Du désir sur grand écran

> Matthieu Méan, coordinateur première ligne et responsable Relax Zone chez Modus Vivendi asbl¹

La Réduction des Risques est née dans les années 90 d’un mouvement d’auto- support porté par des consommateurs. Aujourd’hui professionnalisé, on peut dire que le mouvement s’est bâti sur un puissant désir, celui d’apporter une réponse adaptée aux urgences de santé publique…

Il existe aussi une face sombre du désir, celle de la mort ou de l’autodestruction. Comment une association comme Modus Vivendi, spécialisée en Réduction des Risques, prend-elle en compte cette dimension dans ses pratiques2 ?

Le désir est en effet la matière première dans notre pratique de travailleurs sociaux. En milieu festif, par exemple, c’est le désir de sortir, de voir des amis, de faire des rencontres qui pousse les gens à faire la fête et qui nous permet d’entrer en contact avec eux. Oui, la notion de désir est centrale dans notre travail, car tout le monde ressent à un moment ou un autre le désir de s’échapper de l’ordinaire, de vivre quelque chose d’exaltant. La fête constitue parfois une réponse à ces aspirations.

À partir des notions de désir et de plaisir, on arrive à aborder la question des limites et du besoin, question beaucoup plus intime et délicate. En Réduction des Risques (RdR), on estime que l’on accompagne les gens, on tend des perches, on émet des propositions… Mais en fin de compte, c’est toujours la personne concernée qui va les saisir ou pas.

On en arrive ainsi, parfois, à aborder la question de l’autodestruction qui est du ressort de la personne elle-même, mais aussi de son entourage. En effet, personne n’est à l’abri d’une situation dans laquelle il ou elle ne maîtrise plus entièrement sa prise de décision. L’entourage, les amis, renvoient une image de la situation de la personne, des risques qu’elle prend et sont aussi là pour pouvoir lui dire : « là, tu te mets en péril ».

Or, un désir qui prend une forme autodestructrice n’est pas facile à identifier de notre point de vue parce que la personne qui entre en contact avec nous ne livre que l’information qu’elle veut bien donner. Si en tant que travailleurs sociaux, notre objectif est de créer du lien à partir des notions de désir et de plaisir, nous devons être attentifs à ne pas porter de jugement sur ces questions. Par contre, nous pouvons faire le relais vers notre équipe de psychologues qui, elle, dispose des outils et du dispositif nécessaires pour aborder ces sujets parfois délicats.

La RdR respecte une certaine neutralité par rapport au désir de consommer des drogues, mais jusqu’où ?

En effet, nous nous inscrivons pleinement dans une philosophie de non-jugement par rapport aux con- sommations des personnes que nous rencontrons, ce qui ne veut pas dire que nous banalisons ou encourageons la prise de produits. En RdR, il est dit que toute consommation comporte sa part de risque, que le risque zéro n’existe pas. Ensuite, nous travaillons avec ce que la personne nous dit, ce qu’elle dépose, ce qu’elle vient chercher. Son désir à ce moment-là est peut-être d’obtenir un peu d’information ou des conseils pour faire la fête à moindre risque. Ou bien cette personne recherchera plutôt du soutien parce qu’elle vit des moments difficiles dans sa vie… On peut placer le sens du désir dans un cadre festif, un cadre de vie, de rencontre, ou de partage.

À partir de ce que la personne nous confie, on évalue s’il y a une possibilité de travail, si un accord peut être établi ou si un relai peut être fait vers d’autres intervenants. En RdR, quand une personne se pré- sente, on commence par discuter avec elle, par créer du lien et c’est seulement si elle formule une demande ou si quelque chose de particulier ressort de la discussion qu’on va lui proposer des pistes d’actions, qu’elle peut décider de prendre ou pas.

Modus Vivendi vient de créer un dépliant intitulé « Ta conso, t’en es où ? ». De quoi s’agit-il ?

La démarche de création de ce flyer émane d’un processus collectif au sein de Modus Vivendi, impliquant des « jobistes3 » et des professionnels. Elle vise notamment à jeter un œil sur ce qui se fait en termes d’outils dans d’autres associations du secteur de la RdR, notamment en France. C’est donc un flyer inspiré de certains documents produits par l’association française Techno Plus. Il est destiné à être distribué en milieu festif et propose une série de phrases non stigmatisantes qui visent à permettre aux consommateurs d’identifier quelques repères, des balises, afin d’évaluer où ils en sont dans leurs propres con- sommations et si elles leur posent problème.

1.ww.modusvivendi-be.org

2. Propos recueillis par Julien Nève.

Est-ce que je fais la fête de manière occasionnelle et spontanée ? Est-ce que la fête s’inscrit dans une volonté de sortir systématiquement tous les week- ends ? Ici aussi, la notion de désir est capitale. Il s’agit de se poser la question de la place que prennent la fête et les consommations dans sa vie. Bien sûr, c’est une question éminemment personnelle, quelqu’un de parfaitement équilibré pourrait dire : « moi, je sors tous les weekends et cela me convient bien parce que ça me permet de rencontrer plein de gens, d’avoir une vie culturelle et sociale trépidante ! ». Tout va dépendre d’où se place le curseur entre le désir et le besoin.

Tous les flyers se font en partenariat avec des usagers via des consultations, des focus-groupes. L’objectif est toujours de mettre en place un processus éminemment participatif qui confère à notre travail sa légitimité auprès des publics consommateurs, et dont la philosophie remonte aux fondements de la

Pour ce faire, il convient de nous réapproprier la question des drogues dans sa dimension sociétale et d’oublier le phantasme d’une possible éradication des stupéfiants. Le temps est venu de prendre la mesure de la consommation de drogues de manière raisonnée, d’oser réfléchir à la meilleure façon de substituer la régulation à la prohibition. Autant de bouleversements qui nécessitent une véritable révolution politique.

Pour rompre avec le silence éducatif et le bruit des bottes dans les couloirs de l’école une autre politique des drogues est nécessaire. Il est impératif de réformer la loi de 1921 pour la faire correspondre à la réalité de la société actuelle. Nous devons réguler les drogues, c’est-à-dire les encadrer, par d’autres normes au-delà du champ pénal.

Il ne viendrait, ni à l’esprit d’un directeur d’école de solliciter l’intervention de la police pour gérer un problème d’alcoolisme dans son établissement, ni à l’esprit d’un parent de la tolérer. Nous le supposons du moins, sinon nous devrions considérer notre ré- flexion comme parfaitement candide. Pourquoi devrait-il en être autrement à propos des autres drogues?

Un souvenir précis me revient encore. En 2003, le collège des procureurs et la ministre de la santé assouplissaient la norme législative à l’égard du cannabis. Pas une révolution, juste un aménage- ment. Toutefois, désemparé par cette annonce un préfet d’école nous faisait part de son angoisse.

« Comment va-t-on faire maintenant que c’est légalisé ? Les élèves vont se mettre à consommer dans et aux abords des écoles. » Ne lui jetons pas la pierre, il n’était pas le seul à être mal informé par la presse à l’époque. Il n’était pas non plus le seul à penser que dorénavant tout allait être permis et impossible à contrôler. Il est pourtant évident que l’école est dotée d’un règlement d’ordre intérieur dans lequel la prohibition du cannabis peut être inscrite comme l’est celle de l’alcool et de bons nombres d’autres produits et comportements.

La dépénalisation de la détention de drogues, tout comme la régularisation de leur marché, ne signifie pas la fin de l’interdit. Au contraire, elle permettra son déploiement à tous les secteurs de la vie en société. Le citoyen sera alors acteur du processus de normalisation et d’intégration des drogues dans la culture. Le tabou disparu fera alors place à une prévention axée sur le dialogue, le respect et l’éducation.

Logique criminelle

Dans la pratique, cette loi prohibitive de 1921 2 s’est traduite par une logique de criminalisation des usagers de drogues. La culture de répression née dans le sillage de cette loi perdure envers et contre tout, et ce, malgré certaines évolutions, quelques aménagements et de nombreux discours politiques bienveillants sur la nécessité d’œuvrer en priorité pour la santé des publics. Une logique à laquelle n’échappent pas les écoles. Comment en effet entreprendre des actions pertinentes en matière de drogues lorsque toute tentative d’objectivation du phénomène pourra être considérée, au pire comme de l’incitation, au mieux comme de la banalisation ? Puisque la drogue est un crime, il faut nécessaire- ment punir. Cette vision manichéenne est l’un des rouages essentiels de la dialectique prohibitionniste, au point de susciter les réactions les plus radicales, telles que celles observées dans les écoles.

Les effets pervers de la prohibition ne résultent pas uniquement de l’absence de contrôle du marché, du frelatage des produits, de la corruption et du déni du droit à la santé. Ils sont aussi palpables dans les réponses et les discours prônés à l’égard d’une situation d’emblée considérée comme problématique. L’interdit pénal érigé comme seul garde-fou a eu pour conséquence d’annihiler notre capacité à penser les drogues autrement, à apprendre à les civiliser. Aveuglés par la poursuite d’un possible monde sans drogues nous avons cru être protégés par la loi, jusqu’à accepter ses inévitables dérives. À une époque où la consommation de drogues illégales était confinée aux marges de la société et que la loi ne concernait qu’un petit nombre, nous pouvions encore croire qu’il était préférable de déléguer notre fonction éducative aux forces de l’ordre. Une illusion dont il est devenu difficile de se satisfaire dès lors que les drogues sont de moins en moins une affaire de marginalité et que ne cesse de croitre le nombre de citoyens s’adonnant à ce genre de plaisirs interdits.

En finir avec le bruit des bottes

Il urge désormais de prendre nos responsabilités dans la transmission d’un savoir objectif sur les drogues, c’est-à-dire libéré de toute morale sécuritaire. Le caractère disproportionné des interventions policières n’est plus admissible. En contradiction totale avec le projet éducatif d’un enseignement digne de ce nom, la peur et la menace ne peuvent plus constituer le ciment d’une politique de prévention à l’adresse des jeunes. Le temps est venu d’expliquer, de discuter, d’entreprendre autre chose.

Pour ce faire, il convient de nous réapproprier la question des drogues dans sa dimension sociétale et d’oublier le phantasme d’une possible éradication des stupéfiants. Le temps est venu de prendre la mesure de la consommation de drogues de manière raisonnée, d’oser réfléchir à la meilleure façon de substituer la régulation à la prohibition. Autant de bouleversements qui nécessitent une véritable révolution politique.

Pour rompre avec le silence éducatif et le bruit des bottes dans les couloirs de l’école une autre politique des drogues est nécessaire. Il est impératif de réformer la loi de 1921 pour la faire correspondre à la réalité de la société actuelle. Nous devons réguler les drogues, c’est-à-dire les encadrer, par d’autres normes au-delà du champ pénal.

Il ne viendrait, ni à l’esprit d’un directeur d’école de solliciter l’intervention de la police pour gérer un problème d’alcoolisme dans son établissement, ni à l’esprit d’un parent de la tolérer. Nous le supposons du moins, sinon nous devrions considérer notre ré- flexion comme parfaitement candide. Pourquoi devrait-il en être autrement à propos des autres drogues?

Un souvenir précis me revient encore. En 2003, le collège des procureurs et la ministre de la santé assouplissaient la norme législative à l’égard du cannabis. Pas une révolution, juste un aménage- ment. Toutefois, désemparé par cette annonce un préfet d’école nous faisait part de son angoisse.

« Comment va-t-on faire maintenant que c’est légalisé ? Les élèves vont se mettre à consommer dans et aux abords des écoles. » Ne lui jetons pas la pierre, il n’était pas le seul à être mal informé par la presse à l’époque. Il n’était pas non plus le seul à penser que dorénavant tout allait être permis et impossible à contrôler. Il est pourtant évident que l’école est dotée d’un règlement d’ordre intérieur dans lequel la prohibition du cannabis peut être inscrite comme l’est celle de l’alcool et de bons nombres d’autres produits et comportements.

La dépénalisation de la détention de drogues, tout comme la régularisation de leur marché, ne signifie pas la fin de l’interdit. Au contraire, elle permettra son déploiement à tous les secteurs de la vie en société. Le citoyen sera alors acteur du processus de normalisation et d’intégration des drogues dans la culture. Le tabou disparu fera alors place à une prévention axée sur le dialogue, le respect et l’éducation.