Genre et assuétudes : quand les professionnel·les interrogent leurs pratiques

janvier 2025

Questionner les assuétudes au regard du genre, c’est d’abord dresser un constat : les femmes et les minorités de genre restent sous-représentées, tant dans les structures d’accueil que dans la littérature consacrée aux usages de drogues. Pourtant, les travailleur·euses de terrain sont confronté·es à leurs réalités complexes. Ils et elles ont ressenti le besoin de se rassembler, d’échanger pour améliorer l’accueil, l’accompagnement et l’orientation des femmes, ainsi que des minorités de genre et/ou sexuelles (ex-)usagères de drogues en situation de précarité. Depuis près de cinq ans, ces professionnel·les croisent leurs pratiques au sein d’un groupe de travail dédié, organisé sous la coupole de la féda bxl : le GT Genres. Des focus groups réunissant des (ex-)usagères ont également nourri ces échanges. De cette mise en commun inédite est né un plaidoyer qui formule constats et recommandations.

Genre et assuétudes : quand les professionnel·les interrogent leurs pratiques

C’est le serpent qui se mord la queue. Puisque trop peu de femmes se rendaient dans les lieux d’accueil, d’accompagnement et de prévention des risques, il n’apparaissait pas opportun de leur consacrer des espaces propres. Mais depuis une petite dizaine d’années, le réseau social-santé bruxellois évolue avec la création de lieux et de permanences réservés aux (ex-)usagères de drogues en situation de précarité. Sophie Godenne, infirmière de formation, travailleuse sociale et coordinatrice de l’équipe de terrain de l’asbl Alias a été responsable de l’Espace Femmes de DUNE : “J’ai commencé à travailler il y a une dizaine d’années dans cette association active dans la réduction des risques liés aux usages de drogues en milieu précaire. En 2017, on comptait un peu moins de 4% de femmes dans la file active. On s’est interrogé quant à cet espace mixte qui ne l’était pas réellement. On avait une approche humaniste, ouverte à tout le monde, mais pas une approche spécifique pour le public féminin. Elles n’arrivaient donc pas jusque chez nous, ne restaient pas, ne revenaient pas. On s’interrogeait aussi sur les autres publics invisibles, les minorités de genre et sexuelles”. La réflexion a abouti à la création de l’Espace Femmes, une permanence hebdomadaire qui offre un temps spécifique pour répondre aux besoins, aux demandes, pouvoir partager un vécu commun, se sentir moins isolées. Si le public de DUNE reste majoritairement masculin, les rapports d’activité soulignent la proportion croissante de femmes qui fréquentent le dispositif, puisqu’elles représentaient 20% de la file active globale en 2023.

 

Cette initiative fait partie d’une constellation d’autres qui ont émergé ces dernières années dans le paysage bruxellois au sein de services ambulatoires et résidentiels1. Les retours des professionnel·les de terrain se rejoignent : là où des espaces réservés aux femmes (ex-)usagères de drogues sont créés, une hausse de la fréquentation est constatée. Si cela renforce l’accès au système social-santé, ces lieux de socialisation permettent aussi une meilleure compréhension des problématiques spécifiques rencontrées par les femmes. La parole se libère, explique Sophie Godenne : “On se rend compte que quasi toutes ont vécu des violences, souvent dès le plus jeune âge et d’autant plus lorsqu’elles sont en rue”. En mettant en commun les observations du terrain, le GT Genres constate la récurrence des profils atteints de troubles de santé mentale, d’isolement social et, de manière générale, de discriminations et stigmatisations liées aux rôles genrés. “Il y a la représentation qu’une femme doit prendre soin d’elle, soin de son chez-soi, soin de sa famille, etc. Parler de consommation pour une femme, c’est plus difficile, surtout quand il y a un trouble lié à l’usage. Et quand elles en parlent, elles peuvent être confrontées à des propos et des comportements très stigmatisants”. En ce compris, de la part des professionnel·les de terrain et des institutions d’accueil.

Co-construire pour lutter contre les stigmates de genre

Comment travailler sur la stigmatisation lorsque celle-ci est à ce point multiforme ? En ciblant différents publics, comme le suggère le GT Genres. Pour adoucir l’auto-stigmatisation chez les (ex-)usagères, stimuler leur capacité d’agir est l’une des pistes. Cela peut passer par l’organisation de groupes de discussion entre femmes et minorités de genre, avec la possibilité de les ouvrir aux familles et aux proches, ce qui permettrait de créer le dialogue autour des dynamiques de genre. Ou encore, d’impliquer les (ex-)usagères dans les processus de réflexion et de décision les concernant, avec rémunération. Pour Sophie Godenne, c’est une pratique soutenue depuis des années, mais trop peu mise en place. “Favoriser les focus groups c’est une chose, mais parfois on interroge les personnes concernées sans leur faire un retour de ce qui est advenu de leurs témoignages, or il s’agit d’une intimité qui est dévoilée. Il est important de valoriser leurs expériences, leur expertise, le temps accordé pour faire évoluer nos pratiques et nos projets”. Encourager la participation active donc, afin que les personnes concernées reprennent le pouvoir sur les stigmatisations vécues. Sans oublier que les femmes et minorités de genre n’ont pas nécessairement attendu l’aide du secteur social-santé pour s’organiser collectivement, comme le constate Fanny Verslype, chargée de projets sociologiques et législatifs au sein d’Eurotox: “Des formes de solidarité, de partage d’informations ou de pistes de solutions chez les (ex-)usagères existent déjà. Mais les institutions n’ont pas toujours tendance à prendre tout ça en considération”.

Travailler sur la stigmatisation basée sur le genre auprès de nos publics, forcément, ça a du sens. Mais quand on veut questionner ça au niveau institutionnel, c’est plus sensible.” – Sophie Godenne

Les constats du GT Genres agissent comme un miroir pour les secteurs concernés par la prise en charge des (ex-)usagères de drogues. Louise Paquot, psychologue sociale et interculturelle, chargée de projets à la féda bxl, poursuit : “Solliciter les personnes sur nos dispositifs, ça permet aussi de remettre au centre leurs priorités, qui ne sont donc plus dépendantes de nos biais personnels. Il y a un constat global sur lequel repose beaucoup d’éléments: si les stigmatisations croisées que subissent les publics mettent ces personnes en situation de risque, elles biaisent aussi les interventions. Les travailleur·euses peuvent reproduire des violences notamment, fondées sur le genre”. Le travail de mise en commun des expériences des professionnel·les a révélé la nécessité d’engager des réflexions sur leur propre position, leurs bagages personnels et leurs représentations. “C’est toujours plus facile de dire qu’on va travailler avec les publics sur ces questions-là, plutôt que de se regarder soi-même et s’interroger au sein de notre institution : qu’est-ce qui est problématique, qu’est-ce qui est critique et comment on travaille sur les rapports de pouvoir et pas uniquement sur les rapports de genre?”, reconnaît Sophie Godenne.

Dans son plaidoyer, le GT Genres illustre ce propos avec l’exemple du manque de formation quant à l’accompagnement des projets et des suivis de grossesse au sein du système social-santé généraliste. À Bruxelles en 2022, une étude a révélé que 19,2% des étudiant·es en médecine de dernière année sont favorables à punir les femmes enceintes consommatrices d’alcool et 15,1% en cas d’usage de drogues illicites2. Une stigmatisation de genre portée sur la santé sexuelle et la capacité à la maternité des (ex-)usagères qui se retrouve également dans les témoignages des focus groups, comme le note Pauline Martin, travailleuse psycho-sociale à l’espace communautaire et réduction des risques “Le Pilier” de Modus Vivendi : “On a rencontré pas mal de personnes qui avaient été stigmatisées au niveau de la responsabilité individuelle. Est-ce qu’elles sont en capacité de prendre ces décisions pour elles-mêmes ? Est-ce qu’elles ont les connaissances appropriées ? En termes de santé sexuelle, la plupart se sont entendues dire : « Il faut que tu aies une contraception parce qu’il ne faut pas que tu tombes enceinte ». La sexualité a été très vite rapportée à la grossesse, sans aborder la question en dehors de ce prisme”.  Ces exemples amènent le GT Genres à souligner la nécessité de renforcer les formations, dans une approche multidisciplinaire et intersectorielle. “On a tendance à être formé·es de manière très spécifique, sur les assuétudes, les violences sexuelles, la santé mentale, etc, explique Louise Paquot. Alors que sur le terrain, les intervenant·es psychosociaux ont plutôt tendance à travailler avec un public qui est souvent à la croisée de ces enjeux. On constate qu’il y a peu de travailleur·euses qui se sentent vraiment outillé·es pour faire face aux situations concrètes du quotidien”.

Un long travail de sensibilisation

S’ajoute encore la stigmatisation de la part du grand public et du milieu politique. L’orientation actuelle est à la criminalisation des personnes usagères de produits psychotropes, à contre courant de l’appel du secteur, à savoir une politique en matière de drogues fondée sur la promotion de la santé et le respect des droits humains. Sophie Godenne, travailleuse sociale, le déplore: “On fait un travail énorme de notre côté pour permettre aux personnes de parler de leur consommation, de pouvoir avoir accès aux soins, d’accompagner les personnes dans leur parcours. On craint que certaines décisions politiques viennent rompre toute possibilité de discussion et d’accompagnement parce qu’il y a un réel risque pour les personnes”. Pour le GT Genres, cette perception misérabiliste en lien avec les assuétudes renforce toujours plus encore les stigmates de genre. À l’automne 2024, le plaidoyer était présenté devant le Parlement bruxellois, juste après la projection du documentaire Le cri des coquelicots³. Celui-ci met en lumière le parcours de femmes (ex-)usagères en situation de précarité, confrontées aux violences de la rue et aux discriminations, mais aussi leurs moments de joie et de solidarité. Une façon de sensibiliser la classe politique et plus largement, la société dans son ensemble. “Il y a aussi de très belles images qui donnent une vision plus humaine, plus complète des réalités, des personnalités et ne réduit pas ces femmes à leur consommation et aux violences vécues”.

Analyser les réalités de terrain pour un meilleur accompagnement

Le GT Genres ne compte pas s’arrêter là. Il lui reste encore des données collectées à traiter, notamment au sujet des violences sexistes et sexuelles dans un contexte d’assuétudes. Là encore, le partage d’expérience des professionnel·les montre des obstacles dans la prise en charge des victimes, observe Louise Paquot (féda bxl) : “Quand on s’adresse à une femme qui est dans une situation de précarité extrême, la prise en charge ne peut pas du tout s’appliquer de la même façon si son compagnon est violent. Dans certains cas, il peut apporter un sentiment de moindre insécurité – celui de ne pas être seule en rue. Il y a plein de schémas d’intervention intégrés par le secteur social-santé, mais qui ne sont pas forcément applicables aux publics avec lesquels on est amené à travailler”.

Là encore, le travail en réseau, avec l’aide de chercheur·euses du milieu académique et la participation active des premières concernées sera la clé, afin d’adapter à leurs réalités l’offre de services de prise en charge des violences basées sur le genre (tels que les Centres de prise en charge des victimes de violences sexuelles ou le planning familial). Avec l’idée, conclut Sophie Godenne,d’aboutir à un protocole, une formation, un outil dont les travailleur·euses pourraient se saisir pour mieux accompagner les femmes, ainsi que des minorités de genre et/ou sexuelles (ex-)usagères de drogues”.

1. Circé, le centre de jour par et pour les fxmmes sans abri ; la Sister’s House, par et pour les femmes en situation de migration ; Macadam et sa permanence pour les jeunes fxmmes en errance ; les espaces consacrés au public féminin dans les salles de consommation Gate et désormais LINKup ; etc

2. Richelle, L., Dramaix-Wilmet, M., Roland, M., & Kacenelenbogen, N. (2022). Factors influencing medical students’ attitudes towards substance use during pregnancy. BMC Medical Education, 22(1), 335. https://doi.org/10.1186/s12909-022-03394-8

3. « Le cri des coquelicots », réalisé par Elisa VDK, Sophie Godenne et Melissa Laurent (2023)