Dans le milieu du deal, les femmes n’échappent pas aux stéréotypes : considérées comme naïves, non-violentes et objets de sexualisation sur le marché des drogues, elles apparaissent marginales et en situation de précarité dans la littérature scientifique. Pour Sarah Perrin, docteure en sociologie de l’Université de Bordeaux, la réalité de terrain est plus nuancée. Dans sa thèse1, elle s’intéresse aux trajectoires d’usagères-revendeuses insérées socialement à Bordeaux et Montréal. Des femmes qui passent sous les radars, en ce compris des politiques publiques de réduction des risques.
Interview par Marine Guiet
Déjà, il y a un impensé de la déviance des femmes. Maïa Neff l’explique très bien dans un article paru dans Déviance et Société2. C’est essentiellement lié au fait que la recherche a longtemps été aux mains des hommes qui ne pensaient pas le genre. Quand Isabelle Clair interroge Howard Becker sur l’absence de questionnement de genre dans Outsiders3, ouvrage fondateur de la sociologie de la déviance, il répond que ça ne lui semblait pas être une variable essentielle dans la trajectoire des individus. Il ajoute que le genre n’était tout simplement pas pensé comme une question de recherche à cette époque-là.
Ensuite, les femmes sont moins visibles dans l’espace public que les hommes, ce qui explique qu’elles sont moins interpellées par la police. Leurs usages de drogues, sont bien plus présents dans des sphères privées, moins atteignables par la recherche, mais également par les dispositifs de prise en charge et de répression.
Durant mes recherches, j’ai constaté un décalage entre la réalité des usages et des ventes de drogues observée sur le terrain et leur traitement dans la littérature scientifique. Lorsqu’elles y apparaissent, les femmes sont le plus souvent décrites comme des victimes, des complices ou des personnes sous l’influence d’hommes. Par ailleurs, cette littérature privilégie des situations de forte précarité et de marginalité, en se concentrant sur des trajectoires marquées par ce que Robert Castel nomme une « expérience totale des drogues » : celles-ci occupent une place centrale au point de provoquer des ruptures sociales, économiques et familiales.
Or, sur le terrain, je rencontrais de nombreuses femmes insérées socialement, qui ne vivaient pas une expérience totale des drogues. De manière générale, les usages de drogues concernent davantage de personnes insérées que de personnes marginalisées selon le criminologue Tom Decorte4 (UGent), spécialisé dans l’étude des trafics de stupéfiants ; et parmi les femmes, elles semblent bien plus indépendantes que assujetties. Il y avait donc pour moi un enjeu sociologique de représentation fidèle de la réalité sociale, mais aussi un enjeu politique et féministe : penser la déviance des femmes sans l’analyser sous un prisme masculin.
Mon échantillon est composé de femmes âgées de 18 à 35 ans, avec une moyenne d’âge autour de 25 ans. Au niveau des emplois, on retrouve aussi bien des contrats précaires que des postes pérennes à responsabilité avec un haut niveau de diplôme.
Concernant les consommations, il n’existe pas de différences notables entre les hommes et les femmes. C’est majoritairement alcool et tabac dans l’adolescence, puis expérimentation du cannabis. Celui-ci s’inscrit ensuite dans une quotidienneté, avec des motivations souvent auto-thérapeutiques pour favoriser l’endormissement ou apaiser l’anxiété. Pour une part non négligeable de l’échantillon – environ la moitié – , on observe également des expérimentations de drogues illicites autres que le cannabis, principalement la cocaïne, la MDMA, l’ecstasy, la kétamine ou les champignons hallucinogènes. Ces usages s’inscrivent majoritairement dans des espaces festifs et répondent à des motivations liées au plaisir, à la performance ou à l’amusement.
La vision classique du deal renvoie généralement aux points de vente en bas des tours ou dans les centres-villes, caractérisés par une forte division du travail, une hiérarchie structurée et de nombreux échelons. Elle s’accompagne également d’une représentation des acteurs du trafic comme de jeunes hommes racisés et précaires.
L’usage-revente (vendre des produits pour financer ses propres usages) est bien plus présent à mon humble avis que le deal tel que je viens de le décrire. Cette pratique va s’établir au sein de son entourage, avec ses ami·es ou les ami·es d’ami·es, le plus souvent dans des espaces privés ou festifs, jamais dans l’espace public. Une pratique qui n’est pas spécifique aux femmes.
Dans la mesure où la violence est perçue comme un facteur susceptible d’attirer l’attention des forces de l’ordre, le fait d’en venir aux mains ou aux armes est très rare sur ce micro marché de l’usage-revente. Par contre, vu qu’on est dans un marché illégal, la violence reste un cadre des interactions, elle peut arriver à tout moment. D’autant qu’en cas d’agression, de viol, le recours à la police est extrêmement complexe et s’accompagne d’un fort discrédit.
Cette possibilité de violence joue un rôle de régulation symbolique des interactions. Elle fait partie des craintes exprimées par les femmes, que ce soit lors de l’achat, de la consommation ou de la vente. Face à ça, elles peuvent développer plusieurs stratégies : se munir d’une arme blanche ou avec une bombe lacrymogène, pratiquer un sport de combat, ne pas aller acheter, vendre ou consommer seules. Certaines vont préférer se constituer un entourage féminin, fondé sur une protection et une vigilance mutuelle, d’autres choisissent d’être accompagnées d’un homme pour aller acheter ou vendre, ou en tout cas avoir un homme présent quelque part pour limiter le stéréotype de vulnérabilité, d’incapacité à la violence dont font l’objet les femmes.
Les femmes que j’ai rencontrées font l’objet d’un stéréotype de manque de crédibilité par exemple : elles vont plus souvent faire l’objet de (tentatives) d’escroqueries, ce qui peut être dangereux. Si je vends un produit à la place d’un autre, je ne sais pas quel effet ça peut avoir sur la personne qui la consomme ou sur la personne qui la revend par ailleurs. Ensuite, le stéréotype d’incapacité à la violence vient accentuer ces risques d’escroquerie, en renforçant l’idée que les femmes seraient à la fois incompétentes, incapables de négocier et de se défendre. À cela s’ajoute un stéréotype de sexualisation, qui accroît les risques assez spécifiques aux femmes et aux minorités de genre.
Le manque de crédibilité, ça permet aussi d’être invisible aux yeux de la police. Passer pour quelqu’un d’inapte à la violence, ça permet aussi de renvoyer une image de confiance et donc de se constituer une clientèle qui n’aura pas peur de venir acheter ou de consommer en votre présence – ce qui est un stéréotype en tant que tel, puisque les femmes peuvent faire preuve de violence. Et puis le stéréotype de lubricité ou de sexualisation permet aussi d’obtenir des produits moins chers ou gratuits par des hommes qui pensent qu’en vous en offrant, ils auront des avantages physiques, sexuels, relationnels, alors que vous savez qu’ils n’en n’auront pas.
Tout ça s’inscrit dans le registre du sexisme bienveillant qui attribue aux femmes des qualités supposément naturelles – douceur, gentillesse, sensibilité, écoute – et constitue une forme de domination profondément intégrée socialement. Les femmes interrogées savent très bien quand elles font l’objet d’un sexisme bienveillant ou hostile. Elles parviennent à retourner le stigmate, pour reprendre une expression de Goffman, pour en tirer des avantages dans le milieu du deal et de la consommation.
Les policiers mobilisent tout un répertoire pour expliquer la faible interpellation des femmes : des arguments statistiques, fondés sur l’idée qu’elles seraient moins délinquantes que les hommes ; des arguments issus du sexisme bienveillant ; mais aussi des arguments racistes et culturalistes associant le deal – et ce sont des propos qui m’ont été tenus – à des hommes maghrébins, qui sont selon eux musulmans et donc misogynes. C’est donc la prophétie autoréalisatrice : la police se dirige dans des quartiers auprès de publics où il y a déjà eu du stupéfiant. En fait, en ne cherchant que là où on a déjà cherché, on ne trouve que ce qu’on a déjà trouvé.
On retrouve souvent dans la littérature l’idée que les femmes sont introduites aux consommations, voire à la vente, par des hommes. Je pense que ce constat s’explique par le focus mis sur les personnes en situation de précarité. Il semble par exemple que, pour les pratiques d’injection, les femmes soient davantage initiées par des hommes, voire plus encore, par des partenaires amoureux. Mais ce n’est pas ce que je retrouve sur mon terrain. L’initiation aux usages s’y fait entre ami·es, que ce soit par des femmes ou par des hommes. Pour moi, le genre joue autant que l’insertion sociale, sinon moins dans certaines situations analysées.
Prenons le recours à la prise en charge par exemple. On sait que les femmes y recourent beaucoup moins que les hommes sur le plan des drogues, alors qu’elles vont bien plus consulter, notamment pour des motifs psy. La littérature explique qu’une femme usagère de drogues est plus stigmatisée qu’un homme. Mais sur mon terrain, je constate que les femmes ne mettent jamais en avant leur genre. Pour expliquer qu’elles ne recourent pas à la prise en charge, elles mettent en avant leur insertion sociale. Pour elles, ces structures-là sont pensées pour des personnes précaires, consommatrices marginalisées, dépendantes, injectrices et elles veulent s’en distinguer.
Personnellement, je considère qu’il faut changer les modalités de prise en charge en privilégiant des espaces non mixtes, fondés sur une approche intersectionnelle et communautaire, conçus par et pour les usagères de drogues. Cette approche implique de prendre en compte non seulement le genre, mais aussi l’insertion sociale, la race, l’âge et le niveau socio-économique. Alors évidemment pour ça, il faut des financements, ce qui s’inscrit difficilement dans le contexte politique actuel, peu favorable à la réduction des risques.
1. Perrin, Sarah. « Les mondes cachés de la drogue. L’invisibilité des femmes insérées socialement ». Thèse de doctorat en sociologie, Université de Bordeaux, 2022.
2. Neff, Maïa. « Usages de drogues au féminin et production du savoir académique ». Déviance et Société 42, no 3 (2018) : 569-595.
3. Becker, Howard S. « Outsiders: Studies in the Sociology of Deviance ». Glencoe (IL) : Free Press, 1963.
4. Decorte, Tom. « Les effets adverses des politiques officielles en matière de drogue sur les mécanismes d’autorégulation des consommateurs de drogues illicites ». Drogues, santé et société, vol. 9, n°1, 2010, p. 295-333