École et Prohibition: à perdre la raison

> Bruno Valkeneers, Liaison Antiprohibitionniste

Ces dernières années, on constate une inquiétante banalisation du recours aux forces de l’ordre pour gérer la question des drogues à l’école. Cinq fois plus d’opérations « anti-drogues » en 2012 par rapport à 2007. Nous y voyons le symptôme d’une société incapable d’envisager autre chose que la répression pour relever le défi des drogues. Une voie dont l’inefficacité n’est pourtant plus à démontrer.

Un monde avec drogues

Le marché illicite de stupéfiants constitue une activité très lucrative. Son chiffre d’affaires mondial avoisinerait les 250 milliards de dollars annuel. Il s’agit d’un secteur d’activité particulièrement dynamique et innovant. Pour s’en convaincre, rappelons qu’en 2014 pas moins de 89 nouvelles substances mises sur le marché ont été identifiées en Belgique. L’importance du marché des drogues est telle qu’il est désormais pris en considération dans la méthode de calcul du PIB de nombreux pays européens, y compris celui de la Belgique. Autant dire que les drogues sont nécessairement présentes dans de nombreuses sphères de la vie.

De toute évidence, elles circulent également parmi les élèves. Bien qu’il soit difficile d’évaluer le phénomène avec précision, les chiffres du Ministère de l’Intérieur nous enseignent qu’en 2012 les opérations

« anti-drogues » menées dans les établissements scolaires se sont soldées par une saisie moyenne de 2,3 grammes 1. Un résultat largement insuffisant pour prétendre démanteler un quelconque trafic. Pourtant, le déploiement policier est souvent impressionnant comme dans une école bruxelloise où vingt-trois inspecteurs et quatre chiens renifleurs furent mobilisés. Au cours de cette même année, on a dénombré 157 opérations de ce type au sein des établissements scolaires du royaume.

Avec force inutilité

Partageant la position des différents plaidoyers développés à ce propos dans le présent numéro de Prospective Jeunesse, nous ne reviendrons pas sur les effets des fouilles à l’école en termes psycho- éducatifs, de même que nous n’entrerons pas dans le débat sur la légalité de ces opérations « anti-drogues ». En tant qu’association militant pour le développement de politiques alternatives en matière de drogues, il nous revient de questionner les raisons qui poussent les écoles à privilégier le recours à la force plutôt que l’approche éducative pour gérer les situations de consommation de produits illégaux dont elles sont le théâtre. Un questionnement légitime, pour ne pas dire nécessaire au vu du caractère pour le moins disproportionné et l’effarante inutilité de ce genre de collaboration école-police.

Alors que nous voyons dans ces collaborations un terrible aveu d’impuissance, elles semblent être la plupart du temps considérées comme un ultime remède, lorsqu’il ne s’agit pas pour l’école de démontrer à travers ces contrôles une forme de « bonne gouvernance ». En réalité, elles sont autant de cris d’alarme par rapport à une situation que les directions d’écoles semblent considérer comme leur échappant. Rassurons-les : rien de plus normal dans le contexte d’une loi inadaptée aux besoins en matière d’usage et de circulation des drogues. Une loi d’une époque à laquelle ne correspondent ni le marché des drogues, ni les prévalences de consommations d’aujourd’hui.

Logique criminelle

Dans la pratique, cette loi prohibitive de 1921 2 s’est traduite par une logique de criminalisation des usagers de drogues. La culture de répression née dans le sillage de cette loi perdure envers et contre tout, et ce, malgré certaines évolutions, quelques aménagements et de nombreux discours politiques bienveillants sur la nécessité d’œuvrer en priorité pour la santé des publics. Une logique à laquelle n’échappent pas les écoles. Comment en effet entreprendre des actions pertinentes en matière de drogues lorsque toute tentative d’objectivation du phénomène pourra être considérée, au pire comme de l’incitation, au mieux comme de la banalisation ? Puisque la drogue est un crime, il faut nécessaire- ment punir. Cette vision manichéenne est l’un des rouages essentiels de la dialectique prohibitionniste, au point de susciter les réactions les plus radicales, telles que celles observées dans les écoles.

Les effets pervers de la prohibition ne résultent pas uniquement de l’absence de contrôle du marché, du frelatage des produits, de la corruption et du déni du droit à la santé. Ils sont aussi palpables dans les réponses et les discours prônés à l’égard d’une situation d’emblée considérée comme problématique. L’interdit pénal érigé comme seul garde-fou a eu pour conséquence d’annihiler notre capacité à penser les drogues autrement, à apprendre à les civiliser. Aveuglés par la poursuite d’un possible monde sans drogues nous avons cru être protégés par la loi, jusqu’à accepter ses inévitables dérives. À une époque où la consommation de drogues illégales était confinée aux marges de la société et que la loi ne concernait qu’un petit nombre, nous pouvions encore croire qu’il était préférable de déléguer notre fonction éducative aux forces de l’ordre. Une illusion dont il est devenu difficile de se satisfaire dès lors que les drogues sont de moins en moins une affaire de marginalité et que ne cesse de croitre le nombre de citoyens s’adonnant à ce genre de plaisirs interdits.

En finir avec le bruit des bottes

Il urge désormais de prendre nos responsabilités dans la transmission d’un savoir objectif sur les drogues, c’est-à-dire libéré de toute morale sécuritaire. Le caractère disproportionné des interventions policières n’est plus admissible. En contradiction totale avec le projet éducatif d’un enseignement digne de ce nom, la peur et la menace ne peuvent plus constituer le ciment d’une politique de prévention à l’adresse des jeunes. Le temps est venu d’expliquer, de discuter, d’entreprendre autre chose.

Pour ce faire, il convient de nous réapproprier la question des drogues dans sa dimension sociétale et d’oublier le phantasme d’une possible éradication des stupéfiants. Le temps est venu de prendre la mesure de la consommation de drogues de manière raisonnée, d’oser réfléchir à la meilleure façon de substituer la régulation à la prohibition. Autant de bouleversements qui nécessitent une véritable révolution politique.

Pour rompre avec le silence éducatif et le bruit des bottes dans les couloirs de l’école une autre politique des drogues est nécessaire. Il est impératif de réformer la loi de 1921 pour la faire correspondre à la réalité de la société actuelle. Nous devons réguler les drogues, c’est-à-dire les encadrer, par d’autres normes au-delà du champ pénal.

Il ne viendrait, ni à l’esprit d’un directeur d’école de solliciter l’intervention de la police pour gérer un problème d’alcoolisme dans son établissement, ni à l’esprit d’un parent de la tolérer. Nous le supposons du moins, sinon nous devrions considérer notre ré- flexion comme parfaitement candide. Pourquoi devrait-il en être autrement à propos des autres drogues?

Un souvenir précis me revient encore. En 2003, le collège des procureurs et la ministre de la santé assouplissaient la norme législative à l’égard du cannabis. Pas une révolution, juste un aménage- ment. Toutefois, désemparé par cette annonce un préfet d’école nous faisait part de son angoisse.

« Comment va-t-on faire maintenant que c’est légalisé ? Les élèves vont se mettre à consommer dans et aux abords des écoles. » Ne lui jetons pas la pierre, il n’était pas le seul à être mal informé par la presse à l’époque. Il n’était pas non plus le seul à penser que dorénavant tout allait être permis et impossible à contrôler. Il est pourtant évident que l’école est dotée d’un règlement d’ordre intérieur dans lequel la prohibition du cannabis peut être inscrite comme l’est celle de l’alcool et de bons nombres d’autres produits et comportements.

La dépénalisation de la détention de drogues, tout comme la régularisation de leur marché, ne signifie pas la fin de l’interdit. Au contraire, elle permettra son déploiement à tous les secteurs de la vie en société. Le citoyen sera alors acteur du processus de normalisation et d’intégration des drogues dans la culture. Le tabou disparu fera alors place à une prévention axée sur le dialogue, le respect et l’éducation.

1. Drogue-Police-École. Droits, questions et pistes, brochure d’information éditée par la CREPB, p.7

2. Rappelons ici que c’est la détention de drogues qui est poursuivie en Belgique.

 

DSP74-75 JVR 3

Allô : La police est dans l’école

Une permanence d’information juridique compte parmi les missions de la Liaison Antiprohibitionniste. En 2012, au plus fort des opérations anti drogues menées dans les écoles, de nombreux parents nous ont questionnés sur la légalité de ce genre de pratiques dont la visée pédagogique et l’aspect éthique leur apparaissaient comme particulièrement douteux.

Colère parentale, morceaux choisis

« […] Nous ne comprenons pas qu’il soit possible de déployer des dizaines de policiers accompagnés de la brigade canine dans une école. Notre fils a été fouillé devant tout le monde, il ne détenait aucune drogue. Pas plus que 3 autres de ses condisciples également fouillés. Ce contrôle a été inopiné, sans être inscrit dans une démarche globale de prévention. Nous sommes révoltés par le caractère disproportionné de l’intervention […] »

Bernard et Valérie (parents d’un garçon inscrit en 5e année)

« […] Ma fille n’a jamais touché à la drogue et voilà que la police débarque en plein cours en sommant les élèves de se placer jambes écartées, les mains sur le pupitre pendant qu’un chien les renifle […] »

Colette (maman d’une élève de 4e année)

[…] Où va-t-on ? Comment pourrais-je continuer à avoir confiance en l’école que fréquente mon fils? Où est le projet pédagogique ? […] Il ne faut pas de drogues dans les écoles mais il me semble que la prévention devrait primer […] Pierre (son fils est en rhéto)

« […] Nous avons reçu un courrier de l’école nous annonçant une journée de sensibilisation au phénomène de drogues. Cette journée s’est révélée être une descente de police dans l’établissement. Je me pose des questions sur la confusion des genres entre répression et prévention […]»      

Le point de vue des élèves

(Zara, 5e secondaire au moment des faits)

Pourriez-vous décrire en quelques mots les conditions de l’intervention policière dans votre école ?

En plein cours de physique, le préfet de l’école débarque dans notre classe. Il est accompagné par des agents de police et nous explique qu’ils vont procéder à une fouille afin de déterminer si quelqu’un détient de la drogue. Immédiatement un agent nous demande de poser les mains sur notre pupitre, après plusieurs minutes ils nous font sortir en file indienne dans le couloir. Là un chien passe en revue chaque élève, il aboiera et s’immobilisera à trois reprises devant trois condisciples. Ces derniers seront extraits de la file pour être fouillé. La police trouvera une « effriteuse 1 », mais rien d’autre. Nous apprendrons plus tard que ce jour-là trois autres classes de l’école ont subi la même fouille sans qu’aucune drogue n’ait été saisie.

Quel ressenti éprouvez-vous après cette intervention ?

Je n’ai pas été traumatisée, mais j’ai éprouvé un sentiment d’injustice et d’incompréhension. On se sent suspecté. Le préfet a sollicité cette intervention en ciblant des classes spécifiques. Aucune explication ne nous a été donnée sur les raisons de cette fouille. La police est venue, puis elle est partie comme si de rien n’était. L’école n’a pas jugé important d’entamer une discussion avec les élèves à ce propos. Lorsque je dis que je n’ai pas été traumatisée par l’irruption de la police dans ma classe c’est parce que nous avons l’habitude des contrôles dans et aux abords de l’école. Mon grand frère avait déjà connu un tel évènement il y a plusieurs années dans la même école et d’autres ont encore suivi. Aux abords immédiats de l’école, c’est-à-dire au snack situé sur le même pâté de mai- sons, nous avons déjà vu la police procéder à trois reprises à une fouille de tous les élèves présents dans la sandwicherie. Je suis presque tentée de dire que la police fait partie de notre paysage scolaire.

Quel est votre rapport aux forces de l’ordre et à l’autorité scolaire aujourd’hui ?

Difficile d’avoir un quelconque respect pour les forces de l’ordre ou l’autorité scolaire. L’approche répressive prime sur le rapport humain. Les jeunes sont stigmatisés, jugés comme s’ils étaient forcément des drogués. Le cannabis circule parmi les élèves, il ne faut pas le nier. Il y a ceux qui consomment occasionnellement, d’autres régulièrement. Mais la plupart ne consomment pas. Il faudrait oser en parler à l’école avant de faire venir les chiens. J’ai le sentiment qu’il y a un réflexe de panique par rapport aux drogues, du coup on veut nous effrayer mais ça ne marche pas.

Qu’entends-tu par « ça ne marche pas ? »

Ce genre de discours ne correspond pas à notre regard sur le cannabis, il ne répond pas à nos questions. Nous en parlons parfois entre nous mais ce n’est pas le plus important dans notre vie. Or le déploiement important et impressionnant de la police véhicule l’image de la drogue ultra-présente. Ce n’est pas crédible, j’ai le sentiment que ça creuse un fossé supplémentaire entre nous et l’autorité. Une sorte de conflit générationnel. Si l’école ressemble tant à une prison, comment imaginer pouvoir parler d’un éventuel problème avec nos profs ou nos éducateurs ?
                                                                             

Stéphane (parent d’un élève de 5e secondaire)

1. Éffriteuse : petite boite rotative permettant de broyer les fleurs de cannabis afin d’obtenir un fin mélange.