« Nos jeunes » et les jeunes

À propos de l'auteur

Poncelet Anne-Sophie travaille à Univers Santé

Les stéréotypes sur « les jeunes » ont la belle vie. Tous potentiellement alcooliques, tous accros à leur smartphone, tous … Quels sont les effets de ces représentations, réelles ou fantasmées, sur nos relations avec les ados et avec les jeunes adultes ? Comment les améliorer ?

Jeunesse paradoxale

De tous temps, les jeunes « d’aujourd’hui » font l’objet de comparaisons avec les jeunes « d’autrefois » et sont le plus souvent abordés en termes négatifs, voire caricaturaux : « ils boivent trop, sont violents, impolis, fainéants, accrochés à leur smartphone… ». Condamnés d’avance, ils sont ainsi sujets à bon nombre de stéréotypes véhiculés  par une société qui les incrimine de tous ses maux et les perçoit même parfois comme une menace.

Paradoxalement, la jeunesse donne envie, car elle représente l’ouverture à tous les possibles et donne à penser que l’inexorable ne sera jamais atteint, que « leur » temps est infini. Les jeunes ne pensent pas au lendemain, celui-là même qui, a contrario, envahit la conscience des aînés, évoluant, eux, avec la notion de temporalité. Les jeunes sont insouciants et ont l’audace que nous, adultes, n’avons peut-être plus, voire même jamais eue.

Cette tendance à transférer nos difficultés ou frustrations d’adultes sur les jeunes donne à ces derniers un rôle considérable. Ils représentent l’avenir, et la société fait reposer sur eux les espoirs de jours meilleurs. La pression est grande…

Or le seul pouvoir que détiennent les jeunes est celui d’être à l’image de la société qui les a fait naître et que nous, adultes, avons construite. Il est sans doute plus facile, et moins culpabilisant, de s’attaquer à eux plutôt que d’interroger le matérialisme et la tendance à l’individualisme du monde dans lequel nous les avons élevés. À la surconsommation, s’ajoute la sur-communication envahissant nos espaces et rendant pourtant les liens affectifs de plus en plus rares et pauvres.

Pas de complainte sur la société actuelle ici, mais une volonté de tout de même tenir compte des réalités sociales pour identifier le malaise que les jeunes peuvent ressentir, évoluant dans une société où les repères sont souvent absents et où les perspectives d’avenir sont de plus en plus incertaines !

Le stigmate qu’on leur fait endosser nous empêche de voir l’incohérence qui réside au sein de notre société, où le pouvoir des libertés individuelles n’a jamais été aussi promu, alors que les liens sociaux n’ont jamais été aussi peu développés.

Un garde du corps

Essentielle au développement, la confiance en soi est un facteur protecteur très puissant. Plusieurs études ont mis en évidence l’influence de la confiance en soi sur le bien-être et l’adoption de comportements favorables à la santé. À l’inverse, une mauvaise estime de soi et une insatisfaction pourraient être associées au développement de comportements à risque en matière de santé, tels que la consommation de tabac, d’alcool et de cannabis, à l’adoption de comportements violents, et au développement de problèmes de santé mentale (anxiété, dépression)1.

Bien évidemment, la confiance en soi varie au cours d’une vie et est tributaire de plusieurs éléments. Mais elle passe notamment par la reconnaissance des autres. Pour améliorer notre confiance en nous, nous avons tous besoin de connaître nos forces et nos faiblesses, nos qualités et nos défauts, les valeurs qui nous sont chères, et de mieux apprécier l'image que nous avons de nous-mêmes. Si celle-ci est dépeinte de manière négative par les autres et empreinte de généralisations, il semble difficile de se construire une image personnelle et positive, aidant à une confiance en soi protectrice.

Selon Germain Duclos, psychoéducateur québécois, « le fait que l’adulte ait ou non de l’importance aux yeux de l’enfant détermine la résonance et les répercussions qu’aura sur lui un jugement positif ou un commentaire désobligeant de cet adulte ». Il ne suffit pas de connaître et enchaîner de petites réussites individuelles pour se construire de façon positive et durable. « L’enfant a besoin de l’adulte pour souligner ses gestes positifs ou ses succès et faire en sorte qu’il en conserve le souvenir ». Ainsi, la confiance en soi dépend de la qualité des relations que l’on tisse avec les personnes qui nous entourent, mais aussi des jugements que ceux-ci portent sur nous.

À contre-pied

Aux stéréotypes diffusés sur les jeunes, s’ajoutent également ceux sur d’autres thématiques, notamment l’alcool ; la thématique « Jeunes et alcool » étant, dès lors, sujette à des représentations négatives « au carré ».

Si les adultes et les médias en parlent et s’en préoccupent beaucoup, ils s’intéressent moins souvent à ce que les jeunes en pensent et à ce qu’ils veulent en dire. Ainsi, il existe en général un fossé entre les représentations des adultes et les réalités que vivent les jeunes. Or les croyances enferment et empêchent les jeunes de se déployer tels qu’ils le souhaitent.

Le Groupe porteur « Jeunes, alcool & société » a réalisé en 2013 « À contre-pied », un court métrage pour dépasser les clichés et recueillir des paroles de jeunes. L’objectif initial était de les interroger sur l’alcool, mais quel non-sens que de vouloir élargir et nuancer certains clichés sur cette thématique, si l’on prend uniquement celle-ci comme porte d’entrée ! Nous avons donc souhaité leur donner la parole sur une série de questions plus larges : les consommations, le plaisir, l’alcool, le partage, les risques, leurs inquiétudes, mais aussi leurs envies, les adultes, la fête…

Résultat : aucun consensus, des propos différents, diversifiés, nuancés, élargis. Nous voilà réjouis, peut-être même rassurés : tous les jeunes ne pensent pas la même chose, ne consomment pas de la même manière, ont plusieurs sources de plaisirs et celles-ci diffèrent même d’une personne à l’autre. En somme, autant de propos recueillis que de jeunes rencontrés. Un point commun avec les adultes ?

Si l’on jetait des ponts ?

Si l’on veut dépasser ces clichés, il faut pouvoir se montrer vulnérables, faire fi du rapport dominant adultes-jeunes pour se mettre au niveau des jeunes, leur donner la parole et être prêts à l’accueillir.
On attend souvent, pour leur faire confiance, que ceux-ci se comportent selon nos attentes et souhaits. Mais ils ne pourront pas avoir confiance en nous si nous ne prenons pas la peine d’essayer d’aller à leur rencontre pour les entendre et les écouter.
Invité à une table ronde sur l’alcool et les jeunes en 2008, Bernard De Vos², Délégué général aux droits de l’enfant, évoquait quatre éléments à prendre en compte lors de la mise en place de programmes de prévention et/ou d’éducation, qui restent toujours bien d’actualité :
Favoriser la participation des jeunes : les jeunes se sentent déjà souvent exclus, il paraît donc primordial de les inclure dans le processus et de tenir compte de leur avis.
Reconnaître les compétences des jeunes : chercher ces compétences pour les utiliser ensuite.
Poser un regard positif sur les jeunes : bien plus porteur et constructif qu’un regard pessimiste, qui s’avère stérile.
Prendre les jeunes au sérieux : plutôt que de les prendre au mot. Si certains jeunes évoquent des besoins matériels, dits « secondaires », plutôt que leurs besoins véritables (pensons aux jeunes de banlieue qui demandent à avoir des terrains de foot qu’ils saccageront parfois eux-mêmes le lendemain), il s’agit de les aider avant tout à formuler leurs attentes et à construire leurs recommandations.

Si avoir confiance en soi passe avant tout par celle que l’on témoigne aux autres, n’aurait-on pas tout intérêt à nous y mettre ?

Reconnaître la richesse et le potentiel des jeunes pourrait même s’avérer un levier de pouvoir donnant l’élan nécessaire à établir les nouvelles bases d’une société en devenir.
Se réjouir de ce que les jeunes font et de ce qu’ils sont, pourrait même peut-être réveiller le brin de jeunesse qui sommeille encore en nous.

Dans la presse, « les plus jeunes sont le plus souvent connotés de manière explicitement négative : les 3-12 ans le plus souvent comme « victimes » et les 13-18 ans le plus souvent comme « auteurs de faits répréhensibles ».

Association des Journalistes Professionnels, Étude de l’image et de la représentation des jeunes dans la presse quotidienne belge francophone, 2015, p. 59.

1. SIPES (2014), op. cit.

2. Discours de Bernard De Vos (2008), issu des actes de la table ronde bruxelloise : « L’alcool chez les jeunes, qu’en est-il et qu’en faisons-nous ? ». Education santé, Bruxelles.