors que, chez les filles, ils sont perçus comme des signes d’anxiété. Les cris des garçons sont plus souvent ignorés alors que ceux des filles sont davantage réfrénés ; le choix des loisirs se dirige vers des activités plus collectives et violentes pour les garçons et, plus liées à la douceur et l’élégance chez les filles. À l’adolescence, les conversations masculines sont plus orientées vers leurs prouesses sportives et l’aspect technique de leurs activités tandis que les discussions entre filles se portent davantage sur les confidences intimes et sur l’expression de soi. Sur le net, les garçons privilégient généralement les jeux en ligne tandis que les filles s’adonnent plus volontiers aux discussions en ligne par exemple7.

Ce façonnage social des conduites interroge nos pratiques de prévention et de réduction des risques, et leurs effets potentiellement distincts selon le genre. En classe, les animations menées par des adultes touchent-elles garçons et filles de la même façon ? La prévention par les pairs a-t-elle un impact sexué ? Les besoins spécifiques aux adolescentes et ceux particuliers aux adolescents sont-ils couverts par nos interventions ? Faut-il prévoir des interventions différenciées selon le genre en complément  ou non d’interventions indifférenciées ? Ce questionnement n’est évidemment pas l’apanage du secteur « assuétudes ». Des analyses relatives aux interventions en matière de harcèlement à l’école8 mettent ainsi en évidence que ces interventions n’ont pas le même effet selon le genre9.

Au-delà de la question du genre qui plaide pour le maintien ou le développement de la diversité des modes d’intervention si nous voulons toucher à la fois garçons et filles, il ne faut pas oublier que le genre n’est pas la seule différence sociale et que d’autres différences, notamment, socio-économiques influencent aussi nos conduites.

[1] Health Behaviour in School-aged Children. Concernant l’enquête HBSC, il s’agit d’une étude menée tous les 4 ans dans une quarantaine de pays. Les données de la Fédération Wallonie-Bruxelles sont recueillies par le SIPES-ULB.
Inchley J. et al. (eds), Growing up un­ equal:gender and socioeconomic differences in young people’s health and well-being, Health Behaviour in School-aged Children study: international report from the 2013/2014 survey, Copenhagen, WHO Regional Office for Europe, 2016. 276 p.
Moreau N. et al., Comportements, bien-être et santé des élèves, Service d’Information en Promotion Éducation Santé de l’École de Santé Publique de l’Université Libre de Bruxelles SIPES (ESP-ULB), 2017, 320 p.

[2] A noter que ce pays vient par ailleurs d’en légaliser l’usage récréatif.

[3] Consommation de 5 verres ou plus, à une même occasion, au moins deux fois au cours des 30 derniers jours chez les 12-20 ans.

[4] Femme et addictions, Fondation Neuchâtel Addictions, 2013, 54p.

[5] BARRAULT M., « Spécificités des problèmes d’utilisation de substances chez les femmes », Psychotropes, De Boeck, 2013/3, Vol. 19, p.9-34.

[6] DARMON M., La socialisation, Armand Colin, 2010.

[7] FOURNIER M., « Filles-garçons, des univers séparés », Sciences humaines, n°226, 5/2011, p. 15.

[8] KERIVEL A., « Genre et lutte contre le harcèlement à l’école », Education et formations, n°97, 9/2018, p. 31-52.