« La consommation ne s’arrête pas aux portes de la prison »

janvier 2025

En Belgique, entre 4 et 5% des personnes détenues sont des femmes, selon les chiffres annuels de 2024 des établissements pénitentiaires. Celles-ci sont réparties dans les différentes prisons qui disposent d’un quartier leur étant réservé. Principalement à Haren, Bruges et Lantin. Les conditions carcérales sont effarantes entre surpopulation, personnel insuffisant, conditions de détention inhumaines et maintes fois épinglées par les différents observateurs. L’État belge fait d’ailleurs l’objet de nombreuses condamnations par la Cour européenne des droits de l’Homme, la justice belge et le Conseil de l’Europe. Dans ce contexte, difficile d’imaginer que les femmes détenues souffrant d’assuétudes bénéficient d’une prise en charge digne. Les travailleuses d’I.Care asbl en témoignent : partout, l’insuffisance. De politique de réduction des risques en milieu carcéral, de chiffres, d’études et de solutions.

Par Marine Guiet & Audrey Vanbrabant

Difficile d’établir un état des lieux précis lorsque les données manquent. Il n’existe pas de statistiques officielles récentes sur la proportion de femmes qui consomment en prison. Néanmoins, en 2024, deux chercheur·euses de l’UGent1 ont mené une enquête auprès de 211 femmes détenues dans les prisons flamandes. 58% d’entre elles déclarent avoir consommé au cours de l’année précédant leur incarcération et la moitié ont continué après leur arrivée. L’étude note également un glissement de la consommation de stimulants avant l’incarcération (cocaïne, amphétamines) vers la consommation de sédatifs pendant la détention (somnifères, tranquillisants), notamment pour en oublier les réalités.

Pour Melissa Laurent, l’une des psychologues d’I.Care au sein de la prison de Haren, un constat s’impose : “La consommation ne s’arrête pas aux portes de la prison. C’est valable pour toutes les personnes détenues. Il y a toujours des produits accessibles en prison, voire davantage.” À ceci s’ajoutent l’absence générale de politique de réduction des risques et la prise en charge compliquée de la consommation, qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes. “Le fait qu’elles soient un public hyper minoritaire fait qu’elles sont souvent moins bien prises en charge”, détaille Marion Guémas, directrice.

Si l’existence d’une consommation intra-muros commence à être timidement reconnue par les services internes, la politique de l’autruche fut longtemps souveraine. Niveau approche médicale, les options proposées par la prison se limitent souvent à l’abstinence et au sevrage, selon les professionnelles de terrain. “Une approche dans laquelle ne s’inscrit pas du tout I.Care”, synthétise Melissa Laurent. Laurie Cousaert, également psychologue, illustre : “Le service médical incite très souvent à diminuer la conso de médicaments. Mais certaines personnes sont stables grâce à un traitement et se le voient diminuer sans être prêtes ou consentantes et sans être dans des conditions propices à un arrêt.”

Si la prise en charge est globalement mauvaise, les femmes détenues cumulent les peines. Les troubles de santé mentale étant prépondérants au moment de leur incarcération. Marion Guémas : “Elles ont toutes des parcours de vie hyper violents, sont très fragilisées. Au-delà des drogues, il y a aussi la question des médicaments qui sont prescrits pour ces maux”. Un moyen de panser des traumas liés à des violences sexuelles, intrafamiliales, etc. Et Melissa Laurent de conclure : “Ce qu’on observe dans la pratique, c’est que derrière la consommation des femmes, il y a quasi toujours un homme. Il y a un partenaire à l’extérieur qui consomme et elles se retrouvent à commettre des délits, de la vente voire de la prostitution pour récolter de l’argent et acheter de la conso”.

Conditions carcérales – quelle réalité pour les femmes qui consomment en prison ?

Au contrôle global propre aux prisons, s’ajoute un contrôle social. Entre le nombre restreint de femmes détenues et le fait d’être isolées géographiquement, tout le monde connaît tout le monde. Ce qui a pour conséquence de compliquer davantage le recours aux soins, d’oser y faire appel en assumant sa consommation. Pour les femmes, se joue aussi la crainte d’une superposition des stigmatisations. “Il y a un manque de confiance chez beaucoup de détenues envers le service médical car elles ont peur que des informations en lien avec leur conso soient communiquées au service psychosocial et que ça influence une potentielle permission de sortie ou une libération conditionnelle”, explique la directrice d’I.Care. Ces femmes optent donc pour le silence ou trouvent des stratagèmes. “L’une d’elle nous confiait faire entrer illégalement la méthadone dont elle a besoin plutôt que d’en demander au service médical.” Et puis, certaines ont également peur de se voir retirer la garde d’un·e enfant. “Une dame nous disait que ça fait des années qu’elle a arrêté de consommer, mais dans son dossier il est toujours noté ‘toxicomane’. Pour récupérer son enfant en sortant, c’est compliqué”, donne Laurie Cousaert en guise d’exemple.

Femme-mère-consommatrice, tant d’étiquettes qui se marient mal avec les attentes genrées de la société. Les femmes détenues sont le dommage d’autres stéréotypes incombés à leur genre. “On remarque que le personnel de surveillance va d’abord voir les hommes avec l’idée qu’ils ont davantage besoin de bouger, sortir. À propos des femmes, il y a des discours ambivalents. On les accuse d’être manipulatrices, ce qui peut retarder la prise en charge ou en diminuer la qualité. Mais on les estime également dociles et leurs besoins sont souvent pris en considération après ceux des hommes. Ça joue sur leur santé mentale et ça peut, potentiellement, augmenter ou débuter une consommation”, explique Marion Guémas.

Le suivi hors des murs de la prison

Avant même leur incarcération, ces femmes ont fréquemment traversé une série de ruptures vis-à-vis des cadres institutionnels. La sortie de prison représente un enjeu de taille, puisqu’elle exige le respect des conditions de libération, la recherche d’un logement, la remise en ordre socio-administrative, en ce compris le recouvrement des droits des soins de santé. “Si on part du principe que les personnes qu’on rencontre en prison ont, pour la plupart, évolué dans un milieu assez précaire – que ce soit financier, familial, matériel, etc – on peut avancer que, sans accompagnement à la sortie, il y a de grands risques de retourner dans ce milieu-là”, développe Melissa Laurent. Ainsi pour I.Care, l’un des axes de travail repose sur la continuité des soins : “Quand ce sont des personnes qui n’ont pas de possibilité de logement ou même d’être accueillies chez un membre de la famille, on peut alors passer par des lieux de cure ou de post-cure qui sont propres aux questions de consommation de produits”. Un travail entamé en amont de la libération, puisque cette transition se veut plus ou moins directe entre la prison et les lieux de soins. Mais les obstacles sont nombreux, même pour ces professionnelles habituées du système, qui déplorent un manque de coordination entre les instances intra et extra-muros. “Les files d’attente sont super longues et les structures extérieures proposent rarement des rendez-vous pré-admission depuis la prison. Ça nécessite que la personne puisse avoir soit des permissions de sortie, soit être déjà dehors pour pouvoir se rendre sur place. Or, à partir du moment où elle est sortie, c’est trop tard, on sait qu’on ne va probablement pas la revoir”. Sans compter la frilosité des structures à accueillir des personnes qui sortent de prison.

Et combien sont incapables matériellement de se débrouiller parce qu’elles ne savent pas lire ou écrire ? C’est hyper stressant pour certaines qui ont été détenues pendant des années, qui ne sont plus du tout autonomes”, explique Marion Guémas. Alors à la sortie, nombreuses sont celles qui retournent dans les foyers qu’elles ont connus avant l’incarcération, “parce que c’est ça ou la rue. Ce n’est pas de la réinsertion, c’est un retour dans la violence”.

Quelques recommandations

“La première recommandation, c’est d’arrêter de mettre les gens en prison”, assène Melissa Laurent. “Le climat général est préoccupant, que ce soit la situation de sur-occupation des prisons ou des discours qui prônent toujours plus d’enfermement, d’endurcissement des peines sans réfléchir à qui on enferme”, poursuit-elle. Pour appuyer cet  argument, l’équipe d’I.Care rappelle ce chiffre publié par le ministère de la Justice : un·e détenu·e coûte à l’État 171,68€ par jour2 et cela, sans compter l’accompagnement à la réinsertion et aux questions d’assuétudes, qui relèvent de budgets communautaires et régionaux. “Et si on envisageait cet investissement dans des politiques sociales d’alternatives à la détention ? De quoi prendre en compte, par exemple, des personnes qui ont des problèmes de santé mentale ou d’assuétudes, qui n’ont rien à faire en prison. Au contraire, la détention carcérale va, au mieux, ne pas aider et dans la plupart des cas, aggraver tous les problèmes existants”. I.Care appuie la nécessité de mener une réflexion sur le recours à l’incarcération et sur les conditions de vie en prison.

Quant à la situation actuelle, il est question d’accompagner les personnes à travers une approche genrée, appuie Melissa Laurent : “Si on part du principe que la consommation est un symptôme de souffrance, il faut travailler sur ce qui la génère. Et c’est souvent lié à la gestion du trauma, lié à la violence sexuelle, conjugale, familiale”. D’où l’importance qu’en prison, le contact soit facilité entre les femmes détenues et des professionnel·les formé·es à ces enjeux-là, capables d’adapter leurs pratiques en fonction des publics. Finalement, il apparaît essentiel pour I.Care que les enjeux liés aux assuétudes soient envisagés avant tout sous l’angle de la santé publique, dans une approche globale et transversale, plutôt que réduits à une lecture exclusivement sécuritaire.

I.Care

I.Care est une asbl qui a pour raison d’être de contribuer activement à l’amélioration de la prise en charge globale (médicale et psychosociale) des personnes détenues, de la continuité des soins pendant l’incarcération et lors du transfert ou de la libération ainsi qu’au développement de la promotion de la santé en milieu carcéral.

1. Favril, Louis, and Charlotte Colman. « Wijzigingen in Het Patroon van Druggebruik Bij Vrouwen Voor En Tijdens Detentie. » – Tijdschrift voor criminologie n°66

2. SPF Justice, Chiffres annuels Établissements pénitentiaires 2024