Éditorial n° 73

« Freud définit la santé mentale d’une façon qui m’a toujours plu, même si elle me semblait inaccessible, comme la capacité d’aimer et de travailler. J’étais capable d’aimer, mieux encore d’accepter qu’on m’aime, le travail viendrait bien ». Tirés de D’autres vies que la mienne, formidable roman d’Emmanuel Carrère1 à mettre entre toutes les mains, ces quelques mots suffiraient-ils à expliquer le lien qui unit la santé au désir ? Autrement dit, ne serait-ce qu’une fois animées et littéralement portées par la force vitale du désir que nos petites machines individuelles trouveraient de quoi alimenter leur équilibre mental et organiser leur bien-être ? Dans ce cas, la prévention des assuétudes s’entendrait comme le processus visant à consolider le bien-être, et développant la capacité d’appréhender les multiples désirs. Autant dire qu’en tant que revue de promotion de la santé, le thème du désir est au centre de nos préoccupations, voire constitue le fil conducteur de chacune de nos publications. Dès lors, quoi de plus évident que d’en faire la thématique centrale d’un numéro.

Face à un sujet aussi ample et difficile à circonscrire, nous avons fait le choix d’explorer les quelques pistes de réflexion qui nous semblaient essentielles pour qui veut saisir la façon dont le désir guide nos pratiques de prévention et de promotion de la santé. Attachée au devenir adolescent, l’équipe de Prospective Jeunesse a entrepris prioritairement de rendre compte de la parole des jeunes sur le désir. D’une part, en la leur donnant directement à l’occasion d’un cours de morale porté par Muriel De Borman, enseignante à l’athénée royal de Chênée, et d’autre part en décortiquant leurs différents stratagèmes d’écriture dans le cadre d’un concours organisé dans une école secondaire suisse.

Les conclusions tirées par la psychologue Christine Barras donnent à voir une image de l’adolescent plus proche du philosophe doué de pensée complexe que du mollusque suicidaire. En cela, elle rejoint le propos de la doctorante Magali Michaux à qui nous avons confié le soin de déconstruire le discours dominant à l’égard de la pornographie dans lequel l’adolescent se cantonnerait au rôle de spectateur apathique derrière l’écran. Écran sur lequel s’attarde également Christel Depierreux qui décortique la déclinaison du désir dans sa dimension cinématographique.

Le désir ne se résume toutefois pas à une histoire de gai savoir et nous aurions tort de ne voir en lui qu’un lyrisme vitaliste. Le désir peut aussi se nourrir d’intentions morbides et se muer en force de démolition. Chacun à leur manière — et selon des logiques dont l’apparente opposition ne doit pas masquer les quelques complémentarités essentielles —, Matthieu Méan et Manuel Dupuis exposent la démarche entreprise par leur équipe d’intervention pour accompagner cette forme de désir. Enfin, Jean-Paul Gaillard interroge la question du glissement du désir vers le besoin chez les jeunes, désarçonnant par là les adultes censés les éduquer. Nécessairement incomplète, cette ébauche de cartographie du désir montre à quel point celui-ci s’invite dans le champ de la prévention et plus généralement de la promotion de la santé. Ainsi, faut-il construire, restaurer ou consolider une capacité à désirer ? Telle est la question qui, fondamentalement, anime tous les professionnels du secteur.

Julien Nève, rédacteur en chef

1. Carrère E., D’autres vies que la mienne, Paris, P.O.L., 2009, p. 299.