École-Police-Jeunes, mais pour qui se prennent-ils ? Des conditions d’interactions entre policiers et jeunes dans l’école

> Caroline De Man, membre du Centre de recherches criminologiques de l’ULB ¹

Les élèves seraient-ils les seuls à percevoir l’effet contreproductif des interventions policières à l’école ? Pour Caroline De Man, la rencontre entre l’institution policière et l’institution scolaire induit une incompréhension réciproque dont découle un certain malaise, voire une forme de violence ressentie par les jeunes face à l’action policière. Un sentiment que les policiers interprètent quant à eux comme une réussite du volet préventif de leurs actions.

Pourquoi la police est-elle présente au sein de l’école ?

La police est une institution qui est mise en œuvre soit de façon réactive quand elle répond à une sol- licitation extérieure (par exemple l’appel d’urgence ; une demande officielle du parquet ; un ordre hiérarchique), soit qui se met en action de façon proactive quand les policiers en prennent eux-mêmes l’initiative. Le plus souvent, la présence de la police au sein d’une école est la réponse à une demande d’intervention formulée par l’école. Les services policiers concernés dans ce cadre d’actions sont principalement les services d’intervention, c’est-à- dire les équipes de policiers patrouilleurs.

Sans entrer dans les multiples motivations qui peuvent orienter l’école vers le choix de recourir à la police, l’école apparait comme un acteur qui attend que la police apporte une solution concrète à la gestion des difficultés rencontrées au sein de l’institution scolaire. En sollicitant la police et sa logique d’action pénale, l’école opte pour une prise en charge des problèmes hors de ses murs et hors du champ de ses compétences éducative et administrative.

La police dans l’école est donc une situation qui il- lustre l’instrumentalisation des forces de l’ordre. C’est-à-dire la possibilité pour tout un chacun de recourir à une intervention policière pour tenter de défendre un intérêt qui lui est propre, pour tenter d’obtenir gain de cause quand il s’estime lésé. La police, forte de son autorité et de ses moyens de contrainte, apparait donc comme un instrument susceptible de venir soutenir une logique d’action individuelle. Les motifs à l’origine des appels à la police sont d’une variété inouïe qui témoigne, d’une part, que la police est une institution hyperaccessible car joignable 24 heures sur 24, et d’autre part, que les policiers sont amenés à intervenir quand les personnes ne savent pas vers qui se tourner.

On constate également que les interviews menées par l’équipe de jeunes reporters 2 font apparaitre que selon la localité des services de police, le nombre d’interventions dans les écoles est variable. Ceci laisse notamment supposer que les directions d’école confrontées à des situations similaires au sein de leur institution n’adoptent pas toutes les mêmes modalités de gestion de conflits.

Ceci invite donc à questionner la palette des ressources accessibles aux écoles en cas de difficultés de prise en charge d’une situation problématique.

L’école apparait, par ailleurs, comme un acteur crédible pour la police qui prend au sérieux les de- mandes d’intervention parfois  répétées.

Que font les policiers une fois dans l’école ?

Une fois dans l’école, les policiers en intervention donnent à voir leurs pratiques professionnelles en mettant en œuvre une logique d’action qui leur est propre. Ils exercent un métier particulier et mobilisent un savoir-faire spécifique, transmis en interne sur base de l’expérience du terrain accumulée dans l’organisation policière. Les policiers ont à leur dis- position des outils, des techniques, des méthodes, des procédures. Autant de ressources formelles et informelles utilisées selon l’appréciation que les policiers ont de la situation.

Quand l’équipe de jeunes reporters questionne l’usage des chiens policiers dans l’école ou encore l’objectif déclaré par un policier de choquer les élèves, ils interrogent l’adéquation des pratiques policières dans la sphère de l’école, alors que les élèves ne se reconnaissent pas comme « auteurs de faits de drogue ». Le point de vue des policiers, tel qu’il transparait de la capsule vidéo, est que l’adéquation des moyens mis en œuvre se mesure davantage au regard des objectifs poursuivis : la répression d’éventuels « faits

de drogue », et la prévention d’éventuels futurs faits similaires. Les policiers rapportent que si le volet répressif n’est pas réellement atteint compte tenu du peu de « résultats » qu’une intervention policière dans une école engrange, le volet préventif est une réussite pour la police qui considère l’impact que cette présence va avoir dans l’esprit des élèves : « les élèves qui ont subi des contrôles vont en parler pendant quinze ans ». En cela, les policiers mobilisent les ressources à leur disposition dans le but d’être efficaces, c’est-à-dire pour avoir la maîtrise de la situation qui se présente à eux.

Comme tous professionnels, les policiers mettent en œuvre leur expertise selon le sens qu’ils donnent à leur métier : Qu’est-ce que c’est être policier ? Que doit faire un policier ? Comment interagir avec la population ?

Que se passe-t-il quand des policiers interviennent dans l’école ?

Quand des policiers sont en interaction avec des élèves dans une école, trois logiques d’action se confrontent. La logique éducative (et disciplinaire) de l’école, la logique pénale de la police, et la logique ordinaire des jeunes gens qui fréquentent l’école. Ordinaire renvoie ici aux pratiques et activités des individus qui n’émanent pas principalement d’un cadre  institutionnel.

L’école trouve appui dans la logique d’action policière ; la police est supportée par la logique d’action scolaire. Les seuls à ne pas profiter pleinement de cette coexistence de logiques d’action sont les élèves : ils regrettent l’effritement du cadre scolaire qui leur est spécifiquement destiné par l’intrusion du cadre policier qui leur semble disproportionné. Les élèves semblent les seuls à percevoir l’effet contreproductif de l’intervention policière : « ça met de l’huile sur le feu, mais ça ne l’éteint pas » dit un des jeunes reporters.

Cette superposition de logiques d’action produit une confusion dans la compréhension que les élèves peuvent avoir de la situation. Ce qui relève de l’évidence pour les policiers — et pour l’école ? — ne l’est pas pour les élèves qui s’interrogent : « pourquoi intervenir de cette façon ? », « pourquoi ne pas inter- venir autrement ? », « pourquoi sommes-nous la cible de ce type d’intervention ? ».

Ces questionnements, regrets et déceptions sont principalement supportés par un sentiment désagréable, voire dégradant de l’expérience d’interaction avec les policiers.

Il est souvent fait état du malaise que la population ressent quand elle fait l’expérience de l’action policière, jusqu’à être perçue comme une violence. Or, les policiers l’interprètent comme l’assurance que les actions qu’ils posent sont cohérentes et conformes aux exigences de leur organisation.

Les policiers sont conscients que leurs actions peuvent être source d’embarras auprès de la population. Mais cet inconfort apparaît plutôt comme une confirmation de l’effet de leur intervention, une manifestation de leur autorité sur le cours ordinaire (et dénoncé comme problématique) des choses.

Quand les policiers sortent de l’école, il reste… des jeunes qui mettent la société au défi !

Les interactions polices-jeunes dans l’école sont une source de confusion pour les élèves dans la compréhension qu’ils ont du rôle de la police mais également du rôle de l’institution scolaire. Les expériences d’interaction police-jeunes relatées dans la capsule vidéo, additionnées aux nombreuses ana- lyses des interactions police-population, semblent condamner ce type de rencontres à un embarras systématique, voire au conflit.

Pourtant, dans un étrange paradoxe, ces conditions d’interaction inconfortables, ne suffisent pas à freiner les tentatives de parvenir à une compréhension mutuelle. En témoignent ce projet de réflexion collective et le travail d’enquête mené par l’équipe des jeunes reporters qui mettent la société au défi de dépasser ses propres contradictions.

1. Caroline De Man est docteure en criminologie. Sa thèse de doctorat est consacrée à la thématique suivante : Interactions entre policiers et population dans l’espace public. Des ajustements du cadre de l’expérience policière aux routines d’interactions ordinaires.

2. Dans la capsule vidéo « Impact des interventions policières à l’école ».

« Ce qui m’a choqué dans ce que le policier a dit, est leur but quand ils interviennent dans les écoles. Il dit que c’est pour choquer le jeune, pour lui faire peur et pour qu’il ne refasse plus ce qu’il a fait. »

« L’école, ça sert à lire, à apprendre, à écrire… Si tu travailles bien tu peux avoir un diplôme et un travail. On peut aussi aider nos parents, s’ils n’ont pas d’argent. »

« Ce que j’ai principalement retenu de l’interview avec le policier, est justement le but de ces descentes dans les écoles : c’est clairement pour impressionner les jeunes par rapport la consommation de drogues et dire : on est là, fais pas le malin avec nous. »

Extraits de la capsule « Quel est l’impact des interventions policières à l’école ? »

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