Légalisation : que deviendront les jeunes dealers de rue ?

mai 2020

Enquête.

Il est incorrect de penser que la légalisation créera un nouveau marché. En réalité, elle substituera une économie à une autre. Parmi les nombreux acteurs de la distribution de l’herbe, les jeunes dealers de rue sont les plus visibles, sans doute les plus médiatisés et les premiers touchés par la pénalisation de la possession et de la vente de cannabis. La légalisation bouleversera, il va sans dire, leur quotidien. Sera-t-elle leur alliée ou leur bourreau ?

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Le deal de rue

Depuis les années 80, le deal n’est plus une pratique contre-culturelle réservée aux jeunes des classes moyennes. Il s’est répandu dans les catégories sociales plus précaires à la vitesse de la crise économique, les drogues illégales constituant d’importantes ressources financières[1]. Alors que certains réseaux diversifient leurs marchandises, d’autres filières se cantonnent à la vente de cannabis, malgré des perméabilités temporaires entre les trafics. D’une part, la demande en cannabis est suffisamment importante pour procurer des revenus ; d’autre part, certains dealers revendiquent l’éthique de vendre uniquement une drogue réputée douce, dont les overdoses ne sont pas mortelles.

Les études sur le sujet restent éparses, mais il est généralement estimé que la grande majorité des travailleurs du cannabis sont des jeunes vendeurs, au bas de l’échelle du trafic. Le dealer de rue n’est « au fond qu’un cadre intermédiaire dans une économie assez banalement hiérarchisée, avec au-dessus de lui des détenteurs de capitaux, socialement invisibles, et sous ses ordres une kyrielle de petits salariés, parfois très jeunes, chargés de la revente, du guet, du conditionnement, du repérage des clients, des stockages intermédiaires, etc.[2] ». Le trafic offre une palette de rôles possibles, et chaque personne impliquée est une opportunité pour toucher plus de clients. Pour Michel Joubert, ce fonctionnement par ramifications a deux fonctions. La première est symbolique : « chacun doit penser qu’il peut devenir un revendeur potentiel, qu’il lui suffit d’avoir un peu plus d’argent que ce qui lui permet d’accéder à une consommation personnelle pour entrer dans le système[3] ». La seconde est sécuritaire : « la conduction des échanges par le biais des relations interpersonnelles assure (…) une relative protection des transactions (…) il suffit de se croiser à l’occasion des moments partagés sur le quartier[4] ».

Dans cet univers masculin, à la marge des institutions scolaires et parentales, les jeunes de rue rentrent progressivement dans des bandes, plus ou moins cooptées. Les plus âgés et expérimentés font autorité, testent les nouveaux arrivants : ils « les éprouvent, les conseillent et les utilisent pour de petites corvées (acheter des canettes de soda à l’épicerie du coin, etc.), leur attribuent des surnoms et récompensent leur bravoure (par des bonbons, des balades en scooter, des gestes affectueux)[5] ».

Argent facile et marque d’appartenance

Selon le sociologue David Le Breton, chez les jeunes des quartiers précarisés, « le monde du travail est à la fois désiré et rejeté de manière ambivalente. Les jeunes savent qu’ils ne peuvent passer leur vie dans le business et les embrouilles, mais ils ont souvent refusé l’école, et leur absence de diplômes les cantonne à des emplois subalternes[6] ». Le métier de dealer a la réputation d’être lucratif. Tony Montana[7] et Stringer Bell[8] sont de célèbres déclinaisons fictives du gangster-héros, dont les vêtements, les voitures ou les femmes clament la richesse et le pouvoir. Un pouvoir d’autant plus jouissif et fascinant qu’il a été arraché de haute lutte, au nez et à la barbe du système. Le gangster offre un modèle de virilité accessible : « Machiste, violent, arrogant, il incarne la réussite de celui qui a su retourner le système en sa faveur. Il adhère aux valeurs de la consommation, mais il se procure des biens par la force ou la ruse[9] ».

La représentation de la poule aux oeufs d’or s’entretient également par des pratiques ostentatoires, destinées à mettre en scène la puissance du réseau (exhibition de liasses d’argent, du « deuxième » téléphone).

David Le Breton résume : « le modèle de l’homme gagnant sa vie, élevant ses enfants, responsable de son existence possède (…) une forte attractivité. Mais, un long moment, le caractère dérisoire des salaires au regard des bénéfices engrangés dans les trafics de toute sorte est source d’ironie et de rejet[10] ».

Selon Thomas Savaudet, certains jeunes cherchent à penser et à développer des « projets délinquants à moyen, voire à long terme », tandis que d’autres se laissent porter par une certaine insouciance juvénile, « sans réel espoir en l’avenir et à l’affût du plaisir immédiat[11] ». Mais le mirage doré ne résiste pas à la réalité du taux horaire. Du nombre d’heures prestées, des bénéfices qu’empoche chaque intermédiaire et des risques judiciaires, ne reste finalement qu’un salaire très banal.

Cependant, l’attrait de la vente dépasse largement l’accès à un revenu. Le deal participe à un processus de socialisation : ils rassemblent des pairs, à la recherche de « soutien social, de communication et d’échange[12] ». Dealer signifie rentrer dans un groupe, « source de protection et de pouvoir[13] », lieu d’appartenance et de redevabilité. C’est peut-être sa plus grande force.

« Je préfère mourir comme Stringer Bell que vivre comme Starsky », rappe Fababy en 2012. Le deal confère aussi une identité sociale. Les nombreux risques du métier prouvent le courage, la maturité, l’autonomie et la virilité des jeunes qui s’intègrent dans le réseau. Un rite vers l’âge adulte en somme.

Réduire les risques… du deal

Pierre Roche et Karima Esseki, spécialistes français du deal chez les mineurs, en sont convaincus : il faut former les travailleurs du social, de la jeunesse et de la protection de la jeunesse, au deal, à la division du travail, à la réalité des horaires et des rentrées financières, aux enjeux groupaux et territoriaux qui se jouent dans la vente de drogues illicites. La liste des risques qu’encourent les jeunes dealers est longue : risques judiciaires, dont l’incarcération et le traumatisme qu’elle représente ; risques d’atteinte à l’intégrité physique, résultant de bagarres, voire homicide ; risques d’altération de la santé mentale (culpabilité, sentiment d’insécurité, stress, sentiment d’être pris au piège) ou encore risques sociaux (déscolarisation, tensions familiales, dommages matériels, climat d’insécurité…). Roche et Esseki plaident depuis plusieurs années pour une prévention du deal, inspirée des stratégies de prévention de santé et de la réduction des risques et guidée par une éthique d’intervention qui « fait avec » le deal[14].

Ils insistent sur l’importance d’aider le jeune à investir des activités alternatives et parallèles, en particulier celles liées aux cultures urbaines, celles qui provoquent adrénaline et investissement de la part du jeune. Ils proposent d’utiliser les compétences acquises dans le deal (comptabilité, commerce, gestion du stress, relation au client) comme outils de reconversion. Réduire les risques signifiera ici ne pas vendre les produits les plus nocifs, veiller à la qualité, ne pas vendre aux plus petits, protéger les plus faibles de la violence du réseau. En investissant des espaces interqualifiants, les travailleurs apprennent à repérer les dynamiques groupales et à les intégrer dans le travail, mais aussi à repérer les moments critiques dans les parcours des jeunes (exclusion scolaire, sortie d’institution fermée…), ces moments où les besoins en revenus et en activités rendent le deal attractif.

Légaliser, une occasion de reconnaître les droits du travail ?

On l’a compris, le deal de cannabis remplit des fonctions économiques et sociales en Belgique, qui devront survivre à la légalisation. Face aux quartiers désindustrialisés et à l’économie de subsistance, les antiprohibitionnistes sont-ils les idiots utiles des multinationales de l’herbe ? « Peut-être, si le cannabis seul était légalisé demain en France, le trafic des autres drogues gagnerait-il en tension et en violence, tant les parts de marché sont précaires et les revenus de substitution sont rares, à l’échelle de « la rue ». Raison de plus de légaliser l’ensemble des drogues », tranche un collectif de chercheurs français[15]. Et d’ajouter : « Il faut être d’un cynisme éhonté pour s’accommoder de la paix sociale, toute relative et provisoire, que garantirait une économie du deal qui s’exerce dans un mépris total du droit du travail : absence de contrat de travail, précarité et flexibilité, horaires non comptés, etc. ». Outre les conditions de travail, arrêter de stigmatiser judiciairement les vendeurs est urgent pour la professeure de droit pénal, Christine Guillain, pour qui la fin de la débrouille doit venir de l’accès à un revenu décent et d’un système éducatif égalitaire[16].

Pour Christine Guillain, la légalisation peut également être l’opportunité d’intégrer les vendeurs dans une activité désormais légale. La carte blanche susmentionnée relevait néanmoins un frein important à ce transfert : « S’il s’avère que la culture du deal, intimement liée à celle de la rue, est vécue comme une culture de résistance à la domination blanche et bourgeoise et au fonctionnement hiérarchique du monde de l’emploi, un transfert mécanique de compétences acquises dans un contexte prohibitionniste vers une économie légale est actuellement très improbable ». Mais de reconnaître également l’avantage des savoirs-faire et capitaux recueillis dans le marché illicite et de rappeler : « une part non négligeable de l’économie licite est occupée par des acteurs en provenance ou au voisinage de l’économie illicite. L’argent à blanchir irrigue aujourd’hui une part des petits commerces de téléphone, de pizzas, et autres, pour ne prendre en considération que le niveau le moins élevé de cette économie de reconversion. C’est la preuve que la considération pour l’économie licite existe aux yeux des acteurs illicites (…), et que ces acteurs sont prêts à basculer dans le licite ».

[1]SAVAUDET Thomas, « Jeunes de rue et trafic de stups », Agora débats/jeunesses, 2008/2 (n° 48), p. 90-101.

[2]DUCHÊNE Laurence et alii, « Comment légaliser les drogues. Propositions pour aller de l’avant », Vacarme, n° 57, Drogues : on légalise, Octobre 2011, https://vacarme.org/article2090.html

[3]JOUBERT Michel, « Drogues, trafics et insertion. L’économie informelle comme support social », Les Cahiers de Prospective Jeunesse, 2000, vol. 5, n° 3, p. 4.

[4]Ibidem.

[5]SAVAUDET Thomas, idem.

[6]LE BRETON David, Rites de virilité à l’adolescence,Yapaka, 2015, p. 23.

[7]Tony Montana est le personnage principal du film Scarface (1983), qui raconte l’ascension de cet immigré cubain : de petit délinquant, il devient l’un des principaux narcotrafiquants des États-Unis. Près de 40 ans après la sortie du film, il est toujours une icône importante de la culture ghetto et du rap.

[8]Personnage central de la série américaine The Wire, Stringer Bell incarne le truand économiste, qui dirige un trafic de drogues avec autorité, intelligence et détermination.

[9]LE BRETON David, Idem, p. 27.

[10]Idem, p. 23-24.

[11]SAVAUDET Thomas, idem.

[12]JOUBERT Michel, idem, p. 5.

[13]LE BRETON David, p. 23.

[14] À ce sujet, lire entre autres : ESSEKI Karima, « Implication du mineur dans le trafic de cannabis : des postures et des outils pour améliorer le travail éducatif », Nouvelle revue de psychologie, 2016 (1), n° 21, p. 49-62 ; ROCHE Pierre, « Prévenir l’implication des jeunes dans le trafic de drogues. L’intérêt des espaces interqualifiants », Bref du Céreq, n° 306, 2013.

[15]DUCHÊNE Laurence et alii, idem.

[16]GUILLAIN Christine (interview), « Sortir les usages de drogues du champ pénal : le prochain combat éthique ? », Drogues, santé, prévention, n° 86, juillet 2019, p. 33.