Deuxième salle de consommation à moindre risques à avoir ouvert ses portes à Bruxelles, LINKup a la particularité de disposer d’un espace exclusivement réservé aux usagères. Au fil des semaines, la confiance se tisse et plusieurs passent désormais la porte. Reportage au cœur de la capitale à la rencontre des travailleur·euses qui portent le projet.
De l’extérieur, rien n’indique réellement l’existence de LINKup. Inauguré le 15 décembre 2025, le dispositif a pris place à quelques pas du canal, au cœur de Molenbeek-Saint-Jean, dans un ancien hôtel complètement réaménagé. Les travailleuses sourient : il est arrivé quelques fois de croiser le regard interrogateur de touristes pensant y trouver une chambre pour la nuit. Mais, si rien ne présente clairement LINKup, le comptoir à l’entrée ne laisse, pour autant, pas présager d’une réception.
Portée conjointement par Transit asbl, le Projet Lama et Iriscare, cette nouvelle salle de consommation accueille des usager·ères. Que ce soit pour récupérer du matériel stérile au comptoir, bénéficier d’un lieu sûr et hygiénique pour consommer et/ou faire appel à une aide médicale. L’endroit fut choisi de façon stratégique. “En 2023, on était dans un contexte d’une augmentation importante de la consommation dans cette zone. La consommation de crack, par exemple, était visible en rue ou dans les stations de métro, ça faisait du bruit dans les médias. On liait cette hausse aux violences, un lien de causalité pas très juste d’ailleurs, recontextualise Laure Vierset, travailleuse sociale. C’est un projet né dans l’attente de la réalisation d’un grand centre intégré près de Tours et Taxis. Il a du mal à émerger et est en stand-by depuis deux ans, principalement pour des questions budgétaires et faute de gouvernement régional.” À cet état des lieux s’ajoute une pression des riverains. Consultés à plusieurs reprises dans le cadre du centre intégré inabouti, ils et elles ont fini par interpeller les autorités en demandant une solution d’urgence. Bruno Valkeneers, chargé de communication de Transit asbl, se rappelle : “Lors de la dernière session d’information, les riverains ont admis qu’ils n’étaient pas convaincus au début, qu’ils l’étaient désormais, mais que ce chantier allait prendre beaucoup de temps. Or, la situation se dégradait et il leur fallait une solution rapide. C’est de là qu’est née la volonté du politique d’ouvrir un dispositif supplémentaire.” Fallait-il encore trouver le bâtiment, en rénover toute la partie inférieure (celle du dessus sera aménagée en espaces d’hébergement d’urgence d’ici 2027), constituer les équipes et tirer des constats de Gate, première salle de conso. À commencer par la nécessité de réserver un espace aux femmes et minorités de genre.
Les méthodes du terrain et les nôtres sont différentes mais peuvent être complémentaire : ce n’est pas l’un contre l’autre, mais plutôt l’un avec l’autre.
Ouverte en mai 2022, Gate accueille environ 12% de femmes. C’est peu. “Le feedback qui revient, c’est qu’elles ne sont pas toujours hyper à l’aise dans les espaces de consommations mixtes. Parce qu’il y a des gens qu’elles n’ont pas forcément envie de croiser : un client, un agresseur ou autre.”, explique Laure Vierset qui participe aux réflexions sur la nécessité d’une approche genrée de l’accueil. À LINKup, passé le comptoir à l’entrée, la salle d’attente et deux espaces mixtes destinés à la consommation, une dernière pièce est exclusivement réservée aux femmes et minorités de genre. Sa localisation en fin de couloir permet de limiter le passage et d’offrir plus d’intimité. Nais Bourtsev, référente pour l’accueil des femmes et minorités de genre détaille l’endroit : “La salle est un peu plus intimiste tout en respectant l’esprit légal d’une salle de conso. Elle donne sur la cour intérieure, mais la vitre est floutée. Il y a, aussi, une communication spécifique au niveau des affiches, par exemple. Des numéros d’urgence en cas de violences, des infos sur la contraception, la maternité, le violentomètre, etc.” Au-delà des aménagements spécifiques, la volonté est aussi de former au mieux les équipes à l’accueil de ces bénéficiaires. En collaboration avec d’autres associations de terrain – spécialisées dans le travail du sexe, l’accueil des personnes issues de minorités de genre – ou avec les Centres de prise en charge des violences sexuelles (CPVS). “La semaine dernière, on a pu mettre à profit la présentation qu’on a eu du CPVS. Une usagère est venue se mettre en sécurité ici suite à des violences sexuelles et on a pu l’accompagner vers le centre pour qu’elle soit prise en charge là-bas”, illustre Nais Bourtsev.
L’autre enjeu majeur reste de parvenir à établir un lien de confiance avec ces femmes sous-représentées dans les salles de consommation. Bruno Valkeneers : “On estime souvent que c’est 20% de femmes qui consomment par rapport à 80% d’hommes. On le disait, à Gate, on compte environ 12% de femmes bénéficiaires. Imaginons que ce 20% soit représentatif, alors qu’est-ce que cela veut dire ? Que certaines consomment ailleurs, cachées ? Qu’on n’arrive pas à les atteindre ? Qu’elles ne passeront peut-être jamais la porte d’un service de réduction des risques ?” La littérature scientifique abonde dans le sens d’une forte probabilité de sous-représentation des femmes dans les salles de consommation par rapport à leur nombre réel. “Il y a plusieurs raisons à ça, détaille Laure Vierset. La stigmatisation, la peur de celle-ci, les questions de maternité, les violences extérieures et celles qui peuvent se répercuter à l’intérieur du dispositif. Ces facteurs font aussi que certaines arrivent tardivement et dans des états de santé plus dégradés. D’autres ne viendront tout simplement jamais.” Fin janvier, la NV-A, parti de la majorité fédérale, remettait sur la table une proposition de loi visant à placer obligatoirement les enfants “des femmes enceinte toxicomanes”. Tout porte à croire que ce genre de sortie médiatique isole davantage les usagères et finissent de les convaincre de ne pas se rendre dans un service tel que LINKup.
Pour les équipes de LINKup, la création d’un climat de confiance est primordial. Pour être identifié par les usagères comme étant un lieu sûr et en convaincre d’autres de pousser la porte. Outre la formation des équipes, différentes actions concrètes sont menées sur le terrain afin de faire connaître l’existence de LINKup et de son espace en non-mixité. “On a deux éducateurs de rue qui maraudent dans le quartier. Les approches sont difficiles avec certaines femmes parce qu’il y a de l’emprise, de la méfiance ou autre, explique Nais Bourtsev. On a créé des cartes de visite avec des numéros d’urgence (SOS Viol, CPVS, Centre Louiza, Transit crise, ndlr.) qui peuvent être données rapidement et discrètement. Le 25 novembre, journée internationale pour l’éradication des violences faites aux femmes, on avait aussi fait des pochons avec du matériel d’hygiène dans lesquels on avait glissé cette carte. C’est l’enjeu de créer une communication, que ce soit par les ateliers qui leur sont réservés ou via la salle de conso.”
De l’avis des travailleur·euses, cette salle de consommation en non-mixité est une étape et s’inscrit dans un projet plus large. À Gate, tous les vendredis, des espaces femmes sont proposés. S’y déroulent différents ateliers thématiques : crêpes pour la chandeleur, atelier mocktails, après-midi jeux de société. “L’idée est de leur permettre aussi de se reposer, discuter, se laver, prendre quelques vêtements ou des cosmétiques lorsqu’on en a à disposition”, résume Laure Vierset. Du côté de LINKup, il est encore compliqué de dégager chiffres et tendances vu le peu de recul. Pour la référente Nais Bourtsev, en deux mois, elles sont six ou sept à avoir pris possession de la salle qui leur est réservée, mais davantage à juste passer au comptoir récupérer du matériel stérile ou parler aux éducateurs de rue. Et puis surtout, après une première visite, elles reviennent. “Et notamment lorsque ça ne va pas. Je pense à l’usagère qui est venue la semaine dernière suite à des violences, LINKup est le premier endroit auquel elle a pensé. Elle était à proximité et elle a eu confiance en les travailleuses sur place pour réagir de façon adéquate.” Bruno Valkeneers apporte un dernier éclairage : “Que ce soit à Gate ou à LINKup, on arrive à capter des personnes qui n’entrent pas dans d’autres institutions bas-seuil. Gate, on l’a appelé comme ça car l’idée c’est d’être une porte ouverte vers plus loin. ”
LINKup se situe au 63, Boulevard Léopold II – 1080 Molenbeek-Saint-Jean et est ouvert le lundi de 12h à 17h et du mardi au vendredi de 10h à 17h.
Les témoignages rapportés dans cet encadré ont été récoltés lors de moments en non-mixité avec les travailleuses de Gate et LINKup. Les concernées ont marqué leur accord pour que leurs propos soient rapportés.
Récolter la parole des premières concernées n’est pas la plus simple des missions. Méfiantes pour diverses raisons, les bénéficiaires de LINKup et Gate parviennent tout de même à se confier lors des moments en non-mixité organisés dans les différentes structures. Entre elles, et pour rire, “elles l’appellent la salle VIP”, confie Nais Bourtsev en parlant du local en non-mixité de LINKup. Sur la petite dizaine de femmes interrogées par les travailleuses de terrain, toutes s’accordent sur l’importance d’espaces leur étant exclusivement réservés. “Je me sens à l’aise, très bien” ; “Je suis tranquille, ça change d’être sans garçons” ; “Je n’aime pas les lieux mixtes, c’est agréable d’être entre femmes, on peut parler ouvertement de soi, de tout. On se comprend même si on n’a pas les mêmes vécus, on sait ce que c’est d’être une femme qui consomme.”
Quant à identifier ce que la non-mixité permet, les femmes interrogées pointent avant tout le bien-être. L’une d’elles détaille : “Ça change l’atmosphère. Quand tu penses que les hommes ont tout… Ceux qu’on croise ici manquent parfois de respect et de principes. Certains se comportent bien. Mais avoir des espaces rien qu’à nous, ça permet de souffler.” Une autre participante de l’espace femmes complète : “Avec les hommes, tout est toujours par intérêt et on se sent obligées de leur donner ce qu’ils veulent : à manger, de la conso, etc. On se sent davantage vulnérables en leur présence”. Une autre insiste sur le sentiment “d’intimité et de sécurité” que le contact avec les autres femmes induit.
“Toutes les stigmatisations qui accompagnent les discours et représentations qu’on entend – des politiques ou autres – ça détruit l’estime de soi, exprime Bruno Valkeneers, chargé de la communication au sein de Transit asbl. Pour les personnes qui souffrent d’une dépendance, si on veut avoir une perspective d’un mieux être, l’estime de soi est fondamentale. Les retours qu’on a souvent des bénéficiaires c’est qu’ici, on les traite comme des humains, dignement, sans jugement.” Au sein des différents contenus proposés lors des espaces femmes, l’accent est mis sur le soin, au sens large. Que ce soit lors d’ateliers bien-être, de moments de conversation ou de détente. Toutes les participantes, lorsqu’on leur demande leur avis, confirment le renforcement de l’estime de soi lors de ces moments. Mais certaines nuancent : “M’estimer ? Je ne sais pas, ça prend du temps de se sentir mieux, mais ça m’aide”. “Pour que je retrouve de l’estime de moi, il faut que je ne me sente plus jugée. Ça passe aussi par le fait de rencontrer des femmes qui ont le même vécu. Si elles ne consomment pas, elles me jugent”, partage l’une d’elles.
Si toutes les femmes interrogées reconnaissent l’importance de la salle de consommation en non-mixité ainsi que des espaces qui leur sont dédiés, toutes soulignent aussi que l’offre n’est pas encore suffisante. Des demandes très concrètes “il faudrait plus de produits de maquillage” ou “plus de moments de soin” à des besoins généraux de contacts à consolider. “Je voudrais être davantage en lien avec les travailleurs et travailleuses en dehors de l’espace femmes”, indique l’une. “Que les espaces femmes aient lieu tous les jours”, espère une autre. La nécessité des lieux non-mixtes n’est plus à démontrer tant ils renforcent le bien-être des bénéficiaires et leur accroissement semble indispensable.