Les clubs sportifs : quelle stratégie de prévention face au lobby alcoolier ?

À propos de l'auteur

Caroline Saal est rédactrice en chef de la revue

Les clubs de sport représentent une offre d’activités centrale en milieu rural. Le souci de la santé y cotoie souvent l’alcool, au nom de la convivialité. Bref, ce sont des lieux tout désignés pour implanter des pratiques de prévention et de réduction de risques… pour autant qu’on anticipe le poids du lobby alcoolier. Comment y parvenir ? Regards d’acteurs belges… et d’un programme australien.

En milieu rural belge, auprès d’un public jeune, le club sportif joue un rôle de socialisation et d’identité important. La « 3e mi-temps », appellation populaire du moment de détente autour du bar qui suit l’activité sportive, y participe. Mais, comme l’a relevé l’observatoire Eurotox récemment, elle n’est pas toujours sans risque : « Dans les sports d’équipe et de contact, la consommation d’alcool et les comportements à risques qui en découlent sont particulièrement élevés chez les joueurs et les supporters, féminins ou masculins, lors des moments de convivialité (…)1 ». Eurotox recense une stratégie qui semble avoir fait ses preuves, puisqu’elle se targue d’avoir diminué considérablement les abus de son public : le label australien Good sports. Dès lors, le club sportif peut-il devenir un acteur de prévention ?

Le club comme support éducatif

Le club « représente la commune et ses victoires », et son attractivité est renforcée par l’absence de diversité des structures et des disciplines². Les jeunes s’y rencontrent, y créent des liens, et développent un sentiment d’appartenance à un groupe. Les activités sportives permettent aux jeunes de se dépenser physiquement, de développer des capacités psychomotrices et sociales, de s’amuser entre pairs.

Par ces rôles, les clubs agissent, presque spontanément, comme des acteurs de prévention et d’éducation. Nuançons cependant : c’est un lieu commun de lier sport à pensée collective, intégration, fair play. Il ne suffit pas de mettre des enfants avec un ballon sur un terrain – fantasme largement répandu – pour créer le vivre ensemble, pour éduquer. L’activité sportive est avant tout un support, et sa valeur éducative dépendra du contenu. Elle peut aussi bien apprendre l’entraide que la compétition acharnée, l’intérêt de la triche ou l’égocentrisme. C’est à la politique du club qu’il revient de lui donner sens, par son projet et les pratiques éducatives qu’il valorise. Elle est préventive quand elle assure un cadre accueillant et sécurisant, quand elle utilise les qualités de ses membres pour poursuivre un but commun, quand elle propose de tester ses limites selon des règles établies et dans un esprit de loyauté.

Ce potentiel semble tout désigné pour englober une prévention de la consommation d’alcool, pour deux raisons bien distinctes. Premièrement, au sport est irrémédiablement associée la santé, et la santé ne va pas avec l’abus d’alcool. L’activité physique, plusieurs fois par semaine, fait partie des dix commandements de la vie saine : lutter contre la sédentarité, développer sa musculature, entretenir son rythme cardiaque et son souffle, renforcer ses articulations, maîtriser son poids, se défouler, « prendre l’air » … Une consommation à risques influence effectivement la pratique du sport : elle nuit à la performance à court terme, par la fatigue, la déshydratation, la baisse de coordination, l’acuité visuelle ou une diminution de la vigilance. À long terme, elle peut entraîner un déclin du potentiel physique. Ces effets s’additionnent aux risques plus généraux d’une consommation excessive d’alcool, comme les rapports sexuels non désirés, les accidents de voiture et les répercussions générales sur la santé. Les sportifs professionnels véhiculent d’ailleurs l’image de personnes modérées, si pas abstinentes³. Certains clubs de foot n’hésitent pas à réprimander publiquement leurs joueurs quand leurs frasques alcoolisées sont médiatisées.

Paradoxalement, le second intérêt à travailler avec les clubs sportifs provient de leur festive « 3e-mi temps » : le sport en équipe augmente le risque de consommation d’alcool (problématique). La fameuse buvette du club en est-elle responsable ? Sa réputation la précède et la poursuit, comme l’illustrent ces témoignages recueillis sur un forum de foot amateur : « La buvette, tu sais quand t’y entres, pas quand tu en sors » ; « Typiques ? Les trous de mémoire, les chants, les traquenards, les verres renversés ». Le bar est un lieu à part entière et bien vivant du club, prolongeant sa fonction de socialisation, de réunion, de convivialité. La consommation d’alcool a du sens à la buvette : célébrer les victoires, évacuer la déception d’une défaite et, plus généralement, poursuivre le plaisir d’être ensemble. Autant d’occasions qui deviennent des moments d’initiation.

Institutionnaliser la prévention se heurte frontalement à la stratégie publicitaire des alcooliers. Sponsoriser une fédération, associer son nom à un tournoi national ou international est une stratégie très lucrative pour les alcooliers, et tend à banaliser la présence et la disponibilité du produit dans le milieu sportif4. « Mobiliser le secteur sportif sur les questions de prévention de la consommation d’alcool est difficile », renchérit Martin de Duve, porte-parole du groupe porteur « Jeunes, alcool & société »5. « En Belgique, la Jupiler League conditionne fortement nos représentations : on regarde le foot, on ouvre une bière ; on va voir un match, on fait pareil. D’autres marques ont visé le rugby, le foot américain… Et que voit-on dans leurs publicités ? Après une activité physique intense entre hommes, les protagonistes, souriants et couverts de sueur, ouvrent une bière pour se rafraîchir. Ces pubs contribuent à cette association alcool-sport, même si les alcooliers s’en défendent ».

« La consommation d’alcool a du sens à la buvette : célébrer les victoires, évacuer la déception d’une défaite et, plus généralement, poursuivre le plaisir d’être ensemble »

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8000 clubs de sport convertis en Australie

Pourtant, de l’autre côté du globe, l’Australie semble avoir réussi. Confronté à une importante consommation d’alcool chez les jeunes à la fin des années 90, le pays a développé un programme d’ampleur, aussi bien législatif que préventif . Parmi ses cibles, les clubs sportifs, identifiés comme des lieux de consommation à risques, non régulée, parfois abusive. Aujourd’hui, près de 8000 d’entre eux ont rejoint la campagne Good sports, financée par le gouvernement australien et dirigée par l’Alcohol and Drug Foundation, responsable de la prévention et de la RDR en Australie7.

Reposant sur une approche communautaire, Good Sports se présente comme un allié des clubs. Il leur propose l’obtention d’un label de qualité en échange de l’implémentation d’un programme préventif, à l’image de ceux décernés en milieu festif. Une multitude d’actions sont envisageables, portant sur « la disponibilité et le prix des boissons, la formation du personnel, la promotion de boissons non-alcoolisées et la limite du sponsoring par les marques de boissons alcoolisées8 ». Les clubs peuvent s’engager selon différents niveaux d’exigence, qui confèrent un grade au club (voir tableau).

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Bien souvent, ce travail sur l’alcool s’inscrit dans une politique de santé plus large, qui inclut la mise à disposition de repas équilibrés, de boissons non sucrées, sur la promotion des fruits et légumes. Le programme propose également une réflexion sur le dopage, les IPED9 ou les jeux de pari. Le programme a été évalué et diminuerait de 37% les consommations d’alcool à risques et de 42 % les risques causés par les effets de l’alcool au sein des clubs qui ont mis en place le niveau 3.

« Good Sports s’adresse beaucoup [aux clubs] comme à des acteurs économiques »

Et en Belgique ?

Au début des années 2000, l’Union belge de football (URBSFA), inquiète de comportements injurieux et agressifs sur le terrain et dans les tribunes, a sollicité des acteurs de prévention, Prospective Jeunesse et Infor Drogues. « L’Union belge voulait une campagne d’affichage et un message choc, de type « ce jeune footballeur est en bonne santé : il ne se drogue pas », se souvient Philippe Bastin, ancien directeur d’Infor Drogues. « Face à ce discours manichéen et de surcroît discriminant, nous avons pris le temps de défendre un projet de promotion de la santé ». Les deux associations lancent alors la campagne FuturoFoot, afin de sensibiliser les clubs de football à la consommation de drogues et d’alcool. Elles créent une brochure à destination des clubs, de leurs responsables et de leurs animateurs, dans laquelle elles fournissent des repères pour une prévention efficace et proposent des pistes d’action concrètes :

- travailler la réglementation du club,
- apprendre à informer les jeunes de manière non stigmatisante et à créer le dialogue,
- intervenir pertinemment en cas de situations problématiques telles que l’ébriété sur le terrain, les malaises, le trafic…

Réfléchir à la politique de la buvette est également au programme. Parmi les conseils donnés, Infor Drogues et Prospective Jeunesse insistent sur

- la limitation des happy hours,
- la diversification de la carte des boissons non alcoolisées,
- la sélection des moments où l’alcool est indisponible (par exemple, en excluant les phases d’entraînements des jeunes).

D’autres actions possibles consistent à informer sur les risques de l’abus d’alcool après une activité sportive, notamment sur le besoin de récupération ; sur l’exemple donné par les dirigeants et les accompagnateurs des jeunes ; ou sur l’interdiction d’alcool dans les vestiaires ou au bord du terrain. La campagne prévoit par ailleurs des formations, l’organisation d’ateliers de sensibilisation, voire un accompagnement personnalisé aux clubs qui en ressentiraient le besoin. L’objectif est d’agir durablement, au plus près de la réalité de terrain.

Cependant, malgré la démarche, FuturoFoot ne décolle pas et trouve peu l’occasion de s’implanter. « C’est l’Union qui devait diffuser l’information, explique Martine Dal, alors directrice de Prospective Jeunesse. Son enthousiasme pour la brochure ne s’est pas concrétisé et l’investissement dans la diffusion s’est tari. Seuls quelques clubs ont fait appel à nous, et mobilisaient souvent deux ou trois adultes du club, sans plus ». Philippe Bastin ajoute : « L’URBSFA est une structure très hiérarchisée. Le projet venait du sommet, mais nous devions travailler avec ceux de l’autre bout, les clubs amateurs, dont certains sont plutôt petits et reposent sur l’énergie de bénévoles. Pour pouvoir les atteindre, nous attendions un appui du sommet, qui avait impulsé la campagne, et un relais des responsables régionaux, afin qu’ils créent le lien et que nous ne débarquions pas comme des missionnaires porteurs de la bonne parole, avec notre campagne et nos objectifs à mille lieues des leurs. Mais ces échelons intermédiaires n’ont pas réagi ». D’autres projets locaux ont vu le jour depuis, avec des succès variables, mais témoignant souvent de difficultés similaires : le travail de démarchage et de persuasion auprès des clubs demande du temps et de la pugnacité. Mais pas seulement.

« Les clubs sportifs (sur)vivent grâce à leur buvette, explique Martin de Duve. Plus que des lieux de sociabilité, elles sont leur gagne-pain. Ce rôle économique central rend l’intégration de politiques d’éducation à la santé difficile. Parfois, quand la comptabilité de la buvette et la comptabilité du club sont distinctes, il est plus facile de collaborer avec ce dernier, mais sans franchir le seuil du bar».

« C’est le cercle vertueux : l’image saine et citoyenne des clubs Good sports attire de nouveaux bénévoles et de nouveaux sponsors »

Prendre à bras-le-corps la question économique

Intégrer le rôle économique de la 3e mi-temps au programme, voilà comment Good Sports a anticipé le frein le plus fort à la prévention en milieu sportif. D’un côté, le programme garde et valorise le rôle éducatif des clubs ; de l’autre, il s’adresse beaucoup à eux comme à des acteurs économiques. Le label est présenté comme un coup de pub. Outre les avantages à avoir des membres en meilleure forme et à se donner une image responsable, Good sports promeut littéralement l’adhésion à la plateforme comme une opportunité réelle de recruter de nouveaux membres, de renforcer la visibilité du club, d’augmenter les rentrées financières et de solidifier son business model. Good Sports cherche également à minimiser le rôle de manne financière de l’alcool. Il propose ainsi des alternatives en matière de sponsoring, en listant des catégories de partenaires potentiels, à décliner localement (cinémas, restaurants…).

C’est le cercle vertueux : l’image saine et citoyenne des clubs Good sports attire de nouveaux bénévoles et de nouveaux sponsors, augmente le nombre d’adhérents et améliore le contact avec les entreprises et les collectivités locales. Cet ensemble renforce en quelques années le budget du club, moins dépendant des recettes de la vente de boissons alcoolisées.

Philippe Bastin voit dans le manque de soutien de l’Union et de relais vers les clubs amateurs, la pierre d’achoppement de FuturoFoot. « Prendre en compte les besoins des bénévoles de ces clubs est effectivement crucial. Le contenu était le bon, mais l’absence de lien entre la Fédération et les clubs amateurs ne permettait pas une stratégie efficace. De fait, tous ces gens se décarcassent à longueur d'année pour faire tourner leur club au profit des gamins (entraînements, déplacements, matchs, arbitrage, etc). Entendre parler de prévention, d'éducation ou de promotion de la santé ne leur paraît pas prioritaire, de surcroît si ça risque de fragiliser les petites recettes du bar ». Or, dans le sport amateur, l’argent est un souci permanent. Si l’on se réfère à l’exemple australien de Good sports, il ne faut pas oublier que son succès repose en grande partie sur le fait que ce programme est financé par le gouvernement australien,  argument de poids face au lobby alcoolier et au public visé.

Tout récemment, à la suite des travaux de différents chercheurs flamands en psychologie du sport et en promotion de la santé10, le VAD11 a créé Sportivos, un label à l’image de Good Sports. Il cible les règles du club, l’éducation, l’orientation et le fonctionnement structurel. Concrètement, il propose la formation de certains membres du club, des activités ludiques, la mise à disposition de brochures et l’octroi du label comme faire-valoir auprès de sponsors et d’adhérents potentiels. Aura-t-il plus de succès que FuturoFoot ?

Intégrer la dimension de support au club est donc une piste à creuser pour essayer de changer la culture de l’alcool dans le milieu sportif. L’octroi d’un label semble être porteur : récemment, aux Etats-Unis, un petit nouveau dans la prévention s’est lancé dans un label appelé Good Sports également, pour « la boisson responsable » dans les stades, cette fois. Certes, il a restreint le champ d’actions possible sur la seule désignation de « Bob » pouvant reprendre le volant. Il insiste en revanche beaucoup pour que les participants à son programme s’en réclament, et propose des prix à gagner. Son nom devrait vous dire quelque chose : Budweiser.

1. Eurotox est l’Observatoire des usages de drogues et d’alcool en Belgique francophone. Eurotox, RDR. Bonnes pratiques en réduction des risques, Bruxelles, 2016, p. 33. Disponible en ligne sur www.eurotox.org

2. TONINI Brice, « Pratiques sportives en milieu rural : facteurs de dynamisme et éléments d’identité », in Faire campagne. Pratiques et projets des espaces ruraux aujourd’hui, Colloque organisé par l’UMR ESO CNRS, 17-18 mai 2005. Communication disponible en ligne : http://eso.cnrs.fr/fr/manifestations/pour-memoire/faire-campagne-pratiques-et-projets-des-espaces-ruraux-aujourd-hui.html

3. L’alcool fait d’ailleurs partie, pour certaines disciplines, de la liste des produits interdits lors des contrôles de

4. Eurotox, Idem.

5. Ce groupe, rassemblant 11 associations de Belgique francophone, a pour mission de promouvoir des contextes de consommation plus responsables et moins risqués pour le public jeune. Il est coordonné par Univers Santé.

6. Bien que le pays reste néanmoins un des pays où les produits psychotropes sont, de manière générale, fortement consommés.

7. http://goodsports.com.au/

8. Eurotox, Idem, p. 33-34.

9. Les IPED (Image and Performance Enhancing Drugs) désignent les drogues influant sur l’image et la performance : anabolisants, hormones de croissance, EPO, etc.

10. Meganck J, (2016), Joining the team: Sports as a setting for Health Promotion Exploring therole of sports clubs and facilities for the well-being of children and adolescents, Thèse de doctorat, KU Leuven.
Meganck, J., Scheerder, J., Thibaut, E., Seghers, J. (2014) Youth sports clubs’ potential as health-promoting setting: Profiles, motives and barriers. Health Education Journal, 74: 1-25.
Rosiers, J., Möbius, D., Jongbloet, J. (2014) Sport en middelengebruik: Verkennend nodenonderzoek in Vlaamse sportclubs. VAD, non publié.

11. Le VAD est le Vlaams expertisecentrum Alcohol & Drugs. Il est le centre d’expertise sur les questions de drogues et d’alcool en Flandre, ainsi que la coupole des associations flamandes travaillant autour de ces sujets.