Quelles approches pour mieux prévenir les addictions auprès des publics féminins ?

À propos de l'auteure

Carine Mutatayi est chargée d’études au Pôle des Evaluations des politiques publiques à l'Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT)

Alors qu’en Belgique, les études traitant du genre et des drogues sont peu nombreuses, l’Observatoire français a publié différentes analyses sur la prévention genrée. Carine Mutatayi nous résume les principaux enseignements de ces travaux.

En Europe, les usages de substances pyscho-actives (SPA) – d’alcool, de tabac, de médicaments psychotropes1 ou de drogues illicites – sont davantage masculins, à quelques exceptions près, par exemple en matière de tabac et de médicaments psychotropes, et ce d’autant plus que les usages sont réguliers ou intensifs. Cependant, les filles sont de plus en plus susceptibles d’expérimenter les drogues au même titre que les garçons (UNODC, 2016)². Face à ces constats, on peut raisonnablement s’interroger sur le besoin d’adapter des réponses préventives spécifiques aux filles. La recherche nous renseigne sur les facteurs de protection les plus influents chez elles et sur les approches de prévention efficaces. En France, les approches « genrées » à l’égard des publics féminins relèvent davantage de la prise en charge que de la prévention.

Facteurs de protection et motivations

Les principaux facteurs de protection relevés chez les adolescentes se situent aux plans familial, individuel et social (O'Neil and Lucas, 2015)³ :

·         la disponibilité et la capacité d’écoute de la mère ;

·         un contrôle parental de l’emploi du temps et des fréquentations de l’enfant ;

·         un modèle éducatif « traditionnaliste » quant au rôle de la fille et de la femme ;

·         potentiel effet protecteur de la pratique religieuse sur la consommation d’alcool ;

·         des règles familiales à l’encontre des usages d’alcool et d’autres drogues ;

·         une attitude favorable à l’égard de règles restrictives sur les usages ;

·         une image positive de soi, de son corps ;

·         la réussite scolaire, du moins l’attachement à l’apprentissage scolaire ;

·         l’appartenance à un groupe de pairs non consommateurs.

Les facteurs de risques se définissent pour partie à l’opposé de cet ensemble : mésestime personnelle, environnements familiaux ou scolaires difficiles ou permissifs, fréquentation de pairs « subversifs », réfractaires aux règles. La difficulté de gestion du stress et les troubles alimentaires sont également corrélés aux consommations problématiques féminines. Traumas, abus sexuels, violences intrafamiliales ou conjugales ponctuent souvent les trajectoires des femmes vues dans les services d’addictologie.

L’enquête qualitative ARAMIS, menée en France, de 2014 à 2017, auprès de 200 jeunes de 16,2 ans en moyenne, montre que l’enjeu de sociabilité et l’aspect relationnel dominent les récits des « premières fois », opérant comme des déclencheurs des initiations aux drogues puis des catalyseurs (Obradovic, 2018)4. Dans le cas de la première cigarette, les filles semblent davantage engagées dans une dynamique intime d’adhésion et de validation mutuelles avec leur « meilleure amie », en secret, pour consolider une alliance, alors que les garçons semblent plus enclins à expérimenter des sensations en groupe, souvent avec des aînés et mentors, aspirant à une reconnaissance sociale.

JVR DSP 85article 03 Mutatayi p 10

Programmes efficaces

Les programmes de prévention mettant à profit les mécanismes d’influence sociale sont démontrés comme efficaces sur les comportements favorables à la santé parmi les adolescents (Mutatayi, 2016)5. Ils convoquent les représentations sociales et s’attachent à renforcer chez les jeunes des attitudes et compétences qui les aident à résister à l’offre de SPA et à la pression sociale incitant à consommer. La recherche met en avant deux angles probants : l’apprentissage de compétences sociales confortant l’assertivité (capacité à s’exprimer et à défendre ses choix, ses droits, sans nuire à autrui) et le travail sur les « croyances normatives » afin d’amoindrir l’acceptabilité des usages. Il s’agit de dénoncer les idées fausses, en particulier la croyance répandue, surtout chez les jeunes, que « tout le monde en prend ». Les programmes qui remportent les meilleurs résultats auprès des filles associent ces divers éléments (Kumpfer et al., 2008)6. Ceux qui mobilisent en outre des composantes familiales et communautaires sont encore plus prometteurs.

Les programmes d’aide aux familles et à la parentalité soulignent l'importance de l’écoute, des liens familiaux, de rituels protecteurs, mais aussi de règles claires sur les « interdits », de l’exemplarité parentale à travers des comportements et des attitudes modélisés quant aux SPA (O'Neil and Lucas, 2015). Ils éclairent les parents sur les facteurs de risque de ces usages et cherchent à consolider chez les enfants les capacités de communication, de gestion de conflit et d'efficacité personnelle (self-efficiency), entre autres. À l’égard des filles, les programmes gagnent à aborder aussi des sujets tels que la gestion du stress et de l'humeur, la mise à distance de la pression des pairs et les idées fausses sur les usages.

Les filles tireraient bénéfice des interventions leur permettant d’aborder des questions délicates en l’absence des garçons : les drogues et le contrôle du poids, l'image du corps, la puberté, le rôle des garçons dans l’initiation aux drogues, le flirt, les risques de grossesse et d’abus sexuels (Turner et al., 1995)7.

« Les filles tireraient bénéfice des interventions leur permettant d’aborder des questions délicates en l’absence des garçons : les drogues et le contrôle du poids, l'image du corps, la puberté, le rôle des garçons dans l’initiation aux drogues, le flirt, les risques de grossesse et d’abus sexuels »

Réponses à l’égard des usagères de drogues en France

En France, les interventions spécifiques aux publics féminins demeurent rares en prévention des conduites addictives et minoritaires s’agissant de la prise en charge sociosanitaire8,9. Le milieu scolaire rencontre des difficultés pratiques à partager filles et garçons en groupes distincts, dans les temps scolaires contraints. En outre, la vertu d’une telle séparation interroge les acteurs de terrain car elle apparaît contradictoire avec le travail sur la pression des pairs, qui renvoie à des situations réalistes où les sexes sont rarement séparés.

En revanche, plusieurs programmes d’aide à la parentalité ou de thérapie familiale multidimensionnelle (TFM) ont été soutenus au cours de la décennie. L’adaptation française du « Strengthening Families Program » ou SFP (Kumpfer, 2014)10, baptisée « Programme de soutien aux familles et à la parentalité » ou PSFP, est expérimentée dans deux départements11 français (Alpes-Maritimes et Saône-et-Loire) (Roehrig, 2017)12. L’essaimage du PSFP pourrait se faire à travers le réseau des Consultations jeunes consommateurs (CJC).

Les CJC constituent des dispositifs spécialisés dans l’accueil et la prise en charge des jeunes présentant des conduites addictives. La majorité du public accueilli consulte pour un usage de SPA (en général le cannabis) (Protais et al., 2016)13. Les files actives sont mixtes mais les jeunes filles peuvent y recevoir une réponse individualisée. En 2015, 550 points de consultation en métropole et outremer – y compris dans le cadre de consultations avancées en établissements scolaires, centres de protection judiciaire de la jeunesse, etc. – ont offert une aide de proximité à 7 300 jeunes âgés de 19 ans et demi en moyenne, dont 19 % de filles. Celles-ci sont plus souvent orientées par le milieu scolaire que les garçons (14 % vs 8 %) et consultent spontanément les CJC plus souvent qu’eux (28 % vs 14 %). Globalement, ces jeunes témoignent d’une fragilité socio-économique et sont marqués par des difficultés d’insertion. Parmi les 10 % de consultants mineurs sortis du système scolaire, la moitié ont quitté l’école avant 16 ans, plus souvent parmi les filles (55 % vs 47 %)

Face aux vulnérabilités sociosanitaires exacerbées des femmes toxicodépendantes (psychopathologies, précarité élevée, etc.), des services d’addictologie ont développé des dispositifs spécifiques. Les uns, généralement en milieu hospitalier, traitent des problématiques de la grossesse et de la périnatalité. D’autres s’attachent à consolider le lien mère-enfants, dans un cadre ambulatoire ou résidentiel. D’autres encore visent à créer le lien avec des usagères de drogues afin d’initier ou consolider une alliance thérapeutique. Cela passe par des lieux ou de plages horaires dédiés aux femmes (et leurs enfants) ou par des activités, parfois atypiques, ayant une résonance quant aux préoccupations au long cours des usagères, à la mise à l’écart de leurs revendications féminines. La « renarcissisation » reste un enjeu majeur. Les professionnels accueillants ont réfléchi à des stratégies, alliant accroches pragmatiques, amorces en douceur et approches psychosociales, en sachant parfois « sortir du cadre primaire » (Mutatayi, 2018)14.

[1] The ESPAD Group. ESPAD Report 2015. Results from the European School Survey Project on Alcohol and other Drugs. Lisbon, EMCDDA, 2016, p. 99.

[2] United Nations Office on Drugs and Crime. Guidelines on drug prevention and treatment for girls and women. Vienna, UNODC, 2016, 61 p.

[3] O'Neil, A. and Lucas, J. Promoting a gender responsive approach to addiction. Turin: United Nations Interregional Crime and Justice Research Institute, 2015, 410 p

[4] Obradovic I. « Attitudes, représentations, aspirations et motivations lors de l'initiation aux substances psychoactives-Résultats de l'enquête qualitative ARAMIS (2014-2017) ». Tendances, OFDT, 2018, n° 118, 8 p.

[5] Mutatayi C., « Les approches psychosociales, modes efficaces de prévention ». Jeunes et addictions, Beck F. (Dir.), OFDT, 2016, p.140-143.

[6] Kumpfer, K.L., Smith, P., & Summerhays, J. F. « A wake-up call to the prevention field: Are prevention programs for substance use effective for girls?  » Substance Use and Misuse, 2008, 43(8), p. 978-1001

[7] Turner, S., Norman, E., & Zunz, S. « Enhancing resiliency in girls and boys: A case for gender specific adolescent prevention programming ». The Journal of Primary Prevention, 1995, 16(1):25-38.

[8] Mutatayi C.  « Accueil spécifique des femmes en addictologie. Résultats de l’enquête Ad femina 2018 ». Tendances, OFDT, mars 2019, n° 130.

[9] Fédération addiction. « Femmes et addictions. Accompagnement en CSAPA et CAARUD ». Repère(s. Paris, Fédération addiction, 2016, p. 100.

[10] Kumpfer K.L. « Family-Based Interventions for the Prevention of Substance Abuse and Other Impulse Control Disorders ». Girls. In : ISRN Addiction, 2014, 23 p.

[11] En France, le département est l’unité territoriale administrative infrarégionale.

[12] Roerig, C. et Pradier, C. « Clés de l’adaptation française d’un programme américain de soutien à la parentalité ». Santé Publique 29(5). 29(5), 2017, p. 643-653.

[13] Protais C., Díaz Gómez C., Spilka S., Obradovic I. « Évolution du public des CJC (2014-2015) ». Tendances, OFDT, 2016, n° 107, 4 p.

[14] Mutatayi C. (2017), L’accueil de femmes en addictologie : une question d’accroches, entre aller-vers et guider-vers ?. In : L'Observatoire (93), p.21-25.