Femmes et Santé est une association reconnue en promotion de la santé qui travaille surtout en deuxième ligne et questionne l’impact du genre sur la santé. Ses axes principaux de travail sont le plaidoyer politique, l’information et la sensibilisation du public ainsi que l’accompagnement des professionnel·les.
Interview d’Anaïs Teyssandier
Active en Wallonie et à Bruxelles, Femmes & Santé coordonne notamment le Groupe de Travail (GT) Genre au sein de la Fédération wallonne de la Promotion de la santé qui propose et formule les recommandations autour de la thématique à destination du cabinet ministériel de la santé et de l’AviQ. Elena Diouf, chargée de mission pour la Wallonie déplore : « On sait que les femmes ont par exemple moins de temps pour faire du sport, qu’elles ont davantage un sentiment d’insécurité dans l’espace public pensé par et pour les hommes mais ces réalités ne sont pas forcément prises en compte dans les actions proposées par le plan de prévention et de promotion de la santé.» Si ça coince dans les hautes strates du pouvoir, les acteurices en promotion de la santé bruxellois.es et wallon.nes ont fait savoir qu’iels souhaitaient adopter des pratiques et postures plus inclusives. Pour répondre à cette demande, l’équipe de l’ASBL s’est appuyée sur une recherche-action et un grand nombre de programmes d’inclusion du genre pour donner lieu à une grille. Une grille d’analyse qui permet de considérer le genre dans toutes les phases d’un projet. C’est cet outil qu’Elena Diouf, co-créatrice de l’outil, nous présente.
Elle questionne les différentes étapes d’un projet sous l’angle du genre et quand on parle projet, c’est assez vaste. Ça peut être la création d’un outil pédagogique, une campagne de communication, tout comme l’organisation d’une journée thématique, d’une conférence ou encore d’un colloque. Pour définir les différentes étapes, on s’est inspiré de la courbe de Blum1, concept peu connu en promotion de la santé mais très intéressant qui définit les différentes étapes- types dans le développement d’un projet en promotion de la santé. Grâce à ce schéma, on se rend compte que bien souvent, on saute une ou deux étapes, voire trois, et qu’on arrive directement à la mise en œuvre sans s’être posé la question des besoins du public cible par exemple.
Pour chaque étape, on a listé un certain nombre de catégories d’analyse et de critères en lien avec la prise en compte du genre, en posant des questions et en donnant des exemples concrets. Par exemple, à l’étape de la mise en œuvre, en termes d’accessibilité, on peut se poser la question de l’accessibilité temporelle « Les horaires auxquels se déroule le projet prennent-ils en compte la temporalité du public visé selon le prisme du genre et des autres discriminations ? ».
On a essayé d’englober un grand nombre de catégories dans la grille de lecture, pour que tout le monde puisse s’y retrouver. On sait bien que d’un projet à l’autre, ce ne sont pas toujours les mêmes contraintes. Certains critères ne sont pas applicables et ce n’est pas un souci.
On propose une méthode d’analyse pour soutenir la réflexion en lien avec les questions de genre et voir ce qui, potentiellement, pourrait être amélioré en cours de projet ou lors d’un projet futur. Ainsi, l’un des objectifs est d’avoir un outil facile à manipuler au quotidien, pour pouvoir réfléchir et analyser les projets de promotion de la santé sous l’angle du genre. L’idée c’est que l’on puisse utiliser la grille à différents moments : en amont, pour s’inspirer de critères liés au genre à prendre en compte, à la fin si l’on a envie de s’améliorer pour la prochaine fois. On peut également l’utiliser pendant le projet, si on a envie de se réévaluer en cours de route. On propose aussi, même si ce n’est pas du tout une obligation, que ça puisse se faire avec les différents porteurs du projet et encore mieux avec le public cible, pour avoir les deux points de vue. On sait bien que dans la réalité, ce n’est pas toujours facile. On s’est beaucoup posé la question de savoir jusqu’où on va avec cette grille justement, parce que l’idée n’était pas qu’on ait juste une grille où l’on coche des oui, des non, des peut-être, et laissez les gens se débrouiller. Il s’agit avant tout d’un outil d’analyse que chaque structure doit s’approprier afin de l’adapter à ses pratiques. L’idée est avant tout de susciter une réflexion et d’initier des changements avec des propositions de pistes d’action ouvertes, en fonction de leur motivation, de leur temps et possibilités.
Au niveau institutionnel, ça pourrait être de mettre en place une sensibilisation ou une formation à destination de l’équipe porteuse des projets. Au niveau plus méthodologique, si on se rend compte qu’on n’a pas assez de données pour faire un état des lieux des inégalités de genre, essayer de conduire une enquête exploratoire. Ce sont des propositions qui, parfois, peuvent nécessiter pas mal de temps, ce qui peut générer de grosses difficultés à intégrer le genre au quotidien dans les pratiques des acteurs en promotion de la santé. On s’est également rendu compte de résistances institutionnelles à l’intégration des notions de genre dans les pratiques comme par un manque de subsides dédiés, de sensibilisation, de mesures harmonisées, etc
Cela dépend fort d’une institution à l’autre mais je pense qu’il y a des institutions qui ont du mal à se remettre en question. Pour d’autres, ce sont des éléments beaucoup plus pratico-pratiques qui empêchent les changements, comme la gestion de l’urgence et donc le manque de temps. De manière encore plus macro, je pense qu’il y a des remises en question qui doivent venir de plus haut, comme au niveau du plan de la promotion de la santé, pour pouvoir toucher les acteurs en promotion de la santé. Pour moi, le travail de déconstruction concerne tous les acteurs, du plus macro au plus micro, donc des administrations aux personnes sur le terrain.
Non, je dirais que non, à part que ça s’adresse forcément aux acteurices en promotion de la santé parce que ça a été créé pour elles et eux. Bien que je pense que dans d’autres secteurs, ça pourrait aussi s’appliquer. Sinon, il n’y a pas de prérequis particuliers. L’introduction de l’outil plante le décor et explique ce qu’est le genre et en quoi les inégalités de genre peuvent impacter la santé.
Au tout départ, on s’est vraiment inspiré de tout ce qu’on a trouvé au niveau francophone. On voulait avoir une vue d’ensemble de ce qui existait déjà comme check-list sur le genre. Au final, on s’est surtout basé sur des sources belges, notamment l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. On s’est réapproprié ce qui pouvait convenir à la promotion de la santé. On s’est aussi inspiré du livre de Jean-Yves Le Tallec et Danièle Authier2 : « La promotion de la santé au prisme de genre », un des seuls qui aborde cette thématique.
On serait très contentes chez Femmes et Santé si la grille est utilisée et que cela permette d’éveiller les consciences et d’améliorer certaines choses qui peuvent être très facilement modifiables. Au niveau de la communication par exemple, utiliser l’écriture inclusive ou construire une vidéo ou un visuel en représentant différents corps et/ou différents âges. Ça n’est pas suffisant mais ce sont déjà des réflexes qui pourraient s’acquérir au fur et à mesure du temps. La grille a aussi et surtout pour but de faire réfléchir à nos pratiques quotidiennes. Si tout ne peut pas changer du jour au lendemain, se remettre en question et tendre vers une meilleure prise en compte du genre et des différentes discriminations est le plus important. Et alors, les actions toucheront plus spécifiquement les différents publics. L’un des objectifs de la grille est aussi d’amener les associations à des citoyens et citoyennes qui ont des vécus et des expériences de vie hyper différentes. Ce qui soulève le besoin d’aller vers ces publics car c’est ça aussi la promotion de la santé, c’est aller vers les publics, partir de leurs vécus pour lutter contre les inégalités sociales de santé.
1.https://www.fbpsante.brussels/wp-content/uploads/2023/09/fbps-demcom-web.pdf, p.36
2.Le Talec, J.-Y., Authier, D. et Tomolillo, S. (2019). La promotion de la santé au prisme du genre. Guide théorique et pratique : Guide théorique et pratique. Presses de l’EHESP.