Editorial N° 77-78

Dans ce numéro spécial de la revue, Prospective Jeunesse a décidé très immodestement de se souhaiter à elle-même un bon et joyeux anniversaire. Le moment était d’autant plus propice à célébrer les 20 ans de parution de notre revue que cette année 2017 marque également les 20 ans du décret Promotion de la Santé en Fédération Wallonie Bruxelles et qu’il y a quelques mois à peine, la Charte d’Ottawa et la promotion de la santé soufflaient leurs 30 bougies. Nous avons proposé à différents partenaires de se replonger dans des textes qu’ils avaient commis pour la revue au fil de ces deux décennies et de nous faire profiter de leurs réflexions nouvelles sur les mêmes problématiques. Qu’est-ce qui a changé — ou pas — en 20 ans ? Y a-t-il lieu de faire la fête ?
En pleine cohérence avec le coeur de métier de Prospective Jeunesse, ils nous parlent dans ces pages d’école et d’adolescence, de consommations et d’assuétudes avec ou sans produit, de pratiques thérapeutiques et des spécificités, mais aussi des plus-values et difficultés de l’approche promotion de la santé.

Quel avenir pour la promotion de la santé ?
Voilà une question à laquelle Julie Luong apporte quelques pistes pour ouvrir ce numéro. Elle est d’autant plus pertinente « dans une société qui ne ferait pas de la solidarité et de l’équité ses valeurs centrales » car, comme le rappelle Denis Mannaerts dans ces pages, la promotion de la santé est « éminemment politique » et « réduire les inégalités sociales de santé, c’est prêter une attention aux personnes plus éloignées des ressources — sociales, environnementales, économiques… ». La régionalisation en cours a constitué une occasion unique pour les acteurs du secteur de s’unir en créant les Fédérations wallonne et bruxelloise de promotion de la santé. Ce sera peut-être aussi l’occasion de mettre à profit le rapprochement institutionnel avec d’autres matières et de collaborer avec d’autres secteurs, comme, par exemple, celui du développement durable.

Se rapprocher et mieux se faire connaître ? Bien que les acteurs scolaires semblent plus facilement tentés de se tourner vers des programmes de dépistage avec intervention policière que de promotion de la santé, Line Beauchesne l’affirme aujourd’hui dans nos colonnes avec autant de conviction qu’en 1997 : l’approche promotion de la santé de la prévention des consommations problématiques de drogues a toujours autant de sens, envisageant simultanément les trois pôles de la triade « produit/personne/environnement » et visant à « rendre la personne capable de « voir venir » (« pré-vention ») les situations ou choix problématiques ».

RDR, pratiques thérapeutiques et produits

« À l’âge de 20 ans, la Réduction Des Risques (RDR) est-elle en crise ? » Poser la question comme le fait Didier De Vleeschouwer, c’est probablement y répondre. À moins que ce ne soit pas la RDR elle-même qui soit en crise, mais plutôt les décideurs qui, faute d’avoir le courage de décider, font que ce « quatrième pilier »de la politique des drogues « n’est toujours pas politiquement assumé ».
Et pourtant, sur le terrain, en 20 ans, les choses ont bien changé, tant dans les mentalités que dans les faits et l’auteur en profite pour rendre hommage à tous les intervenants, usagers, soignants et acteurs du secteur. Aujourd’hui encore, l’illégalité des drogues empêche la RDR de se voir dotée d’un cadre légal assumé mais la légitimité évidente de ses actions représente pour l’auteur une assise suffisante pour ne pas attendre la loi et pour aller de l’avant.
En quelques décennies, la prise en charge thérapeutique des usagers de drogues a fondamentalement changé. Micheline Roelandt et Serge Zombeck nous racontent à deux voix cette belle histoire qui fait passer le thérapeute « de la méfiance vers la confiance vis-à-vis de la demande » et du « modèle de l’abstinence promu par une société hygiéniste et moraliste » dans lequel « la toxicomanie était une maladie honteuse » à un modèle où « les patients sont respectés » et « ne sont plus traités différemment parce qu’ils sont toxicomanes ».

La Liaison Antiprohibitionniste a profité de cet anniversaire pour faire le point, exemples de différents pays européens et américains à l’appui, sur les principes, avantages et inconvénients des « alternatives possibles à la prohibition » que sont la tolérance, la dépénalisation, la décriminalisation et la légalisation via régulation ou libéralisation. Elle se réjouit que « ce qui était inconcevable il y a 20 ans soit en train de se produire ». « Le mouvement est en marche », mais la Belgique traîne des pieds : la Liaison Antiprohibitionniste nous invite à participer à sa campagne Stop 1921 pour une révision en profondeur de la loi « drogues », vieille de presque 100 ans !
Maurizio Ferrara compare pour nous son expérience du terrain d’aujourd’hui à celle remontant à quelques années : si le cannabis choque moins désormais, les stimulants, eux, fascinent. Prix, mentalités et attentes ont changé, du moins en partie. Eurotox complète ce tour d’horizon des grandes tendances de l’évolution des pratiques de consommation. Parmi ces dernières, Michaël Hogge évoque la possibilité d’acheter facilement des produits sur le web et le nombre toujours croissant de produits proposés. Il relève également combien le problème de la polyconsommation justifie le maintien et le développement d’un travail d’information à la consommation éclairée et de réduction des risques.
Autre nouveauté côté « produits » : il y a 20 ans, on ne parlait pas de « cyberdépendance », alors qu’aujourd’hui, la consommation d’écrans, d’internet, de réseaux sociaux et de jeux vidéo a pris une place de choix aux yeux des adultes dans la panoplie des consommations problématiques. Les membres du Cyber groupe constitué au sein du Point d’Appui Assuétudes bruxellois nous invitent à nous interroger sur les raisons de qualifier si rapidement d’addiction les usages que font certains jeunes des écrans. Des ponts sont à faire et des collaborations sont à construire ici avec le secteur de l’éducation aux médias.

Adolescence et milieu scolaire
Pour Ann d’Alcantara, la construction identitaire des jeunes d’aujourd’hui est devenue encore plus difficile « dans un monde qui prône le risque zéro et le maternage », « jeunes d’aujourd’hui » dont Bernard De Vos rappelle la diversité et l’inégalité des chances en fonction des quartiers où ils naissent.

Pour lui, la question de l’adolescence doit s’envisager « en amont […] avec le traitement égalitaire de la petite enfance » et « en aval avec les débouchés » : c’est du berceau au tombeau qu’il importe d’agir sur les déterminants sociaux de la santé. Et la situation s’est encore nettement détériorée par rapport à 1997 où il soulignait déjà dans les colonnes de cette même revue que c’est « de l’absence navrante d’un véritable projet de société » que les adolescents et les jeunes adultes souffrent le plus. Les deux spécialistes de l’adolescence s’accordent pour dire que « dans les familles d’aujourd’hui, on est beaucoup plus dans la discussion, dans la négociation », alors que « l’école n’a pratiquement pas changé en vingt ans », ce qui rend en pratique impossible « une vraie alliance éducative autour des enfants ».

Si l’adolescence peut constituer une sorte de miroir de notre époque, selon Bruno Humbeek, l’école exprime les mutations de la société : « le modèle ultra compétitif et sélectif qu’elle impose » « engendre des dominants et des dominés et les conditions favorables au déploiement d’une violence à l’école ». Pas étonnant dès lors que le harcèlement soit aujourd’hui au centre des préoccupations des établissements scolaires. L’auteur nous propose une série d’outils pratiques pour mieux gérer les territoires, pour donner la parole à ceux qui veulent la prendre mais qui n’osent pas et pour faire connaître à tous les lois fondamentales qui régissent le vivre ensemble.
Les « sanctions probatoires » que propose B. Humbeek au sein d’une école qui ne serait plus un « vecteur d’humiliation » sont à rapprocher de la « sanction inclusive » du modèle à trois axes d’accompagnement des élèves en situation difficile, expliqué plus loin par Christine Barras. Même inclusive, la sanction est « inévitablement imparfaite » et les « difficultés de l’école face aux élèves dits « à problèmes » » sont grandes : souvent, « l’enseignant se sent […] blessé dans son identité professionnelle » pendant que, pour le jeune, « l’identité de « racaille », de raté, devient une identité sociale préférable au fait de n’en avoir aucune ». Pour l’auteure, l’école a particulièrement « besoin aujourd’hui de connaître et de faire connaître des expériences parlantes d’éducation inclusive… ».

PIERRE BALDEWIJNS